Généalogie Mesnard-Maynard

 

 
 BIENVENUE
Origine: Vendée (Poitou, France)
Première trace: 1046 à Talmond (Vendée)
Filiation suivie à partir de 1382
Devise: "Pro Deo et Rege"

Extrait des "Mémoires d'Outre-Tombe"
de Chateaubriand citant le Comte de Mesnard:
Assassinat du Duc de Berry

Pour m'écrire:

 mesnard{tiret}maynard
{a t} wanadoo.fr

 

 

Sommaire


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Remarque: Chateaubriand cite son ami le Comte de Mesnard dans plusieurs passages autres que celui-ci dans ses "Mémoires d'Outre-Tombe".

Mémoires sur le duc de Berry [Document électronique] / [Chateaubriand]

Avertissement de la première édition

Les Mémoires ont été composés sur les documents originaux les plus précieux : on le
verra suffisamment par les pièces citées ou rapportées en entier dans l'ouvrage.
Plusieurs personnes, que nous n'avons pas l'honneur de connaître, ont bien voulu aussi
nous envoyer des renseignements dont nous nous empressons de les remercier. Quant
aux ouvrages imprimés, nous avons fait usage de l'excellent recueil connu sous le nom
de Mémoires pour servir à l'histoire de la maison de Condé. L'ouvrage de M. le
marquis d'Ecquevilly, Campagnes du corps sous les ordres de S. A. S. Mgr le
prince de Condé, nous a fourni une suite de dates et de faits exacts. Nous avons de
plus consulté Le Moniteur, les journaux et divers écrits qui ont paru en France, en
Angleterre et en Allemagne. Enfin, nous avons lu avec attention tout ce que le zèle et le
talent ont dernièrement publié sur la vie et la mort de Mgr le duc de Berry. Ces
Mémoires serviront aux historiens qui voudront un jour écrire sur les affaires de notre
temps, et dès à présent ils apprendront à ceux qui peuvent l'ignorer ce que faisaient les
Bourbons à une époque où la révolution cherchait à justifier ses crimes par des
calomnies, pour faire ensuite de ses calomnies le prétexte de ses crimes.
 
 

1 Première Partie Vie de Mgr le duc de Berry hors de France
 
 

1 L 1 Livre 1 Education et émigration du prince : sa vie militaire jusqu'à la
retraite de l'armée de Condé en Pologne
 
 

1 L 1 Chapitre I Exposition

Louis XIV emporta avec lui dans la tombe la splendeur de la monarchie. Le régent
laissa perdre les moeurs : prince brave et voluptueux, qui ne permettait pas qu'on
troublât ses plaisirs, et qui du moins savait maintenir la paix à la longueur de son épée.
Sous Louis XV, l'ordre naturel des choses se dérangea : la médiocrité passa dans les
hommes d'Etat, la supériorité dans les hommes privés. Il n'y eut plus d'histoire de
France au dehors : elle se renferma toute dans le cabinet des ministres, le salon des
maîtresses, la société des gens de lettres. Les vanités, principes des crimes parmi nous,
s'exaltèrent. La mollesse de la vie contrastait avec l'âpreté des doctrines : la monarchie
tournait à la république, parce que la licence des moeurs amenait l'indépendance des
opinions. La France fut enfin jetée par la révolution dans un abîme où elle a vécu trente
ans. Elle eut été dévorée dans cette fosse aux lions si elle ne se fût cachée derrière la
vertu de quelques justes issus du sang des rois.

Nous ne doutons point que nous n'ayons été rachetés par le mérite des enfants de saint
Louis : quand le sang des Bourbons a cessé de couler pour notre gloire, il a coulé pour
notre salut. Un nouvel holocauste vient d'être offert. Les générations présentes,
accoutumées aux meurtres, se souviennent encore de l'assassinat de Henri IV ; mais
par-delà le couteau de Ravaillac elles ne connaissent plus rien.

Veulent-elles néanmoins se faire une idée de la grandeur du dernier sacrifice ;
veulent-elles apprendre tout ce qui a été immolé dans la personne de Mgr le duc de
Berry, il faut qu'elles connaissent la race du prince.
 
 

1 L 1 Chapitre II Des Bourbons

Saint Louis eut six fils. L'aîné, Philippe le Hardi, lui succéda, et sa postérité occupa le
trône jusqu'à la mort de Henri III. Le dernier des fils de saint Louis, Robert, comte de
Clermont, épousa Béatrix de Bourgogne, fille unique de Jean de Bourgogne et d'Agnès
de Bourbon : celle-ci était l'héritière de la branche aînée des sires de Bourbon,
ancienne lignée dite des Archambault, d'où sortit, par Guillaume de Dampierre, la
seconde maison des comtes de Flandre.

Charles le Bel érigea en duché-pairie le comté de Bourbon pour Louis Ier, comte de
Bourbon, fils aîné de Robert. Charles obligea Louis à quitter le nom de Clermont pour
prendre celui de Bourbon, parce qu'il voulait réunir à la couronne la terre de Clermont,
où il était né laquelle terre avait été donnée par saint Louis à son fils Robert. Philippe
de Valois rendit le comté de Clermont aux descendants de Robert ; mais le nom de
Bourbon resta à cette branche royale. Dans les lettres d'érection du duché de Bourbon
par Charles le Bel, on lit ces paroles prophétiques : " Le roi a érigé en duché-pairie le
comté de Bourbon en considération des richesses, des services et de la générosité des
princes de cette maison. Comme ils sont du sang royal, il se tient honoré de leur
élévation, et il espère que ses successeurs seront soutenus par la grandeur de ces
princes. "

Ainsi Dieu, partageant les enfants de Robert le Fort, dans la personne de saint Louis,
en deux familles, donna le sceptre à l'une, et mit l'autre en réserve dans un rang moins
élevé pour y conserver ces vertus qui s'usent quelquefois sur le trône. Sujets avant
d'être rois, les Bourbons moururent pour les Français avant que les Français
mourussent pour eux : Pierre de Bourbon fut tué à la journée de Poitiers, Louis de
Bourbon à celle d'Azincourt, François de Bourbon à celle de Sainte-Brigide, Antoine
de Bourbon au siège de Rouen. Les femmes de cette famille donnèrent de grands
monarques à la France, en attendant le règne de la lignée masculine : Marguerite de
Bourbon, duchesse de Savoie, fut l'aïeule de François Ier. Lorsque les Bourbons, alliés
à plus de huit cents familles militaires, eurent reçu tout ce qu'il y avait d'héroïque dans le
sang français, la Providence fit paraître Henri IV et les Condé.
 
 

1 L 1 Chapitre III Grandeur de la maison de France

Quand il n'y aurait dans la France que cette Maison de France dont la majesté étonne,
encore pourrions-nous en fait de gloire en remontrer à toutes les nations et porter un
défi à l'histoire. Les Capets régnaient lorsque tous les autres souverains de l'Europe
étaient encore sujets. Les vassaux de nos rois sont devenus rois : les uns ont conquis
l'Angleterre, les autres ont régné en Ecosse ; ceux-ci ont chassé les Sarrasins de
l'Espagne et de l'Italie, ceux-là ont formé les Etats de Portugal, de Naples et de Sicile.
La Navarre et la Castille, les trônes de Léon et d'Aragon, les royaumes d'Arménie, de
Constantinople et de Jérusalem ont été occupés par des princes du sang capétien. En
1380, plus de quinze branches composaient la Maison de France, et cinq monarques
de cette Maison régnaient ensemble dans six monarchies diverses, sans compter un
duc de Bretagne et un duc de Bourgogne. En tout, une seule famille a produit cent
quatorze souverains : trente-six rois de France depuis Eudes jusqu'a Louis XVIII ;
vingt-deux rois de Portugal, onze rois de Naples et de Sicile, quatre rois de toutes les
Espagnes et des Indes, trois rois de Hongrie, trois empereurs de Constantinople, trois
rois de Navarre de la branche d'Evreux, et Antoine de la maison de Bourbon, dix-sept
ducs de Bourgogne de la première et de la seconde maison, douze ducs de Bretagne,
deux ducs de Lorraine et de Bar. Il faut se représenter dans cette nation, plutôt que
dans cette famille de rois, une foule de grands hommes souverains nous ont transmis
leurs noms avec des titres que la postérité a reconnus authentiques : les uns sont
appelés auguste, saint, pieux, grand, courtois, hardi, sage, victorieux, bien-aimé ;
les autres, père du peuple, père des lettres. " Comme il est écrit par blâme, dit un vieil
historien [Du Tillet, Recueil des Rois de France. (N.d.A.)], que tous les bons roys seroient aisément
pourtraits en un anneau, les mauvais roys de France y pourroient mieux, tant le nombre
en est petit ! " Sous la famille royale, les ténèbres de la barbarie se dissipent, la langue
se forme, les lettres et les arts produisent leurs chefs-d'oeuvre, nos villes s'embellissent,
nos monuments s'élèvent, nos chemins s'ouvrent, nos ports se creusent, nos armées
étonnent l'Europe et l'Asie, et nos flottes couvrent les deux mers. Ajoutez plus de mille
ans d'antiquité à cette race : eh bien ! la révolution a livré tout cela au couteau de
Louvel !
 
 

1 L 1 Chapitre IV Naissance et enfance de Mgr le duc de Berry

La France pleurera longtemps Mgr le duc de Berry ; elle peut dire de lui ce que
Plutarque dit de Philopoemen par rapport à la Grèce : " La Grèce l'aima singulièrement
comme le dernier homme de vertus qu'elle eût porté dans sa vieillesse. " Il naquit à
Versailles, le 24 janvier 1778. Il eut pour père Charles-Philippe de France, comte
d'Artois, aujourd'hui Monsieur, frère du roi, et pour mère Marie-Thérèse de Savoie.
Son frère aîné, Louis-Antoine de France, duc d'Angoulême, était né à Versailles, le 6
août 1775, et avait par conséquent deux ans six mois dix-huit jours plus que lui.

Mgr le duc de Berry eut pour gouvernante Mme la comtesse de Caumont. La
première enfance du prince fut pénible. A l'âge de cinq ans et demi, il fut remis à la
garde de M. le duc de Sérent, qui déjà exerçait la charge de gouverneur de Mgr le duc
d'Angoulême. Ce respectable vieillard se consolait encore il y a quelques mois d'avoir
perdu ses deux fils dans les guerres de Bretagne en voyant prospérer les deux autres
fils qu'il avait élevés pour la France : il ne se console plus aujourd'hui.

Les princes allèrent s'établir pour leur éducation à Beauregard : c'était un château où
l'on voyait un de ces grands bois [Arbores quae, ab antiquo servatoe et fotae fuerunt, propter decorum et
amoenitatem maneriorum. (Ordonn. des rois de France.) (N.d.A.)] de tout temps réservés en France pour
l'ornement des maisons de campagne. Ce château et ces jardins existent encore, ainsi
qu'une pièce d'eau à laquelle les enfants de France ont travaillé.

Ce fut dans cette solitude, tout auprès des pompes de Versailles, qui devaient bientôt
cesser, que M. le duc de Sérent prépara sans le savoir contre les rigueurs de l'infortune
ceux qu'il ne croyait avoir à défendre que des séductions de la prospérité. Les
sous-gouverneurs des jeunes princes furent MM. de Buffevent, de La Bourdonnaye et
d'Arbouville. Ils eurent pour sous-précepteurs l'abbé Marie, savant dans les
mathématiques, et l'abbé Guénée, qui a su tourner contre Voltaire l'arme avec laquelle
ce beau génie attaquait la religion. Les illustres élèves revenus en France n'ont point
oublié leurs précepteurs ; après vingt-cinq ans d'exil et la chute d'un empire, ils se sont
rappelé, au milieu de tant de souvenirs, l'homme de bien dont ils reçurent les leçons.
Ces pieux disciples ont fait ériger à Fontainebleau, où l'abbé Guénée est mort, un
monument à sa mémoire : il était touchant de les voir soutenir d'une main le trône rétabli
et de l'autre élever la tombe de leur humble maître.
 
 

1 L 1 Chapitre V Traits de l'enfance du prince

Les deux frères montrèrent des inclinations différentes : Mgr le duc d'Angoulême avait
un penchant décidé pour les sciences, Mgr le duc de Berry pour les arts. Celui-ci
offrait comme un mélange de l'esprit des Bourbons et des Valois : par sa mère et par
ses aïeules, il tenait quelque chose du génie de l'Italie.

On raconte mille traits ingénieux de son enfance. Il était fougueux comme l'élève de
Fénelon, mais plein de saillies d'esprit et d'effusions de coeur. " Si fut enfant plaisant de
visage et assez coulouré. Si étoit avenant, joyeux en tous ses enfantibles faicts [Mémoires de
Boucicaut. (N.d.A.)]. " On lut un jour au petit prince quelques scènes du Misanthrope ; le
lendemain un des maîtres composa une fable : la morale de cette fable était que Mgr le
duc de Berry n'apprenait rien et ne se souvenait point de ses lectures. Le maître, ayant
fini, demanda à Son Altesse Royale ce qu'elle pensait de ce morceau. L'enfant repartit
brusquement : " Franchement, il est bon à mettre au cabinet. " Un M. Rochon, maître
d'écriture des jeunes princes, avait éprouvé une perte considérable causée par un
incendie. Mgr le duc de Berry pria son gouverneur de lui donner vingt-cinq louis pour
le pauvre Rochon. M. le duc de Sérent y consentit, mais à condition que le prince
satisferait son maître pendant quinze jours, sans lui parler des vingt-cinq louis. Voilà
Monseigneur à l'ouvrage ; il trace de grandes lettres, le moins de travers possible.
Rochon s'émerveille à ce changement subit, et ne cesse d'applaudir à son élève. Les
quinze jours se passent : Mgr le duc de Berry reçoit les vingt-cinq louis et les porte
triomphant à Rochon. Celui-ci, ne sachant si le gouverneur consentait à cette
générosité, refuse de recevoir l'argent. L'enfant insiste ; le maître se défend.
L'impatience saisit le jeune prince, qui s'écrie en jetant les vingt-cinq louis sur la table : "
Prenez-les, ils m'ont coûté assez cher : c'est pour cela que j'écris si bien depuis quinze
jours ! "
 
 

1 L 1 Chapitre VI Emigration de Mgr le duc d'Angoulême et de Mgr le duc de Berry

Le temps du malheur approchait ; Mgr le duc d'Angoulême et Mgr le duc de Berry ne
devaient pas jouir même du repos de l'enfance. Leur éducation commençait à peine,
que déjà la monarchie finissait. On leur enseignait à être rois, et l'adversité allait leur
apprendre à devenir hommes.

Les têtes des premières victimes avaient été promenées dans Paris ; la Bastille était
tombée. La famille royale, menacée, fut obligée de se retirer : le roi même lui en donna
l'ordre. Mgr le comte d'Artois partit pour les Pays-Bas [Le 16 juillet 1789. (N.d.A.)], et laissa à
M. le duc de Sérent le soin de lui amener ses deux fils.

Le péril était grand ; il fallait traverser le royaume, sans escorte, au milieu des
insurrections. Chargé de la fortune et de l'espoir de la France, M. le duc de Sérent
cacha son projet aux jeunes princes. Il leur dit qu'il allait les mener voir en garnison un
régiment de hussards qu'ils avaient aperçu sur le chemin et dont ils ne cessaient de lui
parler. Les enfants montent avec joie, la nuit dans une chaise de poste qu'on avait
préparée secrètement : ils croyaient aller à une fête, et ils quittaient leur patrie. M. le
duc de Sérent ne dut son salut et celui de ses élèves qu'à la rapidité de sa course. A
peine avait-il quitté Péronne, qu'une sédition éclata dans cette ville. Lorsqu'il fut prêt à
passer la frontière, il apprit aux princes, toujours enchantés du voyage, le but réel de ce
voyage et la proscription dont ils étaient l'objet : ils jetèrent alors autour d'eux un
regard attendri et étonné. Mgr le duc de Berry dit vivement à son gouverneur : " Nous
reviendrons. " Malheureux prince, vous êtes revenu !

Des Pays-Bas, M. le duc de Sérent conduisit ses élèves à Turin [Octobre 1789. (N.d.A.)], où
ils furent reçus par leur oncle le roi de Sardaigne, qui avec son auguste famille ne cessa
de montrer le plus généreux attachement à la Maison de France.
 
 

1 L 1 Chapitre VII Mgr le duc de Berry à Turin

Mgr le duc de Berry amusait toute la cour par ses reparties et sa vivacité. On
retrouvait en lui, à cette époque, quelques-unes des singularités des divers personnages
que l'on avait vus paraître à Turin depuis le brillant comte de Grammont jusqu'à ces
Vendôme, braves, spirituels, insouciants, qui, négligeant tout dans la vie, ne soignaient
que leurs victoires.

Mgr le duc d'Angoulême et Mgr le duc de Berry étudièrent un excellent plan
d'éducation militaire, tracé par M. le duc de Sérent. Ce plan, formé pour la France, fut,
par un changement devenu nécessaire, rendu applicable à un terrain étranger. On se
servit des marches de Charles VIII, de Louis XII, de François Ier et de Catinat, héros
à Marsaille, solitaire à Saint-Gratien, indifférent aux honneurs, parce qu'il les méritait
tous.

Il avait à Turin une bonne école d'artillerie ; Mgr le duc d'Angoulême et Mgr le duc de
Berry en suivirent les exercices. Ils passèrent par tous les grades, depuis le rang de
simple canonnier jusqu'à celui de capitaine. Ils chargeaient, pointaient et tiraient leurs
pièces avec rapidité et précision. Ils fondirent deux canons, sur lesquels leurs noms
furent gravés. Un de ces canons tomba entre les mains des Français lors de l'invasion
du Piémont ; on le voyait encore il y a quelque temps dans un de nos dépôts d'artillerie
: singulier monument de nos conquêtes et des jeux de la fortune !

Cependant les troubles de la révolution croissant commençaient à menacer les Etats
voisins : l'Europe se disposait à la guerre. Ce fut alors que Mgr le duc de Berry écrivit
cette lettre à son père, c'est le premier cri de l'honneur dans le coeur d'un Français et
d'un Bourbon [Turin, 15 août 1791. (N.d.A.)] :

" Avec quel plaisir nous avons appris la lettre du régiment de Berwick et votre
réponse, ainsi que celle de Monsieur [NOTE 02] ! Ah ! que ne suis-je près de vous ! je
voudrais bien voir ces bons soldats et me battre avec eux ; je leur dirais comme notre
Henri : Camarades, si dans la chaleur du combat vous perdez vos drapeaux,
ralliez-vous à mon panache blanc, qui ne sera jamais qu'au chemin de l'honneur.
Cette pensée m'a fait bouillir le sang dans les veines. Marchons, mon cher papa, pour
rendre la liberté à notre malheureux roi ; trente-deux officiers du régiment de Vexin
sont arrivés à Nice, remplis de zèle et de courage. je n'en manque pas non plus, et suis
prêt à me bien battre. "
 
 

1 L 1 Chapitre VIII Départ de Mgr le duc d'Angoulême et de Mgr le duc de Berry pour l'armée
des princes

L'Assemblée nationale déclara la guerre à l'Autriche et à la Prusse [Août 1792. (N.d.A.)]. Les
deux princes, partis de Turin, vinrent rejoindre Mgr le comte d'Artois, pour faire sous
les ordres de Monsieur et sous ceux de leur auguste père cette campagne, qui devait
tout finir et qui commença tout. Beaucoup d'émigrés n'avaient rien apporté avec eux ;
quelques-uns déployaient les dernières marques de la fortune. Les différents corps
d'officiers de l'armée faisaient le service de soldats. la marine était à cheval ; les
gentilshommes, formés en compagnies, se distinguaient par le nom de leurs provinces.
On était gai, parce qu'on était sous la tente, qu'on allait puiser l'eau, couper le bois,
préparer les vivres, et qu'on entendait le son de la trompette. La pauvre noblesse
remplissait son devoir sans y penser, tout simplement, comme on respire et comme on
vit. Elle ne regrettait point ce qu'elle avait perdu ; d'ailleurs, elle le croyait bientôt
retrouver : elle espérait revoir à la fin de l'automne son magnifique héritage, la bruyère,
le grand bois, le vieux colombier. Que d'aventures à conter ! que de desseins pour le
jour du retour ! Dans tous les temps, les Français ont été les mêmes : peuple
essentiellement guerrier, les camps, où il retrouve ses vertus, lui ont fait oublier ses
misères, soit qu'il ait eu pour étendard la chape de saint Martin ou la cornette blanche,
soit qu'il ait commencé la charge au refrain de la chanson de Roland ou au cri de vive
le roi !

Mgr le duc de Berry eut le plaisir d'aller au premier feu devant Thionville. Les
compagnies bretonnes se trouvant parmi les plus avancées vers la place, il leur disait : "
Je voudrais être Breton pour voir de plus près l'ennemi. " C'est une dure nécessité pour
l'homme de s'habituer à la vue du sang ; et, ce qu'il y a de plus malheureux, plusieurs
vertus dépendent de la force d'âme qui fait le guerrier.
 
 

1 L 1 Chapitre IX Retraite de Champagne. Le prince achève son éducation militaire, et va
rejoindre l'armée de Condé

Après la retraite de Champagne, le changement des événements, les jalousies
politiques, les différents intérêts des divers cabinets, retinrent les princes oisifs jusqu'en
1794. Pendant ce temps-là, la monarchie disparut, et Louis XVI en montant au ciel
laissa le drapeau de cette monarchie au prince de Condé. Mgr le duc de Berry brûlait
de se ranger sous cette bannière ; mais il fallait attendre l'ordre des rois afin qu'un fils
de France pût tirer l'épée. Mgr le duc d'Angoulême et Mgr le duc de Berry, retirés au
château de Ham, profitèrent de ce repos pour perfectionner leur éducation militaire. Ils
devinrent d'excellents cavaliers, en suivant le conseil d'un grand homme de l'antiquité
[NOTE 01], qui veut que le maître de la cavalerie commence ses revues par de pieux
sacrifices. Rien n'était agréable comme de voir Mgr le duc de Berry, si jeune encore,
manier avec adresse des chevaux fougueux ; créatures de Dieu si nobles par
elles-mêmes, qu'elles ont donné leur nom aux classes de la société humaine les plus
distinguées, les plus braves et les plus généreuses.

Dans le cours de l'année 1794, Mgr le duc et Angoulême alla rejoindre, avec son père,
Mgr le comte d'Artois, les corps d'émigrés français qui combattaient dans la Flandre
autrichienne et dans la Hollande, Mgr le duc de Berry, à peine âgé de seize ans, obtint
la permission de se rendre à l'armée de Condé. Dans son transport, il écrivit
sur-le-champ au prince sous les yeux duquel il allait combattre [Ham, 27 juin 1794. (N.d.A.)] : "
Monsieur mon cousin, je ne puis vous exprimer la joie que j'ai éprouvée lorsque mon
père m'a annoncé que j'allais servir sous vos ordres. J'ai une grande impatience de
vous voir ainsi que tous les braves gentilshommes que vous commandez. Je suis
gentilhomme comme eux ; c'est un titre dont je m'honore, et j'espère que vous
trouverez en moi la même soumission et surtout le même zèle. "

Un mois après, il avait rejoint l'armée. Il arriva le 28 juillet à Rastadt, accompagné du
comte de Damas-Cruz [Frère de M. le duc de Damas, premier gentilhomme de Mgr le duc d'Angoulême. (N.d.A.)]
et du chevalier de Lageard. Le prince de Condé, en le recevant et le serrant dans ses
bras, lui dit : " Je crains bien, monseigneur, que nous ne vous amusions pas autant cette
campagne que nous aurions pu le faire l'année dernière ; mais ce n'est pas ma faute. "
Ces amusements d'un Condé convenaient parfaitement à un fils de France.
 
 

1 L 1 Chapitre X Armée de Condé

A la fin de la monarchie, les gentilshommes français redevinrent ce qu'ils avaient été au
commencement de cette monarchie, et tels que les anciennes ordonnances de nos rois
nous les représentent : " Nobles hommes à pied, armés d'une tunique, d'une
gambière et d'un bassinet [Nobilis homo pedes, armatus tunica, camberata et bassineto. (Ordonn. des rois de
France.) (N.d.A.)]. " Ils rajeunirent leur noblesse dans ses sources, c'est-à-dire dans les
combats : tout soldat français a ses lettres de noblesse écrites sur sa cartouche.
L'armée de Condé, souvent contrainte de se replier avec les grandes armées dont elle
subissait les fautes, ne fut jamais défaite. Hors de la portée du canon, elle marchait sans
discipline : généraux, officiers, soldats, tous égaux, n'obéissaient presque plus ; au feu,
elle serrait ses rangs et s'alignait sous le boulet ennemi. Pendant neuf campagnes, elle
n'eut pas une nuit de sommeil ; cent mille guerriers dormaient en paix derrière elle.
Qu'avaient-ils à craindre ? Trois Condé étaient à leurs avant-postes.

Lorsque Mgr le duc de Berry rejoignit l'armée de Condé, elle était à sa troisième
campagne ; elle avait emporté avec les Autrichiens les lignes de Weissembourg, et
dans la brillante affaire de Berstheim elle avait empêché les républicains de percer la
ligne des alliés. Ce fut dans ce combat que les trois Condé [NOTE 03], renouvelant
l'aventure de la bataille de Senef, déployèrent une valeur héroïque : le vieux Condé,
dans le village même de Berstheim, qu'il reprit à la tête des gentilshommes à pied [2
décembre 1793. (N.d.A.)] ; le duc de Bourbon, en avant du village, dans une charge de
cavalerie où il fut grièvement blessé d'un coup de sabre au poignet ; le duc d'Enghien,
dans une autre charge de cavalerie, par laquelle il s'empara d'une pièce de canon,
après avoir eu ses habits percés de balles et de coups de baïonnette. " Vous êtes à
l'âge et vous portez le nom du vainqueur de Rocroy, lui écrivait à cette occasion
Monsieur, régent du royaume ; son sang coule dans vos veines ; vous avez devant les
yeux l'exemple d'un père et d'un grand-père au-dessus de tous les éloges : que de
motifs d'espérer que vous serez un jour la gloire et l'appui de l'Etat ! "

Quand on songe à ce qu'on a fait de cette gloire et de cet appui de l'Etat, ces belles
paroles fendent le coeur. Le jeune d'Enghien devint le frère d'armes du jeune Berry ;
ces princes se sentaient unis par une même destinée : " Saül et Jonathas, si aimables
durant leur vie, plus prompts que les aigles et plus courageux que les lions, sont
demeurés inséparables dans leur mort même [Reg., lib. II, cap. I. (N.d.A.)]. "

Mgr le duc de Berry se trouvait à une grande école : amis et ennemis lui offraient
également des exemples ; c'étaient partout des Français. Les uns défendaient le roi, les
autres la France : dans les deux camps était la gloire, également attirée par l'éclat des
succès et par la noblesse des revers.
 
 

1 L 1 Chapitre XI Mgr le duc de Berry à l'armée de Condé

Le lendemain de l'arrivée du fils de France, le prince de Condé tint un conseil secret. Il
recommanda à M. le baron de La Rochefoucauld, maréchal des logis, de veiller à la
sûreté de Mgr le duc de Berry : " Mais prenez garde qu'il ne s'en aperçoive, ajouta-t-il,
car il s'en fâcherait. " C'est de la surveillance à la manière des héros ; les balles sont
plus faciles à conjurer que les poignards.

Mgr le prince de Condé remercia S. A. R. Mgr le comte d'Artois de la marque de
confiance qu'il avait bien voulu lui donner en lui envoyant son fils ; il l'assurait qu'il
prendrait le plus vif intérêt aux succès certains du jeune prince, doué par le ciel
des plus heureuses dispositions [Août 1794. Lettre du prince de Condé à S. A. R. Mgr le comte d'Artois.
(N.d.A.)]. Mgr le duc de Berry servit d'abord comme volontaire. Mgr le prince de Condé
lui présenta les officiers les plus distingués de l'armée et ceux qui avaient été blessés
dans les campagnes précédentes. Le jeune prince se fit remarquer par son amour pour
la discipline et par son empressement à se soumettre aux règlements militaires. Il ne se
plaignait jamais que des usages étrangers à la France. " Il faut, s'écriait-il, aller prendre
les grosses bottes et tout l'attirail d'un Prussien, moi qui suis Français autant que
possible [Lettre à M. le comte d'Hautefort. (N.d.A.)]. " Il étudiait les nouveaux et les anciens champs
de bataille. Il visita Philipsbourg, où périt le maréchal de Berwick, et le champ de
Saltzbach, où tomba Turenne. Il voulait assister aux moindres affaires. Lorsqu'on lui
représentait qu'il se ferait blesser : " Tant mieux ! disait-il, cela fait honneur à une
famille. " Il écrivait à une femme : " La guerre va commencer. Nous en serons, nous
autres princes. Il faut espérer, pour l'honneur du corps, que quelqu'un de nous s'y fera
tuer. " Un billet de la même année [Rastadt, 10 août 1794. (N.d.A.)] montre la gaieté guerrière du
prince ; il est adressé au jeune vicomte César de Chastellux :

" Votre aimable lettre m'a fait un grand plaisir, mon cher César, je suis charmé du désir
que vous me montrez d'imiter votre prédécesseur et d'entrer dans les Gaules ; vous y
trouveriez des Vercingétorix, des Dumnorix en grande quantité ; mais je ne doute point
que votre courage et la cause que vous soutiendriez ne vous les fissent vaincre
aisément. J'espère que sous peu d'années vous pourrez vous montrer digne de votre
prédécesseur et de vos respectables parents. "
 
 

1 L 1 Chapitre XII Suite du précédent. Bravoure du prince. Sa réparation envers un officier

Monseigneur le duc de Berry passa par tous les grades militaires [1795, 1796, 1797. (N.d.A.)],
et prit le 23 juillet 1796 le commandement de la cavalerie, en remplacement de Mgr le
duc d'Enghien, qui prit celui de l'avant-garde. Placé entre l'ancienne gloire et la nouvelle
gloire de la France, le duc d'Enghien était toujours le premier homme que rencontrait
l'ennemi. Dans les campagnes de 1795, 1796 et 1797, Mgr le duc de Berry [NOTE 04] se
trouva présent à tous les combats. A l'affaire de Steinstadt, qui dura toute la journée,
l'avant-garde de l'armée de Condé fut chargée de l'attaque du village. Mgr le duc de
Berry échappe aux officiers qui l'entouraient, entre dans le village avec les premiers
hussards qu'il rencontre, le traverse au milieu d'un feu terrible, s'y maintient plusieurs
heures, sous une pluie de bombes et de boulets, et revient tout couvert de sang et de la
cervelle d'un brave officier du génie nommé Dumoulin, tué auprès de lui par un obus.

A la tête du pont d'Huningue, Mgr le duc de Berry visitait les ouvrages. Il s'était arrêté
sur le revers de la tranchée avec quelques officiers. Ce groupe attira le feu de deux
pièces de canon placées de l'autre côté du Rhin. Les boulets portèrent et couvrirent de
terre le jeune prince, qui ne fut sauvé que par le gabion [Panier d'osier rempli de terre destiné à protéger
des balles.] même renversé sur lui.

A Kamlach, à Munich, à Schussen-Ried, Mgr le duc de Berry combattit encore. Il
étudia les mouvements du général Moreau dans sa belle retraite, prenant des leçons de
cet habile ennemi. Il sollicita de l'archiduc Charles la faveur de suivre le siège de Kehl :
le chevalier de Franclieu, aide de camp de Mgr le duc de Bourbon, fut tué dans les
ouvrages à ses côtés. A Offembourg il allait journellement à la tranchée ; et, comme il
le dit lui-même dans une de ses lettres, il entendit siffler force boulets, obus et
mitraille [Lettre à M. le comte d'Hautefort. (N.d.A.)].

L'exactitude que Mgr le duc de Berry mettait dans ses devoirs militaires, il la voulait
trouver dans les autres. Sa vivacité l'emportait quelquefois. Il avait blessé par des
paroles sévères, à la parade, un officier général : celui-ci fit une réponse hardie, que ses
camarades essayèrent en vain de couvrir de leurs voix ; le prince l'entendit, et cacha
son émotion. Il laissa partir la colonne, fit ensuite appeler l'officier, l'emmena dans un
bois avec des témoins, et lui dit : " Monsieur, je crains de vous avoir offensé ; ici je ne
suis point un prince, je suis un gentilhomme français comme vous ; me voici prêt à vous
donner toutes les satisfactions que vous exigerez. " Et il met l'épée à la main. L'officier
tombe à genoux, et baise cette noble main qui voulait non faire une blessure, mais
panser celle de l'honneur : c'est Henri IV et Schomberg.
 
 

1 L 1 Chapitre XIII Louis XVIII est proclamé à l'armée de Condé

L'armée de Condé offrait l'image d'un camp des premiers Francs ; c'était toute une
patrie : on y trouvait des princes logés sur des chariots, des magistrats à cheval, des
missionnaires enseignant l'Evangile et distribuant la justice. En même temps que l'on se
battait, on s'occupait des affaires domestiques et de celles de la religion et de l'Etat :
tantôt, après un assaut ou une poursuite, on relevait une croix que les républicains
avaient abattue ; tantôt on versait des larmes aux récits de quelques
gentilshommes-soldats qui étaient parvenus à voir l'orpheline du Temple. On s'inquiétait
des destinées futures de l'armée : que deviendrait-elle ? que ferait-elle ? Le prince
Charles l'avait louée dans un ordre du jour ; on était ravi : tous les maux étaient oubliés.
Les corps étaient prêts à se dissoudre faute des premières nécessités militaires ; on
était consterné : tout à coup M. le duc de Richelieu arrivait avec un peu d'or, et le loyal
petit-fils du brave maréchal faisait renaître l'espérance. Sous la tente, au bivouac,
autour du feu des grands-gardes, on redisait des aventures étranges, on racontait des
histoires de son enfance, de sa famille, de son pays, et oubliant les injustices de la
France, on admirait même les victoires des Français.

Le 14 juin 1795, on apprit au cantonnement de Steinstadt la mort [NOTE 05] de Louis
XVII. Le 16 au matin l'armée prit les armes. Un autel fut dressé à la lisière d'un taillis :
un aumônier y célébra la messe. Après le service divin, Mgr le prince de Condé,
accompagné de Mgrs les ducs de Berry, de Bourbon et d'Enghien, se tourna vers
l'armée, et dit :

" Messieurs, Mgr le duc de Berry m'ordonne de prendre la parole. A peine les
tombeaux de Louis XVI, de la reine et de leur auguste soeur se sont-ils fermés, que
nous les voyons se rouvrir pour réunir à ces augustes victimes l'objet le plus intéressant
de notre amour, de nos espérances et de nos regrets... Après avoir invoqué le Dieu
des miséricordes pour le roi que nous perdons, prions le Dieu des armées de prolonger
les jours du roi qu'il nous donne. Le roi Louis XVII est mort ; Vive le roi Louis
XVIII ! "

Le canon répondit au cri de l'héritier du grand Condé. Mgr le duc de Berry éleva un
drapeau blanc, et sur ce pavois du nouveau Champ de Mars proclama le premier le
monarque qui devait lui fermer les yeux.
 
 

1 L 1 Chapitre XIV Le roi à l'armée de Condé

Ce monarque était attendu à l'armée [NOTE 06]. Il y vint en effet, n'ayant plus d'asile
(comme il le dit lui-même dans son ordre du jour), hors celui de l'honneur. Son
arrivée excita une grande joie. A la sollicitation de Mgr le duc de Berry, tous les
militaires retenus en prison ou aux arrêts pour quelques fautes furent mis en liberté. On
étala pour l'entrée du roi dans son nouveau Louvre toutes les pompes de l'armée : on
fit tirer le canon, battre les tambours et sonner les trompettes ; on n'avait pas d'autre
musique. On rangea en bataille des soldats à peine vêtus, le visage noirci par la fumée
de la poudre, par le soleil et les frimas ; on déploya des drapeaux blancs déchirés,
percés de boulets, criblés de balles, et semblables à cette oriflamme usée par la gloire
que l'on voyait dans le trésor de Saint-Denis.

Le monarque banni voulut se montrer à son autre armée, à l'armée républicaine qui
bordait la rive gauche du Rhin. Il alla aux gardes avancées : des paroles furent
échangées entre lui et les postes français. Cette périlleuse conversation, établie par le
roi avec ses sujets égarés, remplit les républicains d'admiration et d'étonnement.

Malheureusement la joie causée par la présence du roi fut de courte durée. La grand
ombre de la vieille monarchie effrayait les ministres des puissances : Charlemagne avec
sa peau de loutre, et Louis XIV avec son manteau royal, leur apparaissaient. Un roi de
France proscrit, à la tête de quelques exilés, leur semblait menacer le monde. La
politique crut revoir un maître, et le força de se retirer. Circonspection inutile ; le génie
et le temps ont placé le pouvoir dans cette famille de France : sans trône, elle serait
encore souveraine, et n'a besoin que de son nom pour régner.

Toutefois Louis XVIII demeura assez de temps à l'armée de Condé pour montrer
l'intrépidité naturelle à nos monarques. Un assassin (car les Bourbons n'ont plus à
combattre que des assassins) tira au roi, par une fenêtre de Dillingen, un coup de
carabine : la balle effleura le haut de la tête. Le roi, portant la main au front, se contenta
de dire : " Une demi-ligne plus bas, et le roi de France s'appelait Charles X. "

Pendant le séjour du roi à l'armée de Condé, il assista au service que cette armée fit
célébrer à la mémoire de Charette. Placé entre Mgr le duc de Berry et Mgr le prince
de Condé, il adressa lui-même ce discours aux troupes réunies : " Messieurs, nous
venons de rendre les derniers devoirs à celui que vous avez admiré, peut-être même
envié jusque sur le champ de bataille de Berstheim, à celui qui tant de fois a fait
entendre ce cri qui m'a causé dans vos rangs une satisfaction si vive, mais que j'aurais
beaucoup mieux aimé répéter encore avec vous. "

C'était ainsi que la vieille monarchie s'entendait partout où elle existait : la fidélité avait
ses échos ; le cri de vive le roi ! retentissant sur les rivages de la Loire, était répété sur
les bords du Rhin. Mgr le prince de Condé et ses fils, Mgr le duc de Berry, la noblesse
de France honorant dans un camp d'exilés les vaillantes communes de France, un roi
proscrit, à la tête de cette noblesse, faisant lui-même l'oraison funèbre d'un sujet fidèle
! l'histoire offre-t-elle quelque chose de plus beau ? Notre patrie obtenait alors de
grandes victoires ; mais elles n'effaceront point le souvenir de ces Français persécutés
proclamant dans les bois, à la face du ciel, leur souverain légitime, et célébrant les
funérailles de ceux qui étaient morts pour lui.
 
 

1 L 1 Chapitre XV Repos momentané des émigrés et de Mgr le duc de Berry. Les observations
de ce prince sur l'Allemagne

Des négociations continuelles, des trêves, des paix séparées, donnaient aux émigrés
quelques moments de repos. Les uns allaient alors errer dans les vallées des Alpes,
visiter les religieux de la Val-Sainte, autre espèce d'exilés sur la terre (mais la révolution
les poursuivait encore dans le désert, car tout était envahi, et la solitude manquait au
solitaire) ; les autres s'enfonçaient dans l'Allemagne, accueillis dans les cabanes,
repoussés dans les châteaux, chassés de la porte de ces rois dont ils défendaient les
trônes.

Mgr le duc de Berry profitait également de ces intervalles de repos pour voyager et
pour consoler sa famille dispersée ; il étudiait les nations au milieu desquelles la
Providence l'avait jeté. Il remarquait que les Allemands, divisés en une multitude
d'Etats, sont tels encore qu'ils étaient du temps de Tacite, c'est-à-dire qu'ils sont moins
un peuple que le fond et la base d'autres peuples. Sortis de leurs forêts, transportés
sous un ciel plus propice, leur génie natif se développe ; ils deviennent des nations
admirables et presque indestructibles ; Les Francs, les Angles, les Visigoths, les Goths
et les Lombards l'ont prouvé en France, en Angleterre, en Espagne et en Italie. Mais
tant que les tribus germaniques habitent leur pays natal, tout semble enseveli chez eux
comme dans une mine, ou confus comme dans un chaos.

Un fait singulier n'échappa point à la perspicacité du prince. Il vit avec un intérêt mêlé
de surprise que les doctrines du siècle, introduites parmi les Allemands, avaient fait
naître dans certains esprits les erreurs sociales, sans y pouvoir détruire les vérités
naturelles, enracinées dans un sol fécond et sauvage. Il en était résulté un mélange
bizarre de folie et de bon sens, de christianisme et de déisme, de libéralisme et de
mysticité, d'enthousiasme froid et de métaphysique exaltée, de goût et de barbarie, de
corruption et de rudesse. De même que les Cattes, les Bructères, les Chauques
adoraient dans les bois une horreur secrète, vague, indéfinie, plusieurs de leurs fils se
sont mis à révérer quelque chose de fantastique et de ténébreux, qu'ils ne peuvent ni
peindre ni saisir.
 
 

1 L 1 Chapitre XVI Lettre de Mgr le duc de Berry à Mgr le prince de Condé. L'armée de Condé
se retire en Pologne. Adieux du prince à cette armée

Monseigneur le duc de Berry se trouvait ainsi pour un moment absent de l'armée [1797
(N.d.A.)], lorsqu'il écrivit au prince de Condé cette lettre si touchante par la tendresse et
la noblesse des sentiments :

" Enfin, monsieur, mon frère est arrivé hier : vous jugerez facilement de la joie que j'ai
éprouvée en le revoyant. Ma joie est d'autant plus vive que mon retour à l'armée sera
très prompt ; nous ne devons rester que cinq ou six jours ici, et nous ne perdrons pas
de temps en chemin pour revenir. Je fais bien des veux pour qu'on ne tire pas des
coups de fusil pendant mon absence ; mais que cette campagne, qu'on peut bien
regarder, je crois, comme la dernière, soit active. Je le désire vivement pour mon
instruction et pour mon frère ; car je suis persuadé qu'il faut que les Bourbons se
montrent, et beaucoup, et que hors de la France ils doivent commencer par gagner
l'estime des Français avec leur amour. "

Cette campagne de 1797 ne fut pas longue. L'armistice conclu à Léoben [7 juin 1797.
(N.d.A.)] entre Buonaparte et le prince Charles changea les destinées de l'armée de
Condé : elle passa au service de la Russie, et se retira en Volhinie ; elle était encore
forte de plus de dix mille hommes. Mgr le duc de Berry en avait pris le commandement
pendant l'absence de Mgr le prince de Condé. Avant de quitter cette brave armée,
pour se rendre à Blakembourg, il lui fit part d'une lettre de satisfaction dont le roi l'avait
chargé pour elle, et il mit à l'ordre du jour les adieux suivants :

" Après avoir été si longtemps au milieu et à la tête de la noblesse française, qui,
toujours fidèle, toujours guidée par l'honneur, n'a pas cessé un instant de combattre
pour le rétablissement de l'autel et du trône, il est bien affligeant pour moi de me
séparer d'elle dans un moment surtout où elle donne une nouvelle preuve d'attachement
à la cause qu'elle a embrassée, en préférant abandonner ses biens et sa patrie, plutôt
que de plier jamais sa tête sous le joug républicain.

" Au milieu des peines qui m'affligent, j'éprouve une véritable consolation en voyant un
souverain aussi généreux que S. M. l'empereur de Russie recueillir et recevoir le dépôt
précieux de cette noblesse malheureuse, en la laissant toujours sous la conduite d'un
prince que l'Europe admire, que les bons Français chérissent, et qui m'a servi de guide
et de père depuis trois ans que je combats sous ses ordres.

" Je vais rejoindre le roi ; je ne lui parlerai pas du zèle, de l'activité et de l'attachement
dont la noblesse française a donné tant de preuves dans cette guerre : il connaît tous
ses mérites, et sait les apprécier. Je me bornerai à lui marquer le vif désir que j'ai et que
j'aurai toujours de rejoindre mes braves compagnons d'armes ; et je les prie d'être bien
persuadés que, quelque distance qui me sépare d'eux, mon coeur leur sera
éternellement attaché, et que je n'oublierai jamais les nombreux sacrifices qu'ils ont faits
et les vertus héroïques dont ils ont donné tant d'exemples. "
 
 

1 L 2 Livre 2 Vie militaire du prince jusqu'au licenciement de l'armée de
Condé
 
 

1 L 2 Chapitre I Mgr le duc de Berry rejoint l'armée de Volhinie. Hospitalité des polonais. Le
prince organise le régiment noble à cheval

Après avoir passé environ un an auprès de son père à Edimbourg et auprès du roi à
Mittau, Mgr le duc de Berry vint rejoindre ses compagnons d'armes en Volhinie [29
octobre 1798. (N.d.A.)] ; il les trouva dans la joie : cette joie était causée par la nouvelle du
mariage, qui venait d'être assurée, entre Mgr le duc d'Angoulême et S. A. R. Madame.
Ainsi notre vieille monarchie continuait ses destinées dans un coin du monde, tandis
qu'on croyait qu'elle n'existait plus. Les victimes qui en gardaient les saintes lois
croyaient n'avoir rien perdu tant qu'elles voyaient au milieu d'elles la famille de leurs
souverains. Qui eût osé se plaindre d'un malheur que partageait la fille de Henri IV et
de Marie-Thérèse ?

Mgr le duc de Berry ne se trouva point étranger en Pologne : Henri III n'y avait-il pas
régné ? la fille de Stanislas n'était-elle pas l'aïeule du prince exilé ? La France a été
surnommée la mère des rois : les Bourbons trouvent des ancêtres sur tous les trônes.

Les Polonais sont les Français du Nord : ils en ont la bravoure, la vivacité, l'esprit ; ils
parlent notre langue avec grâce. Les émigrés retrouvèrent au milieu des forêts de la
Pologne de grandes dames qui leur donnèrent l'hospitalité comme au temps de la
chevalerie. Ce qui ajoutait à l'illusion était une certaine mollesse de l'Asie introduite
dans les vieux manoirs polonais, où des femmes charmantes ont l'air d'être enfermées
par des enchanteurs et des infidèles.

C'était au reste une étrange fortune que celle qui reléguait un prince victime de la
politique chez un peuple bouleversé par cette même politique, qui amenait ce prince
dans un pays que des diètes tumultueuses ont perdu, comme des assemblées
populaires ont perdu la France. Et que de vicissitudes dans la destinée des rois de
Pologne depuis ce Jagellon qui conquit, perdit, reprit et refusa des couronnes jusqu'à
ce Casimir d'abord jésuite, ensuite cardinal, et puis roi lequel, après avoir proposé
pour monarque aux Polonais le duc d'Enghien, fils du grand Condé, vint oublier le
trône aux soupers de Ninon, et mourut abbé de Saint-Germain-des-Prés !

L'armée de Condé avait subi une nouvelle organisation. Les cavaliers nobles, distribués
auparavant en différents corps, ne formaient plus qu'un seul régiment, destiné par
l'empereur Paul à Mgr le duc d'Angoulême. Mgr le duc de Berry prit le
commandement de ce régiment en l'absence de son frère ; il employa ses loisirs à
discipliner un corps superbe, mais difficile à conduire par la nature même de sa
composition. Il montra dans cette circonstance des talents qui annonçaient en lui un des
meilleurs officiers de cavalerie de l'Europe.
 
 

1 L 2 Chapitre II L'armée de Condé se met en marche pour rejoindre les troupes alliées.
Mariage de S. A. R. Madame et de Mgr le duc d'Angoulême

La Russie s'étant déterminée à secourir l'Autriche, à délivrer l'Italie et à porter la guerre
en France, le corps de Condé reçut en Volhinie l'ordre de se tenir prêt à marcher. Cet
ordre ranima dans le coeur des vaillants proscrits leur double passion pour les combats
et pour la patrie : chacun se défit de ce qui lui restait pour s'équiper : les lambeaux de la
fidélité furent vendus pour acheter les armes de l'honneur. L'armée s'était formée en
trois colonnes [25 janvier 1799. (N.d.A.)] : la première commandée par Mgr le prince de
Condé ; la seconde par Mgr le duc de Berry, et composée du régiment noble à cheval,
du régiment d'infanterie de Durand et de l'artillerie ; la troisième sous les ordres de Mgr
le duc d'Enghien.

Tandis que ces guerriers s'avançaient vers la France dans l'espoir d'en ouvrir le chemin
à leur roi, le ciel accomplissait une partie de leurs voeux : Madame donnait sa main à
Mgr le duc d'Angoulême. Des témoins oculaires nous ont transmis des détails de cette
pompe, qui n'a presque point été connue : nous les laisserons parler. Hélas ! nous
avons vu et nous raconterons les solennités d'un autre mariage ! il s'était fait au sein de
la patrie, sous des auspices bien plus favorables : Dieu avait ses desseins sur les deux
frères.

Mittau, 5 juin 1799.

" La reine [Marie-Josèphe-Louise de Savoie, épouse de Louis XVIII. (N.d.A.)] arriva hier après un long et
pénible voyage. Le roi se proposait d'aller à quatre milles d'ici : il la rencontra à moitié
chemin de cette distance. Leur entrevue excita tout l'intérêt que doivent inspirer deux
augustes époux séparés depuis huit ans, et cherchant dans leur réunion quelque
adoucissement à des malheurs inouïs.

" Madame Thérèse est arrivée le lendemain ; le roi était parti de grand matin pour aller
à sa rencontre. La première maison de poste était indiquée pour le rendez-vous ; mais
la princesse ayant fait la plus grande diligence, ce fut aussi sur le chemin qu'ils se
rencontrèrent : nulle expression ne pourrait peindre un pareil moment. Le même
sentiment fit s'élancer à la fois hors de leurs voitures le roi, Mgr le duc d'Angoulême et
Madame Thérèse. Le roi courut vers Madame en lui tendant les bras ; mais ses efforts
ne purent suffire pour l'empêcher de se précipiter à ses pieds. Des larmes et des
sanglots furent les premiers témoignages des sentiments profonds dont le coeur était
rempli. Le premier tribut payé à la nature et au souvenir de tant d'infortunes fit place
aux expressions de la plus tendre reconnaissance. Mgr le duc d'Angoulême, retenu par
le respect, mais entraîné par mille sentiments divers, arrosait de ses pleurs la main de sa
cousine, tandis que le roi, dans la plus vive émotion et les yeux inondés de larmes,
pressait contre son sein cette princesse et lui présentait en même temps l'époux qu'il lui
donne. Ce roi si bon, si digne d'un meilleur sort, placé ainsi entre ses enfants
d'adoption, éprouvait pour la première fois qu'il peut encore exister pour lui quelques
instants de bonheur.

" Tous les Français qui entourent Sa Majesté, avides de voir, de bénir, d'adorer
l'auguste fille de Louis XVI, s'étaient postés en foule dans les cours et les escaliers du
château. A l'instant où elle a paru, des larmes d'attendrissement coulaient de tous les
yeux, et l'on n'entendait plus que des voeux adressés au ciel.

" On admire dans les traits de Madame Thérèse, dans son maintien, dans son langage
et le mouvement de sa physionomie, l'aisance, la noblesse et les grâces de
Marie-Antoinette. La France, avec autant de joie que de douleur, retrouva dans sa
figure les traits de l'infortuné Louis XVI, embellis par la jeunesse, la fraîcheur, la
sérénité ; et, par un heureux accord, qui sans doute est un don du ciel, la princesse
rappelle aussi Mme Elisabeth.

" Les regrets universels que la cour et les habitants de toutes les classes de la ville de
Vienne ont témoignés au départ de Madame Thérèse, le respect et la vénération qu'elle
inspire à tous ceux qui ont le bonheur de l'approcher sont un garant certain des
sentiments d'amour dont la France entière fera hommage à cette adorable princesse. "

Mittau, 10 juin 1799.

" Le mariage si longtemps désiré de Mgr le duc d'Angoulême avec Madame Thérèse
de France s'est célébré aujourd'hui dans une grande salle du château, où l'on avait
dressé un autel entouré de fleurs. Son Em. Mgr le cardinal de Montmorency, grand
aumônier de France, leur a donné la bénédiction nuptiale ; le clergé catholique de
Mittau assistait à cette cérémonie. L'abbé Edgeworth était auprès du prie-Dieu des
jeunes époux. Monsieur, que l'état actuel des choses retient à la proximité de France,
et Madame, à qui sa santé n'a pas permis d'entreprendre un si long voyage, n'y ont pas
été présents [Le comte d'Artois et la comtesse d'Artois. (N.d.A.)]. Toutes les personnes les plus
considérables de la ville se sont empressées de s'y rendre, ainsi que le prêtre grec et le
pasteur luthérien. Les Français qui se sont trouvés à Mittau dans ce beau jour ont eu le
bonheur de voir former ces liens. La famille royale avait pour escorte ces cent gardes
du corps, respectables vétérans de l'honneur et de la fidélité à qui l'empereur de Russie
a donné pour récompense de leurs longs services la fonction d'entourer leurs maîtres.
MM. les ducs de Villequier, de Guiche, de Fleury, le comte de Saint-Priest (qui a reçu
le contrat de mariage), le marquis de Nesle, le comte d'Avaray, le comte de Cossé, et
quelques autres officiers ou serviteurs du roi ont eu l'honneur de signer comme témoins
l'acte de célébration.

" Une fille de France et un petit-fils de France ne pouvant trouver qu'à six cents lieues
de leur patrie un autel où il leur fût permis de déposer leurs serments ; l'héritier
présomptif de la couronne de Louis XVI, et les précieux restes du sang de ce
monarque, unissant leurs destinées à Mittau sous les auspices de l'empereur de Russie :
quel spectacle et que de réflexions il fait naître !

" Le roi, qui trouve dans l'union [NOTE 08] de sa nièce et de son neveu tout ce que le
sentiment a de plus doux réuni à ce que la politique peut avoir de plus important, jouit
maintenant de son ouvrage, en y reconnaissant une nouvelle marque de l'amitié du
digne successeur de Pierre le Grand. Ce magnanime souverain signera le contrat de
mariage, et en recevra le dépôt dans les archives de son sénat [Corresp. manusc. et of. de M. le
comte de Saint-Priest avec le chevalier de Vernègues. (N.d.A.)]. "

Ainsi s'accomplit dans une terre étrangère, au milieu des religions étrangères, le
mariage dont un des témoins fut le prêtre étranger qui assista Louis XVI à l'échafaud ;
un sénat étranger reçut l'acte de célébration. Il n'y avait plus de place pour le contrat
de mariage de la fille de Louis XVI dans ce trésor des chartes où fut déposé celui
d'Anne de Russie et de Henri Ier, roi de France.
 
 

1 L 2 Chapitre III Arrivée de Mgr le duc de Berry à Constance avec l'armée. Combat. Retraite

Monseigneur le duc de Berry, avec l'armée de Condé, était arrivé à Friedeck, dans la
Silésie autrichienne, lorsqu'il reçut la dépêche annonçant le mariage de son frère : elle
fut mise à l'ordre. On lisait dans cet ordre une lettre du roi, qui disait au prince de
Condé : " Apprenez cette heureuse nouvelle à l'armée ; elle ne peut paraître que d'un
bon augure à vos braves compagnons, au moment où ils vont rentrer dans la carrière
qu'ils ont si glorieusement parcourue. "

Ce bourg de Friedeck fut un véritable lieu de réjouissance pour le corps de Condé. Un
vieux seigneur allemand du voisinage, a force d'entendre parler de rois tués et de
princes bannis, fit des réflexions. Il lui sembla, puisqu'on dissipait en festins les biens
qu'on ravissait aux autres, qu'il serait bien fou de ne pas prendre les devants : il se mit
donc à manger son patrimoine. Quand Mgr le duc de Berry et Mgr le prince de Condé
arrivèrent, il venait de vendre son château. Avec le prix qu'il en avait obtenu, il donna
un grand souper et un excellent concert à ses hôtes. Débarrassé des soins de la
fortune, il se promettait bien de rire de la révolution lorsqu'elle le viendrait trouver à
Friedeck.

Après une marche de quatre cents lieues, l'armée arriva le 1er octobre dans les
environs de Constance : elle avait parcouru ses forêts natales, berceau des Clodion et
des Mérovée ; elle avait passé sur ses anciens champs de bataille, dans ces bois qui
avaient retrouvé leur silence, et où l'on voyait, comme au camp de Varus, les
ossements blanchis des soldats sacrifiés pour leur prince et pour leur patrie [Tacite, Annales.
(N.d.A.)].

Lorsque Mgr le duc de Berry avait traversé la ville de Prague à la tête de l'armée, le
peuple s'était attendri à la vue de ces chevaliers de Saint-Louis, de ces vieillards qui, le
sac sur le dos, un fusil russe sur l'épaule, marchaient tout courbés sous le poids de leurs
armes, de leurs jours et de leurs malheurs. Le commandant autrichien, qui les regardait
passer, se tournant vers les officiers de sa garnison, leur dit : " Eh bien, messieurs, en
eussions-nous fait autant ? "

Constance ne fut pas plus tôt occupé par le corps de Condé [5 octobre 1799. (N.d.A.)], que les
républicains l'attaquèrent. Ils pénétrèrent dans la ville : on s'y battit à la baïonnette, aux
cris de vive le roi ! vive Condé ! vive la république ! Ce fut la première et la dernière
affaire de cette campagne pour Mgr le duc de Berry et pour l'armée de Condé : la
division se mit parmi les Russes et les Autrichiens. Le maréchal Suwarow rentra en
Pologne avec ses armées : le corps de Condé fut maintenu, mais par l'Angleterre. Paul
Ier envoya des drapeaux d'honneur au régiment de Bourbon, et la grande croix de
Malte à Mgr le duc de Berry. Ce dernier prince alla voir le maréchal Suwarow avant
son départ, et s'entretint avec ce guerrier, dont la bizarrerie égalait le génie et la
loyauté.
 
 

1 L 2 Chapitre IV Projet de mariage entre Mgr le duc de Berry et la princesse Christine de
Naples. Le prince va en Italie

Ce mélange de combats et de voyages, ces relations avec toutes sortes de peuples et
toutes sortes d'hommes, avaient formé le caractère et l'esprit de Mgr le duc de Berry ;
il parlait avec facilité la plupart des langues de l'Europe, et les épreuves de sa vie
promettaient à la France un grand monarque.

Le roi avait pensé pour son neveu à un mariage : il avait jeté les yeux sur la famille
royale de Naples. M. le chevalier de Vernègues avait donné la première idée de cette
union, et avait été chargé de la suivre ; ensuite M. le comte de Chastellux reçut des
instructions à ce sujet : celui-ci, attaché à Mme Victoire, avait été nommé après la mort
de cette princesse [15 septembre 1800. (N.d.A.)] ministre plénipotentiaire de Louis XVIII à la
cour de Sicile. Des lettres patentes, en date de Mittau, donnèrent pouvoir au comte de
Chastellux de consentir, au nom de Sa Majesté, au mariage de Mgr le duc de Berry
avec Mme Christine, princesse de Naples.

Mgr le duc de Berry, accompagné du comte de Damas-Crux, du chevalier de Lageard
et du marquis de Sourdis, partit de Lintz pour Clagenfurth, où se trouvait la princesse
sa mère, Madame : de là il se rendit à Palerme. L'armée de Condé devait passer en
Italie, s'embarquer à Livourne et faire une descente en Provence, où les royalistes
avaient un parti.

Mgr le duc de Berry plut à la cour. Son mariage avec la princesse Christine fut à peu
près arrangé. Il reçut un traitement de 25 000 ducats, que les malheurs du temps ne
tardèrent pas à lui enlever. La reine de Naples, les princesses ses filles et le prince
Léopold ayant quitté la Sicile pour faire un voyage à Vienne, Mgr le duc de Berry alla
à Rome, avec dessein de servir dans le corps napolitain qui occupait la ville des césars.
 
 

1 L 2 Chapitre V Voyage du prince à Rome

Monseigneur le duc de Berry débarqua à Naples, et de là se rendit à Rome. Il fut
singulièrement frappé de la variété des personnages qu'il rencontra sur les chemins de
l'Italie : des Anglais et des Russes voyageaient à grands frais dans d'élégantes voitures,
avec tous les usages et tous les préjugés de leur pays ; une famille italienne cheminait
avec économie dans un chariot du temps de Léon X ; un moine à pied traînait par la
bride sa mule chargée de reliques ; des paysans conduisaient des charrettes attelées de
grands boeufs blancs, et portant une petite image de la Vierge élevée sur le timon, au
bout d'une gaule recourbée. des femmes en jupon court, en corset ouvert, la tête voilée
comme des madones, ou les cheveux bizarrement tressés, insultaient le prince en riant,
et des pèlerins, appuyés sur un long bâton, le regardaient passer. Tout cela sur les
grands pavés de la voie Appienne, qui conservent encore les traces des roues du char
d'Agrippine, sur les chemins de Tibur, où l'ermitage de saint Antoine de Padoue s'est
écroulé à son tour dans les ruines de la maison d'Horace.

Le cardinal de Bernis n'existait plus quand Mgr le duc de Berry arriva à Rome. Il ne
pouvait plus offrir à un prince fugitif [NOTE 09] cette hospitalité digne des jours d'Evandre,
qu'il exerça envers les nobles dames dont l'auteur de cet ouvrage honora les cendres à
Trieste : notre destinée est de pleurer sur le tombeau des Bourbons. Nous ne sommes
pas Tacite, mais nous écrivons la vie d'un homme fort au-dessus d'Agricola, et nous
avons encore sur l'historien romain l'avantage de n'avoir pas attendu le règne des bons
princes pour rendre hommage à la vertu malheureuse.

La veuve des rois, des consuls et des empereurs était aussi veuve de pontifes, lorsque
Mgr le duc de Berry vint l'admirer dans sa solitude : Pie VI était mort à Valence, le 29
août 1799, et Pie VII, élu à Venise, le 14 mars 1800, n'était pas encore arrivé. Le
dernier souverain de la Rome chrétienne avait été aussi noble dans ses disgrâces que
les derniers princes de la Rome païenne avaient été vils dans leurs malheurs. Pie VI et
après lui Pie VII soutinrent dans les fers la grandeur de la ville éternelle, et se
montrèrent les dignes chefs de l'éternelle religion.
 
 

1 L 2 Chapitre VI Suite du précédent. Mgr le duc de Berry quitte Rome pour retourner à l'armée

Le séjour de l'Italie réveilla dans le jeune prince le goût des arts ; il se livra à l'étude de
la peinture et de la musique. Beaucoup d'instruments lui étaient familiers ; il en jouait
avec goût. Il chantait bien ; il dessinait agréablement, surtout les scènes militaires ; il se
connaissait en tableaux mieux que les hommes les plus exercés.

" Je suis dans l'admiration de Rome, " écrivait-il à M. le comte de Chastellux. Le prince
aimait par caractère la vie libre et débarrassée de toute gêne que l'on mène en Italie.
Rome, par un privilège qui semble attaché à son origine, est encore le pays de
l'indépendance personnelle : c'est le lieu de toutes les existences isolées, l'asile de tous
les hommes las du monde ou jouets de la fortune. Souffrez-vous le jour, vous pouvez
comparer vos malheurs à ceux que tant de monuments rappellent, et vous trouvez vos
peines légères ; la nuit, vous oubliez ces peines sous un ciel enchanté, au milieu de tous
les plaisirs. Un prince de la race des Radegaise et des Alaric, le dernier héritier d'un
empire de douze siècles, le descendant proscrit des bienfaiteurs du saint-siège, le fils
des rois très chrétiens, le neveu de Louis XVI, le prince qui devait tomber lui-même
sous le fer révolutionnaire, le duc de Berry [NOTE 10] enfin, errant dans les palais détruits
des césars, s'égarant dans les Catacombes, parcourant le Vatican désert, ou dessinant
assis sur un obélisque tombé, les débris épars du Capitole, offrait lui-même un tableau
qui manquait aux ruines et aux souvenirs de Rome.

Le malheur poursuivait partout Mgr le duc de Berry. Il avait perdu un de ses fidèles
compagnons, le chevalier de Lageard, et il n'avait été un peu consolé que par la loyauté
du bailli de Crussol, qui se trouvait alors à Rome. Le prince apprit bientôt que l'armée
de Condé étant arrivée à la hauteur de Venise avait reçu l'ordre de suspendre sa
marche, parce que la guerre était au moment de recommencer. Un faux bulletin, que
l'on attribue au ministre Acton, avait déjà répandu cette nouvelle lorsque Mgr le duc de
Berry était encore à Palerme, et avait pensé faire partir subitement ce prince. Il reçut à
Rome la nouvelle positive que le corps de Condé allait se trouver engagé, que Mgr le
duc d'Angoulême avait rejoint l'armée, et qu'il s'était mis à la tête du régiment noble à
cheval formé par Mgr le duc de Berry. La gloire et l'amitié fraternelle parlent au coeur
de notre brave et sensible prince ; il ne peut résister à cette double tentation : il quitte
Rome furtivement pour rejoindre son frère et ses compagnons d'armes. Le Béarnais se
dérobait au tumulte des armes pour aller voir Gabrielle ; son petit-fils s'éloigne d'une
grande princesse pour courir au champ d'honneur. On l'entendra s'excuser bientôt dans
son admirable lettre à M. Acton.
 
 

1 L 2 Chapitre VII Mgr le duc d'Angoulême arrive à l'armée de Condé. Il est rejoint par son
frère. Dernier bulletin de l'armée de Condé écrit par Mgr le duc de Berry

Monseigneur le duc d'Angoulême [NOTE 07], accompagné du comte de Damas-Crux et
du chevalier de Saint-Priest [Tué à Reims par un des derniers coups de canon tirés dans la campagne de 1814. Un
de ses frères, M. le comte de Saint-Priest, est aujourd'hui aide de camp de Mgr le duc d'Angoulême. (N.d.A.)], avait rejoint
l'armée de Condé à Pontaba [25 mai 1800. (N.d.A.)]. L'armée reçut avec transport cet autre
héritier du trône de saint Louis. Il avait déjà donné des preuves de sa valeur dans les
armées du Nord, et sa destinée l'appelait à balancer un jour presque seul la fortune de
l'homme qui avait tenu le monde dans sa main.

Les Français s'avancèrent dans la Bavière. Le corps de Condé, forcé à une marche
longue et rétrograde, entra en ligne dans l'armée autrichienne sur les bords de l'Inn ;
Mgr le duc de Berry, en arrivant au camp, le trouva dans cette position [8 septembre 1800.
(N.d.A.)]. La reconnaissance des deux frères fut touchante. Mgr le duc de Berry servit
comme simple volontaire dans le régiment noble à cheval qu'il avait formé, et dont Mgr
le duc d'Angoulême avait pris le commandement. Obéissant à son frère aîné comme le
moindre soldat, il donna un nouvel exemple de cette soumission des membres de la
famille royale les uns envers les autres, dans l'ordre de l'hérédité : soumission qui non
seulement manifeste les vertus naturelles aux Bourbons, mais qui conserve encore le
trône, en devenant une sorte de confession authentique et perpétuelle du principe de la
légitimité.

La perte de la bataille de Marengo par les Autrichiens amena un armistice prolongé à
différentes reprises jusqu'au 20 d'octobre. L'armée de Condé, postée sur l'Inn,
défendait entre Weissembourg et Neubeieren le passage de cette rivière. Une affaire
eut lieu à Ravenheim [1er décembre. (N.d.A.)] : les ducs d'Angoulême et de Berry s'y
trouvèrent. Le prince de Condé fut obligé d'employer l'autorité pour faire retirer les
deux princes, qui s'exposaient inutilement ; un soldat avait été frappé d'une balle à un
pas du premier. Deux jours après, la bataille de Hohenlinden [3 décembre. (N.d.A.)] fut gagnée
par un général qui voulait acquérir une grande renommée pour la mettre aux pieds de
son roi légitime. Cette bataille décida du sort de la guerre. L'armée de Condé se retira
en se battant toujours. Mgr le duc de Berry envoya à la reine de Naples le détail de
toutes ces affaires. Il est curieux d'opposer aux bulletins pompeux de Buonaparte le
dernier bulletin de l'armée de Condé, écrit par un fils de France : Mgr le duc de Berry
était digne d'être le dernier historien des derniers combats de la noblesse française, les
derniers exploits des derniers Condé.

Linsen, près Rottman, 15 décembre 1800.

" Nous avons eu bien des désastres ; mais je vous assure que pour ceux qui les ont vus
ces événements sont fort singuliers. Le peu de précaution que l'on a pris à la bataille du
3, près Ebesberg, l'inaction où l'on a laissé et les corps qui étaient à Wasserburg, et
nous avec M. de Chasteller, qui pouvions attaquer avec succès sur Munich ; mais
principalement le passage de l'Inn que l'on a laissé forcer, sans vouloir prendre aucune
mesure raisonnable pour l'empêcher, tout cela est fort extraordinaire.

" Déjà depuis plus de dix jours l'on savait que les forces de l'armée de Moreau se
portaient devant nous. Avec quinze cents hommes d'infanterie et douze cents chevaux
(ce qui fait la totalité du corps), nous gardions depuis la gauche de Wasserburg
jusqu'au delà de Neubeieren, c'est-à-dire plus de six lieues. Le 15 de ce mois, un
corps de quinze cents Autrichiens, sous les ordres du feld-maréchal ***, s'était porté à
Hartmansberg, à cinq lieues du pont de Rozenheim, où étaient nos batteries. Il est
connu, par l'exemple des anciennes guerres et par la vue du pays, que le passage de
Neubeieren est non seulement facile, mais le seul praticable. Malgré les représentations
que M. le prince de Condé avait faites le soir, aucun secours ne lui avait été donné, et
les Autrichiens ne s'étaient pas rapprochés. Le 9, à la pointe du jour, les ennemis
ouvrirent un feu terrible sur nos batteries ; en même temps trois divisions passèrent l'Inn
entre Neubeieren et Rohrdoff, défendu ou plutôt observé par vingt-cinq dragons
d'Enghien et douze hommes de Durand. Les Français s'avancèrent en se battant
toujours contre M. le duc d'Enghien (qui avait réuni son régiment et celui de Durand),
jusqu'au village de Riedering. Les Autrichiens n'arrivèrent qu'à une heure. Le général
*** s'emporta beaucoup sur ce que nous avions laissé passer deux mille cinq cents
hommes devant vingt-cinq dragons, et surtout de ce que M. le prince de Condé avait
abandonné la position de Rozenheim, où le canon nous avait démonté deux pièces,
tuant hommes et chevaux, les Français d'ailleurs nous ayant débordés et étant déjà à
Riedering, à deux lieues en arrière de la position. Le général *** envoya le général
Giulay avec sa division pour se joindre avec M. le duc d'Enghien, et forcer Riedering.
Cet ordre fut exécuté. M. le prince de Condé et M. le duc d'Angoulême attaquèrent
avec les grenadiers de Bourbon, et emportèrent sur-le-champ les batteries de l'ennemi.
M. le duc d'Enghien chargea, avec les dragons à pied, le régiment de Durand et les
dragons de Kinski ; ces trois corps se couvrirent de gloire. Le comte de Giulay faisait
tous ses efforts pour nous faire appuyer par l'infanterie autrichienne : elle était harassée
de tant de combats ! Trop faibles, il fallut renoncer à nos avantages, et les Français
reprirent leur position, où ils se maintinrent jusqu'à la nuit.

" Le brave régiment de Durand a été écrasé ; douze grenadiers seulement sur la totalité
de la compagnie revinrent de l'affaire. M. le duc d'Enghien a eu un cheval tué sous lui,
et a perdu beaucoup de dragons. Gaston de Damas, frère cadet de Roger, a été
blessé, ainsi que plusieurs autres officiers de distinction. Le général major La Serre a
été blessé grièvement en combattant avec les grenadiers de Durand.

" Depuis ce moment nous n'avons cessé de marcher le jour ou la nuit. Nous venons
occuper la position de Rouman, par où les Français pourraient arriver sur Leoben.

" Nous apprenons que dans ce moment les Français ont forcé le passage de la Salza à
Lauffen. "

Mgr le duc de Berry renouvelle ici la générosité de Catinat ; il ne se nomme pas une
seule fois dans cette relation si animée ; il avait pourtant assisté à tous les combats : il
ne parle que de son frère et de Mgr le duc d'Enghien ; silence bien digne de l'âme du
prince dont la fin a été si généreuse et si héroïque.
 
 

1 L 2 Chapitre VIII Licenciement de l'armée de Condé

La paix de l'Allemagne amena la dissolution du corps de Condé [16 avril 1801. (N.d.A.)].
Quand on licencie une armée, elle retourne dans ses foyers ; mais les soldats de
l'armée de Condé avaient-ils des foyers ? Où les devait guider le bâton qu'on leur
permettait à peine de couper dans les bois de l'Allemagne, après avoir déposé le
mousquet qu'ils avaient pris pour la défense de leur roi ? Les chasser de leur camp,
c'était les condamner à un second exil. Ce camp était devenu pour eux une petite
France ; ils y avaient transporté leurs pénates : l'épée héréditaire, le drapeau blanc,
l'autel de l'honneur. Ils ne pouvaient s'arracher à leur dernière patrie : ceux-ci
s'arrêtaient tristement devant les faisceaux d'armes ; ceux-là pleuraient assis sur des
canons ; d'autres erraient dans les rues du camp, auxquelles ils avaient donné des noms
empruntés de leur cher pays. Quel prix tant de braves gentilshommes recevaient-ils de
leur loyauté ? Leur sang versé pour une cause sacrée, tous les genres de sacrifices faits
à leur devoir ; rien n'était compté : le résultat de leur vertu était l'abandon et la misère.
On leur disputait jusqu'au chétif secours qu'une certaine pudeur ne permettait pas de
leur refuser : on les obligeait de montrer leurs blessures à des commissaires étrangers,
afin de rabattre quelques deniers sur celles qui ne paraissaient pas trop graves, et de
faire un petit profit sur le sang de la fidélité. Le coeur navré du coup qui frappait ses
compagnons d'infortune, Mgr le duc de Berry surmontait sa douleur pour les consoler :
on le voyait courir de tous côtés, encourageant les uns, embrassant les autres,
partageant avec tous le peu d'argent qui lui restait. Il ordonna de distribuer aux soldats
du régiment noble à cheval le produit de la vente des chevaux ; mais les escadrons le
supplièrent de faire remettre cette somme aux cent vétérans gardes du corps placés
près du roi à Mittau. Il fallut enfin se séparer. Les frères d'armes se dirent un dernier
adieu, et prirent divers chemins sur la terre, sans savoir où ils reposeraient leur tête.
Tous allèrent, avant de partir, saluer leur père et leur capitaine, le vieux Condé en
cheveux blancs : le patriarche de la gloire donna sa bénédiction à ses enfants, pleura
sur sa tribu dispersée, et vit tomber les tentes de son camp avec la douleur d'un
homme qui voit s'écrouler les toits paternels.
 
 

1 L 3 Livre 3 Séjour du prince en Allemagne et en Angleterre
 
 

1 L 3 Chapitre I Embarras de Mgr le duc de Berry en Allemagne. Ses lettres

Monseigneur le duc de Berry se trouva lui-même dans un extrême embarras après le
licenciement de l'armée. Le jeune prince passa une année tantôt à Wildenwarth, tantôt
à Vienne, le plus souvent à Clagenfurth, auprès de sa mère. Il cherchait à renouer à
Naples un mariage que traversait le ministre Acton, homme qui n'était propre aux
affaires humaines que par le côté commun.

Rien n'est plus intéressant que les lettres écrites par Mgr le duc de Berry à cette
époque : ses malheurs répandent sur son style et dans ses sentiments quelque chose de
touchant et de triste. Parlant de la descente que l'armée de Condé avait dû faire sur les
côtes de la Provence : " Je suis désespéré, dit-il, que cette expédition n'ait pas eu lieu ;
non que je crusse au succès, mais parce que j'y aurais acquis de la gloire, ou que j'y
aurais été tué, ce qui est notre seule ressource si Buonaparte règne sur la France [Lettre à
M. le comte d'Hautefort. (N.d.A.)]. " Dans une autre lettre il refuse d'aller en Italie sous un nom
supposé, et il ajoute : " Je veux être ce que je suis et marcher toujours la tête haute
partout où je serai [Lettre à M. le comte de Chastellux. (N.d.A.)]. " Il manquait de tout, et on le voyait
sans cesse venir au secours de ses malheureux amis. Tandis que son mariage ne
pouvait être renoué, que l'adversité l'isolait de plus en plus sur la terre, il songeait à
donner aux autres un bonheur qu'il n'avait pas, à unir des familles qu'il aimait.

" Ma bien véritable amitié pour vous, dit-il au comte de Chastellux, m'engage à vous
parler d'une idée qui m'est venue en tête. Vous avez vu à Venise Mme de Montsoreau
et ses filles : l'aînée est un ange ; c'est la personne la plus accomplie que je connaisse
[Aujourd'hui Mme la duchesse de Blacas. (N.d.A.)]. Elle a toutes les vertus et tous les charmes : la
douceur, l'esprit et la figure. Ses parents, qui sont bien décidés à ne jamais quitter notre
déplorable bannière, voudraient l'unir à quelqu'un qui réunît à la naissance une conduite
et des moeurs fort rares à rencontrer. Ils m'ont souvent entendu faire l'éloge de votre
fils, et j'ai lieu de croire qu'ils seraient charmés de lui donner leur fille. Ils désirent la
marier promptement voulant même marier la cadette au comte de La Ferronnays, qui
joint à un caractère propre à faire le bonheur de sa femme un peu de bien hors de
France et une très grande fortune à Saint-Domingue. Montsoreau a l'espérance de
retirer quelque chose des débris de sa fortune. Mandez-moi franchement si cette idée
vous plaît, ou si vous avez d'autres vues sur son compte. "

Et c'est le même prince, occupé du bonheur des autres d'une manière si affectueuse,
qui écrivait au même comte de Chastellux :

" Qu'irais-je faire à Naples ? Je ne veux pas vivre pour rien dans un pays d'une cherté
affreuse. Pourquoi M. Acton ne me parle-t-il pas franchement ? qu'a-t-il besoin d'user
de réserve envers moi ? Je ne suis point une puissance politique : je suis un homme
malheureux, qui ne peut porter ombrage à personne. "

Son admirable lettre à M. Acton mérite surtout d'être conservée :

" Je vous écris, monsieur, avec la franchise d'un Bourbon qui parle au ministre d'un roi
Bourbon, d'un roi qui n'a cessé de montrer un attachement généreux à la partie de sa
famille si cruellement traitée par la fortune.

" J'ai appris avec une vive douleur que le roi avait désapprouvé la démarche que j'avais
faite de quitter Rome pour aller joindre l'armée de Condé. La noblesse fidèle avec
laquelle j'ai fait huit campagnes n'avait jamais vu tirer un coup de fusil sans que je fusse
à sa tête. Au moment où mon frère venait de la joindre, il me mandait : Nous
attaquons le 15 septembre. Si j'avais attendu les ordres du roi ; je perdais le temps :
je suis donc parti sur-le-champ ; je suis arrivé le 15, et le 16 nous étions au bivouac,
devant attaquer le lendemain. Je n'aurais jamais quitté l'armée napolitaine si elle avait
été devant l'ennemi, mais tout paraissait indiquer de ce côté la plus grande tranquillité.
D'ailleurs, volontaire sous M. de Nazelli, ou sous M. de Damas que j'ai vu si
longtemps colonel à l'armée de Condé, ce n'était pas une position bien agréable pour
moi, et je n'y pouvais être d'aucune utilité au service du roi. Depuis que la paix a été
faite, je vous ai écrit trois fois sans recevoir jamais de réponse de vous. Cette
incertitude-là est cruelle : pourquoi ne pas me dire franchement les volontés du roi à
mon égard ? J'aurais été aussi heureux qu'il est possible, lorsqu'on n'est pas dans son
pays, d'être uni à la famille de Naples et de tout devoir à des parents aussi bons, mais
les circonstances empêchent-elles cette union ? Ma présence serait-elle incommode ?
Le traitement qu'on a bien voulu m'accorder est-il une gêne dans un moment où les
finances du roi sont si cruellement obérées ? Je mets le tout à ses pieds, avec la même
reconnaissance : je vous supplie seulement de vouloir bien faire continuer de payer les
5 000 ducats que le roi a eu l'extrême bonté d'accorder aux officiers de ma maison.
Ces gentilshommes, invariables dans leur devoir et leurs principes, ne fléchiront jamais
la tête sous le joug d'un usurpateur, et tous ont abandonné leurs fortunes pour me
suivre. Je ne réclame donc rien pour moi que le passé. Je n'ai eu jusque ici d'autres
ressources que la générosité du roi ; mais vous savez sûrement les retards que j'ai
éprouvés. Cela me met dans le plus grand embarras. N'ayant rien à moi, je regarderais
comme une infamie de faire une dette.

" Je suis bien sûr que vous sentirez les raisons de mon empressement à connaître mon
sort, quand vous saurez que dans un mois je n'aurai en vendant mes équipages que de
quoi rejoindre mon père. "

La réponse de M. d'Acton n'arriva point [M. le chevalier de Vernègues parvint dans la suite à faire connaître
la vérité au roi, et obtint sur l'arriéré de la pension une somme de 80 000 ducats. (N.d.A.)], et Mgr le duc de Berry
partit pour l'Angleterre.
 
 

1 L 3 Chapitre II Mgr le duc de Berry en Ecosse

Ce fut dans cette île que se réfugièrent tour à tour, à quelques années d'intervalle les
uns des autres, les princes de la maison de France poursuivis par la fortune. Mgr le
prince de Condé erra quelque temps en Allemagne. Comme la gloire ne se peut
cacher, il trouvait difficilement un asile : le généreux duc de Brunswick, son ancien
adversaire, ainsi que celui des maréchaux de Broglie et de Castries, lui offrit une
retraite ; mais l'illustre rejeton de la maison d'Este devait être brisé lui-même par ce
fléau qui brisait tous les royaumes et toutes les renommées. Mgr le prince de Condé,
passant enfin en Angleterre, y rejoignit Mgr le duc de Bourbon, son fils.

Louis XVIII avait été forcé de sortir de Saxe en 1798, par ordre de ce Directoire qui
se déchargeait sur l'Europe du mépris dont il était accablé en France. " Le roi, écrivait
alors Mgr le duc de Berry, va encore courir de pays en pays chercher un asile qu'on lui
refusera partout. Mon frère le suivra. " Le roi se retira à Mittau : Pierre le Grand vint en
France apprendre au pied de la statue de Richelieu à commencer un empire ;
l'adversité, le premier des maîtres, conduisit Louis XVIII dans les Etats russes, pour lui
apprendre à relever un empire qui finissait. Paul Ier se souvint d'avoir été voyageur
dans notre patrie, et il accueillit l'hôte illustre que notre patrie lui envoyait. Mais
l'usurpateur vint à son tour dicter des lois. Obligé de quitter Mittau [NOTE 13] avec
Madame, le roi ne trouva d'asile assuré qu'au sein de ces mers sur lesquelles toute
puissance a été refusée à Buonaparte, et qui devaient commettre à la garde de ce génie
des tempêtes leurs orages et leurs abîmes.

Le pays qu'habita d'abord Mgr le duc de Berry auprès de son père était uni à la
France par d'anciens liens d'hospitalité. Les Ecossais avaient fourni une garde à nos
rois et servi puissamment dans leurs revers Charles VII et Henri IV. Montross, qui
donnait au cardinal de Retz l'idée de certains héros que l'on ne voit plus que dans
les Vies de Plutarque [Mémoires du cardinal de Retz, liv. III. (N.d.A.)], représentait à Mgr le duc de
Berry les généreux Français immolés à la cause de leur roi. Il retrouvait encore le
souvenir de ces hommes fidèles dans celui des officiers qui s'attachèrent à la fortune de
Jacques II.

" Leurs aventures furent dignes des beaux jours de Sparte et d'Athènes. Ils étaient tous
d'une naissance honorable, attachés à leurs chefs et affectionnés les uns aux autres,
irréprochables en tout... Ils se formèrent en une compagnie de soldats au service de
France... Ils furent passés en revue par le roi à Saint-Germain-en-Laye ; le roi salua le
corps par une inclination et le chapeau bas. Il revint, s'inclina de nouveau, et fondit en
larmes. Ils se mirent à genoux, baissèrent la tête contre terre ; puis, se relevant tous à la
fois, ils lui firent le salut militaire. Ils furent envoyés de là aux frontières d'Espagne, ce
qui formait une marche de 900 milles. Partout où ils passaient ils tiraient les larmes des
yeux des femmes, obtenaient le respect de quelques hommes, et en faisaient rire
d'autres par la moquerie qui s'attache au malheur. Ils étaient toujours les premiers dans
une bataille, et les derniers dans la retraite... Ils manquèrent souvent des choses les plus
nécessaires à la vie ; cependant on ne les entendit jamais se plaindre, excepté des
souffrances de celui qu'ils regardaient comme leur souverain [Dalrym., Mémoires de la
Grande-Bretagne. (N.d.A.)]. " Qui ne croirait lire une page de l'histoire des émigrés français !

Mgr le duc de Berry habitait près d'Edimbourg, avec son père, le château de Marie
Stuart, la première veuve d'un roi de France qui porta sa tête sur l'échafaud, et qui
regrettait en mourant de n'avoir pas la tête tranchée avec une épée à la française [Rech.
de Pasquier. (N.d.A.)]. Il aimait à répéter sous les vieilles voûtes du château la ballade où
l'infortunée princesse faisait ses adieux au plaisant pays de France :

Adieu, plaisant pays de France,

O ma patrie

La plus chérie,

Qui as nourri ma jeune enfance !

Adieu, France, adieu nos beaux jours !

La nef qui déjoint nos amours

N'a eu de moi que la moitié.

Une part te reste : elle est tienne ;

Je la fie à ton amitié,

Pour que de l'autre il te souvienne.

Lorsque Monsieur vint demeurer à Londres, Mgr le duc de Berry l'y suivit, et sa vie
changea encore comme sa fortune.
 
 

1 L 3 Chapitre III Mgr le duc de Berry arrive à Londres. Ses faiblesses. Admirable déclaration
du roi et des princes de la maison de France

Un prince qui ne règne plus, un banni sans patrie, un soldat qui ne fait plus la guerre,
est le plus indépendant des hommes : il arrive souvent qu'il cherche dans les affections
du coeur de quoi remplir le vide de ses journées. Il serait inutile de taire ce que la mort
chrétienne et héroïque du prince a révélé. Le duc de Berry faillit comme François Ier et
Bayard, Henri IV et Crillon, Louis XIV et Turenne : le roi Jean vint reprendre en
Angleterre des fers qu'il préférait à la liberté. Il y a deux espèces de fautes qui, toutes
graves qu'elles doivent être aux yeux de la religion, sont traitées avec indulgence dans
la patrie d'Agnès et de Gabrielle. En condamnant trop sévèrement dans ses rois les
faiblesses de l'amour et le penchant à la gloire, la France craindrait de se condamner
elle-même.

Mgr le duc de Berry eut une de ces joies si pures que produit l'honneur, en donnant
(avec tous les princes de la famille royale qui se trouvaient en Angleterre) son adhésion
à la note du roi, en réponse à la proposition que lui fit faire Buonaparte de renoncer au
trône de France moyennant des indemnités : cette note est un des plus beaux
documents de notre histoire. Tandis que de puissants monarques étaient forcés
d'abandonner leurs trônes au conquérant, un roi de France [NOTE 11] proscrit refusait le
sien à l'usurpateur qui l'occupait : le sénat romain ne fit pas acte de propriété plus
magnanime en vendant le champ où campait Annibal.

Varsovie, 22 février 1803.

" Je ne confonds pas M. Buonaparte avec ceux qui l'ont précédé, j'estime sa valeur,
ses talents militaires ; je lui sais gré de plusieurs actes d'administration, car le bien que
l'on fera à mon peuple me sera toujours cher. Mais il se trompe s'il croit m'engager à
transiger sur mes droits : loin de là, il les établirait lui-même, s'ils pouvaient être litigieux,
par la démarche qu'il fait en ce moment.

" J'ignore quels sont les desseins de Dieu sur ma race et sur moi, mais je connais les
obligations qu'il m'a imposées par le rang où il lui a plu de me faire naître. Chrétien, je
remplirai ces obligations jusqu'à mon dernier soupir, fils de saint Louis, je saurai à son
exemple me respecter jusque dans les fers ; successeur de François Ier, je veux du
moins pouvoir dire comme lui : Nous avons tout perdu, fors l'honneur.

" Signé Louis. "

Et au bas :

" Avec la permission du roi mon oncle, j'adhère de coeur et d'âme au contenu de cette
note.

" Signé Louis-Antoine. "

Mgr le duc d'Angoulême résidait alors auprès du roi à Varsovie.

Monsieur, Mgr le duc de Berry, Mgr le duc d'Orléans et les deux princes ses frères
alors vivants, Mgr le prince de Condé, Mgr le duc de Bourbon, tous exilés dans la
Grande-Bretagne, envoyèrent au roi l'adhésion suivante :

" Pénétrés des mêmes sentiments dont S. M. Louis XVIII, roi de France et de
Navarre, notre seigneur et roi, se montre si glorieusement animé dans sa noble réponse
à la proposition qui lui a été faite de renoncer au trône de France, et d'exiger de tous
les princes de la maison de Bourbon une renonciation à leurs imprescriptibles droits de
succession à ce même trône,

" Déclarons

" Que notre attachement à nos devoirs et notre honneur ne pourront jamais nous
permettre de transiger sur nos principes et sur nos droits, et que nous adhérons de
coeur et d'âme à la réponse de notre roi ;

" Qu'à son illustre exemple, nous ne nous prêterons jamais à la moindre démarche qui
pût avilir la maison de Bourbon et lui faire manquer à ce qu'elle se doit à elle-même, à
ses ancêtres, à ses descendants ;

" Et que si l'injuste emploi d'une force majeure parvenait (ce qu'à Dieu ne plaise !) à
placer de fait, et jamais de droit, sur le trône de France tout autre que notre roi
légitime, nous suivrons avec autant de confiance que de fidélité la voix de l'honneur, qui
nous prescrit d'en appeler jusqu'à notre dernier soupir à Dieu, aux Français et à notre
épée. "

Mgr le duc d'Enghien envoya de son côté, au roi, son adhésion particulière :

" Sire,

" La lettre du 5 mars, dont Votre Majesté a daigné m'honorer, m'est exactement
parvenue. Votre Majesté connaît trop bien le sang qui coule dans mes veines pour
avoir pu conserver un instant de doute sur le sens de la réponse qu'elle me demande.
Je suis Français, Sire, et Français resté fidèle à son Dieu, à son roi et à ses serments
d'honneur : bien d'autres m'envieront peut-être un jour ce triple avantage. Que Votre
Majesté daigne donc me permettre de joindre ma signature à celle de Mgr le duc
d'Angoulême, adhérant comme lui de coeur et d'âme au contenu de la note de mon roi.

" Signé Louis-Antoine-Henri de Bourbon. "

" Ettenheim, ce 22 mars 1803. "

Quels sentiments ! quelle signature ! et quelle date ! Lorsqu'on lit à cette époque
l'histoire des deux France, ancienne et nouvelle, qui existaient en même temps, on ne
sait de laquelle on doit être plus fier : les succès héroïques sont pour la France
nouvelle, les malheurs héroïques pour l'ancienne ; nos princes avaient tout emporté des
grandeurs de notre patrie, ils n'y avaient laissé que la victoire.
 
 

1 L 3 Chapitre IV Vie de Mgr le duc de Berry à Londres. Voyages du prince

Monseigneur le duc de Berry, établi à Londres, allait une fois tous les mois faire sa
cour au roi à Hartwell ; il visitait aussi son ancien général, Mgr le prince de Condé. Le
roi avait écrit à ce dernier ces paroles charmantes : " Jouissez, mon cher cousin, du
même repos que le plus illustre de vos aïeux goûta volontairement sous les lauriers ;
tout vous sera Chantilly. " Cependant le héros de Friedberg et de Berstheim ne
conduisait plus ses amis dans ses superbes allées de Chantilly, au bruit de tant de
jets d'eau qui ne se taisaient ni jour ni nuit [Bossuet, Oraison funèbre du grand Condé. (N.d.A.)].

N'ayant rien à laisser au duc de Berry, son royal élève, il lui légua par son testament
ses vieux compagnons d'armes. On voit quelle opinion il s'était formée du prince par la
lettre qu'il lui écrivit alors : " Sans doute, lui dit-il, votre existence est cruelle ; mais nous
avons fait notre devoir. Ce n'est plus à moi, dans la circonstance présente, c'est à vous
à relever l'étendard royal, et à nous tous à marcher sous vos ordres. Votre extrême
jeunesse a pu nécessiter pendant quelque temps l'inconvenance que vous fussiez sous
les miens ; mais tant qu'il me restera un peu de force, je me ferai gloire d'être votre
premier grenadier. " M. Pitt avait conçu la même idée du prince, et Buonaparte
lui-même en parlait avec une haute estime. Les hommes supérieurs peuvent errer dans
leur opinion ; mais lorsqu'ils rencontrent la vérité ils augmentent le prix du mérite jugé
de toute la valeur attachée à l'autorité du juge.

Hors ces devoirs de famille si chers à son coeur, et qu'il remplissait avec exactitude,
Mgr le duc de Berry n'en connaissait point d'autres à Londres : il avait secoué le joug
de la société. Renfermé chez lui, il vivait au milieu de quelques amis dont il faisait les
délices. Il avait tout ce qu'il fallait pour rendre charmante la vie privée : de l'esprit, de la
grâce, de la gaieté, du goût pour les arts, de l'ordre dans les affaires, de la régularité
dans les habitudes, une humeur caressante, une bonté infinie. Fait pour la lumière, il
aimait l'ombre ; mais quelque chose du prince lui restait dans la condition commune, et
l'on sentait qu'il était plutôt caché que perdu dans les rangs obscurs de la société. Ses
loisirs en Angleterre lui permirent de s'abandonner à diverses études : il se livra à la
science des médailles, dans laquelle il fit des progrès étonnants. Il retourna ensuite à la
musique, à la peinture, et se perfectionna dans la connaissance des tableaux. Il acquit
aussi à Londres sur la monarchie représentative les idées saines que nous lui avons
connues.

Les royaumes unis de la Grande-Bretagne avaient atteint leur plus haut point de gloire
politique lorsque Mgr le duc de Berry y vint chercher un asile. A la tête du
gouvernement, M. Pitt luttait avec des hommes capables de le seconder contre cette
grande opposition qu'avaient formée les Burke, les Fox et les Sheridan. Les vieilles
moeurs se soutenaient parmi les gentilshommes fermiers qui trouvaient un appui dans le
caractère du plus simple et du meilleur des rois. Restés originaux, sans être grossiers et
exclusifs, les Anglais s'étaient accoutumés aux étrangers, par la noble hospitalité qu'ils
avaient exercée envers eux : ils aimaient ces Français qu'ils avaient si longtemps
détestés. Mgr le duc de Berry s'étonnait de trouver un pays qui ressemblait bien peu à
celui que croyaient avoir peint Voltaire et de Lolme ; pays moderne assis sur des
fondements gothiques, et dont les libertés constitutionnelles reposent sur des lois
féodales.

Mgr le duc de Berry entreprit quelques voyages dans l'intérieur de l'Angleterre pour
mettre à profit son exil. Il vit les prodiges de Manchester et de Birmingham ; il
s'émerveilla plus qu'il ne fut enthousiasmé de ces grands miracles qui font de petites
choses, de ces machines qui créent des bras et tuent des intelligences ; subtiles
inventions qui ne maintiennent l'état de ce monde qu'en entretenant ce qui passe
avec le temps [Ecclés., c. XXXVIII. (N.d.A.)]. Le prince remarqua le génie conservateur d'un
peuple qui ne laisse rien périr, qui remet à neuf ses vieux monuments et rétablit avec
soin jusqu'à la pierre tombée d'une ruine. Les maisons de campagne dont l'Angleterre
est semée attirèrent l'attention de l'illustre voyageur. Les unes lui offraient d'élégantes
villa, bâties sur le modèle de quelques monuments de l'Italie ou de la Grèce, et dans
lesquelles demeurent oubliés les tableaux des plus grands maîtres ; les autres lui
présentaient le modèle de ces vieux châteaux décrits par les romanciers : ici des
obélisques, des colonnes, des statues, enlevés aux débris de Tentyra, de Palmyre et
d'Athènes ; là des pagodes indiennes, des armures d'anciens chevaliers, des arcs et des
flèches de sauvages, apportés par le capitaine Cook. A Hamptoncourt, les portraits
des maîtresses de Charles II ; à Windsor, les souvenirs de cette comtesse de Salisbury
qui férit le roi Edouard d'une étincelle de fine amour au coeur [Froissart. (N.d.A.)]. Mgr
le duc de Berry trouva à Glascow la littérature des bardes, à Oxford celle d'Homère et
de Virgile, à Cambridge les sciences de Newton. Enfin, le prince visita tous les
monuments publics, depuis cet hôpital de Greenwich où le matelot regrette les
tempêtes, jusqu'à cette abbaye de Westminster où dorment en paix les souverainetés
du trône et du génie. Parmi tant de noms gravés sur tant de sépulcres, le fils de France
lut avec attendrissement les noms de quelques Français encore exilés parmi ces morts.
 
 

1 L 3 Chapitre V Mgr le duc de Berry essaye de reprendre les armes et de passer en France.
Magnanimité du prince de Condé et des Bourbons

Les malheurs envoyés par la Providence faisaient connaître chaque jour une nouvelle
vertu de cette maison de France si élevée au-dessus des autres, comme les torrents qui
descendent du ciel mettent quelquefois à découvert l'or que recèle la montagne : Mgr le
duc de Berry perdit sa mère. Ce bon fils nous apprend par une de ses lettres avec
quelle amertume il la pleura ; il éprouva une longue maladie, et l'on voit encore dans la
même lettre qu'il fut tendrement soigné par son père.

Heureux ce prince s'il eût moins aimé son pays, s'il se fût enseveli pour jamais dans
cette vie paisible qu'il goûtait sur une terre hospitalière ! Mais s'il n'eût tourné ses yeux
vers sa patrie, aurait-il été Français ? Il saisissait avec ardeur toutes les occasions qui
se présentaient de rentrer en France. L'expédition des Anglais à Copenhague paraissait
liée à d'autres desseins ; le prince partit et se rendit en Suède espérant de servir dans
quelque armée. L'entreprise manqua, et il fut forcé de revenir en Angleterre, où le roi
arriva alors. La guerre d'Espagne le tenta de nouveau : il écrivait à M.
de Mesnard [27
juillet 1808 (N.d.A.)] : " Vous avez fort bien jugé, mon cher
Mesnard, et de ce que j'éprouve
et de ce qui me retient. Il n'est que trop vrai que depuis six semaines j'ai travaillé à aller
rejoindre les braves Espagnols, et que le gouvernement y a mis un obstacle absolu et
positif. Les Espagnols qui sont ici nous ont évités avec soin. Tout en admirant leurs
nobles efforts, il me semble qu'ils ont oublié, ainsi que tout le monde, que les aînés de
leurs rois ont gouverné la France, et qu'il faut que Buonaparte tombe pour leur sûreté
comme pour celle du monde. "

Une fois Mgr le duc de Berry fut prêt à passer en France. Il avait formé le projet de
rejoindre, avec deux personnes seulement, les royalistes de l'intérieur. " Il me suffira,
disait-il, de trouver cinquante braves pour me recevoir. " Au moment de s'embarquer,
il écrivit ces mots à M.
de Mesnard : " L'entreprise est audacieuse : je suis bien sûr que
cela ne vous arrêtera pas ; mais songez que vous êtes père. " Ainsi le prince, qui
recherchait pour lui les périls, craignait de les faire partager à ses amis. M. le comte de
La Ferronnays, qui soupçonnait d'inexactitude les renseignements arrivés de la côte de
France, proposa au prince d'aller sonder le terrain ; le prince lui répondit par cette
admirable lettre :

Hartwell, 1809.

" J'ai reçu hier matin ta lettre d'avant-hier, mon cher Auguste. Je te remercie de tes
bons conseils, je trouve dans tout ce que tu me dis assez de sagesse et de raison ; et ce
que j'aime encore mieux, j'y trouve une preuve de plus de ton attachement pour moi ;
mais, mon ami, tes réflexions sont trop tardives et sont inutiles. Tout ce que tu me dis,
je me le suis déjà dit à moi-même : je n'ai jamais partagé ta confiance dans le succès
de notre expédition ; je crois fermement que nous marchons à la mort, et c'est ce qui
fait que je ne veux pas m'arrêter. Tu sais trop, mon cher Auguste, les absurdités qui ont
été débitées sur notre compte ; tu sais combien on nous reproche de n'avoir pas
combattu avec la Vendée, de n'avoir pas mêlé notre sang à celui des royalistes : il faut
faire taire la calomnie, et tu es trop mon ami pour me conseiller le contraire. Tu connais
mes opinions sur les guerres civiles et ceux qui les fomentent ; je me croirais traître au
roi, traître à la France, et le plus coupable des hommes si, pour ma propre gloire, ou
pour mon intérêt personnel, je cherchais à la rallumer et à ramener sur cette fidèle
Vendée les malheurs qui déjà furent le prix de son dévouement à notre cause. Mais
puisque l'on nous assure que, lassés d'être opprimés, les royalistes se décident
d'eux-mêmes à reprendre les armes, puisqu'ils nous le font dire et qu'ils demandent un
prince, rien ne m'empêchera d'aller les rejoindre. Je combattrai à leur tête, je mourrai
au milieu d'eux, et mon sang versé au champ d'honneur, abreuvant le sol de la patrie,
rappellera du moins à la France qu'il existe des Bourbons et qu'ils sont encore dignes
d'elle. Mon vieux Nantouillet et toi, mon ami, vous partagerez mon sort : je ne vous
plains pas. Tu seras enterré à mes côtés ; c'est un moyen très bon pour couvrir ce que
tu appelles ta responsabilité. Quant à ta proposition d'aller avant moi sonder le terrain
et vérifier les faits, elle n'a pas le sens commun, et tu me connais assez pour être bien
sûr que je ne consentirai jamais à ce que mon ami s'expose pour moi à un danger que
je ne partagerais pas avec lui.

" Adieu ; je serai à Londres après-demain à cinq heures. J'irai passer la soirée chez ta
belle-mère : nous causerons de tout cela. Embrasse ta femme et tes enfants ; je te
quitte pour aller à la chasse. "

Lorsque l'usurpateur, dans l'orgueil de la prospérité, cherchait à flétrir de grandes
infortunes, qu'il devait lui-même connaître, l'ancienne race royale pouvait-elle mieux
repousser que par cette lettre les calomnies de la nouvelle dynastie ? Quel est ici
l'homme supérieur, ou de Buonaparte insultant publiquement les Bourbons dans sa
proclamation aux provinces de l'ouest, ou du duc de Berry répondant, dans le secret
de l'amitié, à des outrages si cruels et si peu mérités ? On peut dire que toute la mort
de Mgr le duc de Berry est dans cette lettre généreuse et sublime.

L'entreprise n'eut pas lieu : seulement un soldat [Armand de Chateaubriand. (N.d.A.)], envoyé à la
découverte, y perdit la vie. La fortune refusa à Mgr le duc de Berry la mort de
Charette pour lui réserver celle de Henri IV : elle voulait le traiter en roi.

Une autre fois des révolutionnaires subalternes cherchèrent à attirer Mgr le duc de
Berry sur le continent. Ils racontaient que les royalistes étaient prêts à se soulever en
Normandie, que la seule présence du prince produirait une révolution. Le piège fut
découvert, le prince ne descendit point au rivage, où sa tête avait été mise à prix. Il
s'est rencontré depuis un homme qui a livré la tête du fils de France pour rien.

Quelque temps avant l'époque où l'on voulut sacrifier Mgr le duc de Berry, un étranger
[NOTE 12] se présenta en Angleterre pour proposer aux Bourbons d'assassiner
l'usurpateur. Il faut voir de quel air le prince de Condé reçoit cette proposition, et
comme il en écrit à Monsieur. " Cet homme m'a proposé tout uniment, dit-il, de nous
défaire de l'usurpateur par le moyen le plus court. Je ne lui ai pas donné le temps de
m'achever les détails de son projet, et j'ai repoussé cette proposition avec horreur, en
l'assurant que si vous étiez ici vous feriez de même ; que nous serions toujours les
ennemis de celui qui s'est arrogé la puissance et le trône de notre roi, tant qu'il ne les lui
rendrait pas ; que nous avions combattu cet usurpateur à force ouverte, que nous le
combattrions encore si l'occasion s'en présentait, mais que jamais nous n'emploierions
de pareils moyens, qui ne pouvaient convenir qu'à des jacobins... Après cela j'ai dit à
l'homme qui était venu qu'il n'y avait que l'excès de son zèle qui eût pu le porter à venir
nous faire une pareille proposition ; mais que ce qu'il avait de mieux à faire était de
repartir tout de suite, attendu que s'il était arrêté, je ne le réclamerais pas, et que je ne
le pourrais qu'en disant ce qu'il est venu faire. " Voilà les princes que l'on avait proscrits
! Ces nouveaux Fabricius ne font point étalage de leur générosité auprès du nouveau
Pyrrhus : ils ne l'avertissent point qu'on le veut tuer ; ils se contentent de chasser
l'assassin et de faire ainsi avorter son crime : leurs vertus sont pour Dieu, et non pour
les hommes. On les ignorerait encore, ces vertus, sans des lettres que le hasard a
conservées, et qui viennent longtemps après les découvrir. Et qui repousse le premier
l'idée d'un assassinat sur Buonaparte ? Le grand-père du duc d'Enghien !
 
 

1 L 3 Chapitre VI Départ de Mgr le duc de Berry pour Jersey. Séjour du prince dans cette île

Enfin, après vingt-deux ans de combats, la barrière d'airain qui fermait la France fut
forcée : l'heure de la restauration approchait ; nos princes quittèrent leurs retraites.
Chacun d'eux se rendit sur différents points des frontières, : comme ces voyageurs qui
cherchent, au péril de leur vie, à pénétrer dans un pays dont on raconte des merveilles.
Monsieur partit pour la Suisse, Mgr le duc d'Angoulême pour l'Espagne, et son frère
pour Jersey. Dans cette île, où quelques Juges de Charles Ier moururent ignorés de la
terre, Mgr le duc de Berry retrouva des royalistes français, vieillis dans l'exil et oubliés
pour leurs vertus, comme jadis les régicides anglais pour leurs crimes. Il rencontra de
vieux prêtres, désormais consacrés à la solitude ; il réalisa avec eux la fiction du poète
qui fait aborder un Bourbon dans l'île de Jersey après un orage. Tel confesseur et
martyr pouvait dire à l'héritier de Henri IV, comme l'ermite à ce grand roi :

Loin de la cour alors, dans cette grotte obscure,

De ma religion je vins pleurer l'injure.

(Henriade.)

Mgr le duc de Berry passa quelques mois à Jersey ; la mer, les vents, la politique, l'y
enchaînèrent. Tout s'opposait à son impatience ; il se vit au moment de renoncer à son
entreprise et de s'embarquer pour Bordeaux. Une lettre de lui nous retrace vivement
ses occupations sur son rocher :

8 février 1814.

" Que direz-vous, madame, de la liberté que je prends de vous écrire, et de me
charger de répondre à une lettre qui ne m'est pas adressée ? Mais le tendre et touchant
intérêt que vous voulez bien m'y marquer est mon excuse. Je comptais bien vous
écrire, mais du sol de ma patrie, de cette terre chérie que je vois tous les jours sans
pouvoir y atteindre ; enfin, je voulais écrire à la veuve du grand Moreau, si digne de lui,
sur le chemin qu'il aurait déjà aplani devant nous si le sort ne nous l'avait enlevé.

" Me voici donc comme Tantale, en vue de cette malheureuse France qui a tant de
peine à briser ses fers, et les vents, le mauvais temps, la marée, tout vient arrêter les
courageux efforts des braves qui vont courir des dangers qu'on ne me permet pas
encore de partager. Vous, dont l'âme est si belle, si française, jugez de tout ce que
j'éprouve ; combien il m'en coûterait de m'éloigner de ces rivages qu'il ne me faudrait
que deux heures pour atteindre ! Quand le soleil les éclaire, je monte sur les plus hauts
rochers, et, ma lunette à la main, je suis toute la côte, je vois les rochers de Coutances.
Mon imagination s'exalte ; je me vois sautant à terre, entouré de Français, cocardes
blanches aux chapeaux ; j'entends le cri de vive le roi ! ce cri que jamais Français n'a
entendu de sang-froid ; la plus belle femme de la province me ceint d'une écharpe
blanche, car l'amour et la gloire vont toujours ensemble. Nous marchons sur
Cherbourg : quelque vilain fort, avec une garnison d'étrangers, veut se défendre : nous
l'emportons d'assaut, et un vaisseau part pour aller chercher le roi, avec le pavillon
blanc qui rappelle les jours de gloire et de bonheur de la France. Ah, Madame ! quand
on n'est qu'à quelques heures de l'accomplissement d'un rêve si probable, peut-on
penser à s'éloigner ? Pardonnez toutes ces folies, madame ; croyez que les sentiments
que vous m'avez inspirés sont aussi durables que ma vie. Veuillez me donner une petite
part dans votre amitié, et recevoir l'hommage de mon tendre et respectueux
attachement. "

Cette lettre charmante n'est écrite ni à des émigrés, ni à un compagnon d'infortune du
prince. Les sentiments français y sont-ils moins vifs ? Pouvait-on ne pas adorer un
pareil prince ? Mgr le duc de Berry arriva à Jersey, grandeur évanouie, couronne
tombée ! Toutefois ce fils de France avait en lui quelque chose de si singulièrement
propre à se faire aimer, que les habitants de Jersey ont parlé d'élever un monument en
l'honneur du proscrit étranger que nos tempêtes avaient jeté dans leur île.

Les destinées de Buonaparte s'accomplirent. Ses droits eurent l'inconstance de la
victoire : fidèle, elle les avait donnés, elle les retira infidèle : son favori tomba au milieu
de ses gardes, et la France alla chercher dans sa retraite le vrai roi ; qui devait
supporter la prospérité comme il avait supporté le malheur.
 
 

2 Deuxième Partie Vie et mort de Mgr le duc de Berry en France
 
 

2 L 1 Livre 1 Première et deuxième restauration. Correspondance de Mgr et de
Mme la duchesse de Berry. Leur mariage. Vie privée du prince
 
 

2 L 1 Chapitre I Arrivée de Mgr le duc de Berry en France. Voyage de Cherbourg à Paris

A peine le pavillon blanc arboré à Cherbourg [1814. (N.d.A.)] avait-il flotté dans les airs,
que ce signal de paix en appela un autre. On aperçut en mer une frégate ayant aussi
pavillon blanc ; c'était la frégate L'Eurotas, qui conduisait à Caen Mgr le duc de Berry
: mais ce prince, ayant découvert dans la rade de Cherbourg le drapeau sans tache, fit
tourner la proue vers la première terre de France. La ville de Cherbourg avait envoyé
une députation à Jersey, afin de prier Mgr le duc de Berry de vouloir bien débarquer
dans son port : le vaisseau chargé de cette députation ne rencontra pas en mer
L'Eurotas. Les habitants et la garnison de Jersey s'étaient distingués par les marques
de respect et d'amour qu'ils avaient données au fils de France : à son départ de leur île,
dix-huit cents coups de canon saluèrent le vaisseau qui portait le prince dans sa patrie.

Le préfet maritime et les principales autorités de Cherbourg s'avancèrent en mer
au-devant de L'Eurotas. Mgr le duc de Berry les reçut sur son bord. L'Eurotas entra
dans la rade au bruit des salves d'artillerie et au milieu des navires pavoisés. Le prince,
descendu de la frégate anglaise, passa à bord du vaisseau-amiral français, qui
recommença le salut militaire. Ensuite la chaloupe de l'amiral conduisit Mgr le duc de
Berry au fond du port royal. Elle était suivie d'une multitude d'autres chaloupes et de
petits bâtiments qui portaient, avec la suite du prince, les premières autorités et les
habitants les plus distingués de la ville. Les quais étaient couverts d'une foule immense
qui faisait retentir l'air des plus vives acclamations. Le duc de Berry sauta à terre en
criant : France ! La révolution vient de répondre à ce cri.

Mgr le duc de Berry était accompagné des comtes de La Ferronnays, de Nantouillet,
de Mesnard et de Clermont-Lodève. Le soir, la ville fut illuminée : Louis XVI avait été
reçu dans ce même port, créé par lui, avec les mêmes témoignages d'allégresse. Pour
répondre aux transports de la joie publique, Mgr le duc de Berry fit relâcher six cents
conscrits réfractaires, remettre au capitaine de la frégate anglaise des prisonniers de sa
nation. C'est ainsi qu'il délivra à Caen d'autres prisonniers français et espagnols : tout
devenait libre sur le passage d'un Bourbon.

Parti de Cherbourg, le prince s'arrêta quelques instants à Valognes et à Saint-Lô. Il fut
complimenté auprès de Bayeux par le préfet du Calvados. Ces villes croyaient revoir le
bon connétable qui les fit rentrer autrefois sous l'autorité paternelle du sage Charles V.
A Bayeux, un militaire se présente au prince, et lui dit : " Monseigneur me reconnaît-il ?
" C'était un soldat de l'armée de Condé. " Si je vous reconnais ! " répondit vivement le
prince en s'approchant de lui et écartant ses cheveux. " Vous devez avoir au front la
cicatrice d'une blessure que je vous ai vu recevoir à Walden. " Honneur au prince qui
lit si bien sur le front le nom de ses serviteurs !

Un régiment dont l'esprit n'était pas encore changé passait dans les environs de
Bayeux. On conseillait à Mgr le duc de Berry de l'éviter. Ce fut au contraire pour le
prince une raison de marcher au-devant de ces troupes. Il se présente aux soldats. "
Vous êtes, leur dit-il, le premier régiment français que je rencontre. Je viens au nom du
roi recevoir votre serment de fidélité. " Les soldats crient : " Vive l'empereur ! Ce n'est
rien, dit le prince avec un sang-froid admirable ; c'est le reste d'une vieille habitude. " Il
tire son épée, et crie Vive le roi ! Les soldats français aiment le courage ; ils répètent
aussitôt : Vive le roi !

Le prince fut reçu à Caen avec des démonstrations de joie extraordinaires. Il assista au
spectacle : on lui présenta sur le théâtre, après la pièce, les prisonniers qu'il avait fait
mettre en liberté. Ainsi, la première fois que Mgr le duc de Berry parut dans nos jeux
publics, ce fut pour essuyer les larmes de quelques Français, et la dernière fois pour y
répandre son sang.

Le prince rencontra à Lizieux le brave général Bordesoulle à la tête de la cavalerie du
premier corps de l'armée. A Rouen, il eut encore l'occasion d'admirer les débris de ces
vieilles troupes échappées à tant de combats, et qui semblaient plutôt succomber sous
le poids des victoires que sous celui des revers. Mgr le duc de Berry s'avançait vers
Paris entre deux haies de drapeaux blancs flottant sur les remparts et sur les clochers,
aux portes des villes, aux fenêtres des châteaux, des maisons et des chaumières.
Partout les rues étaient sablées, les murs ornés de tapisseries, de guirlandes et de fleurs
de lis d'or ; partout les cloches sonnaient, les canons tiraient ; les Te Deum étaient
chantés, les cris de vive le roi ! vivent les Bourbons ! se faisaient entendre. Le prince
objet le tant d'amour traversait avec ravissement ces riches campagnes, ce beau pays
de France, cette terre natale qui lui était plus inconnue que la terre de l'exil. Environné,
pressé, porté par la foule, il disait les larmes d'attendrissement dans les yeux : " Je n'en
puis plus ; j'en mourrai peut-être ; mais je mourrai de joie. " Est-ce de joie qu'il est
mort ?

Un détachement de gardes à cheval attendait Mgr le duc de Berry au delà de
Saint-Denis. Hélas ! nous l'avons vu dernièrement passer sur ce chemin dans une tout
autre pompe ! Le corps municipal, les maréchaux et les généraux le complimentèrent à
la barrière. Monsieur attendait son fils au château des Tuileries, et le reçut dans ses
bras. Tout était nouveau pour le jeune prince : Paris, ses jardins, ses monuments ; et
parmi tant de Français cet étranger de notre façon ne connaissait que son père.
 
 

2 L 1 Chapitre II Le roi à Compiègne

Cependant Louis XVIII, débarqué à Calais, approchait de Compiègne : on se rendit
en foule à cette résidence. Les Français, comme du temps de la Ligue, étaient affamés
de voir un roi ; des courriers se succédaient d'heure en heure. Tout à coup on bat aux
champs ; une voiture attelée de six chevaux entre dans la cour du château de
Compiègne. Elle s'arrête, on l'environne ; on en voit descendre non le roi, mais un
vieillard soutenu par son fils : c'était Mgr le prince de Condé et Mgr le duc de Bourbon
: l'un, le guide de Mgr le duc de Berry au champ d'honneur ; l'autre, le père de son
infortuné frère d'armes. De vieux serviteurs de la maison de Condé, accourus à
Compiègne, poussent des cris en reconnaissant leur maître, se jettent sur ses mains
qu'ils baisent avec des sanglots. Ces princes n'étaient que deux ; on cherchait en vain le
troisième ; ils étaient tout près de Chantilly, qui n'existe plus : quand l'héritier manque,
qu'importe l'héritage ?

Enfin, le roi lui-même arriva. Son carrosse était précédé des généraux et des
maréchaux de France qui étaient allés au-devant de Sa Majesté. Ce ne fut plus les cris
de vive le roi ! mais des clameurs confuses, dans lesquelles on ne distinguait rien que
les accents de l'attendrissement et de la joie. Madame accompagnait le roi. Ses traits,
comme on l'avait remarqué, offraient un mélange touchant de ceux de son père et de sa
mère. Une expression de douceur et de tristesse annonçait dans ses regards ce qu'elle
avait souffert ; on remarquait jusque dans ses vêtements, un peu étrangers, les traces
de son exil. Monsieur, déjà vieil habitant de la France, en présenta les nouveaux
enfants au père de famille.

Telle est, en France, la force du souverain légitime, cette magie attachée au nom du roi
: un homme arrive seul de l'exil, dépouillé de tout, sans suite, sans gardes, sans
richesses ; il n'a rien à donner presque rien à promettre ; il descend de sa voiture,
appuyé sur le bras d'une jeune femme ; il se montre à des capitaines qui ne l'ont jamais
vu, à des grenadiers qui savent à peine son nom. Quel est cet homme ? C'est le fils de
saint Louis ; c'est le Roi ! Tout tombe à ses pieds.
 
 

2 L 1 Chapitre III Mgr le duc de Berry est nommé colonel général des chasseurs. Inspections
militaires. Mot du prince. Pèlerinage de Mgr le duc de Berry à Versailles

Le roi donne à son peuple les institutions que les siècles avaient préparées. Mais
l'ouvrage de la sagesse fut mal compris : il fallait suivre le dessin de l'habile architecte,
bâtir sur son plan un nouveau palais dont les fondements auraient été antiques. Au lieu
de cela, on se contenta de reblanchir des ruines et de s'y loger ; on se crut en sûreté
dans des débris qui devaient tomber au souffle de la première tempête. Mgr le duc de
Berry, nommé colonel général des chasseurs, n'eut à s'occuper, dans la première année
de la restauration, que d'inspections militaires. Il parcourut les départements du nord
[Août, septembre 1814. (N.d.A.)], visita les places fortes de l'Alsace, de la Lorraine et de la
Franche-Comté, et revint à Paris. Il passait un jour en revue, à Fontainebleau, un
régiment de la vieille garde. Des grenadiers, qui l'avaient entouré après la revue, ne
pouvaient s'empêcher de lui témoigner leur admiration pour Buonaparte. " Que faisait-il
donc de si remarquable ? leur dit Mgr le duc de Berry. - Il battait l'ennemi,
répondirent-ils. - Belle merveille, répliqua le prince, avec des soldats comme vous ! "

Mgr le duc de Berry avait profité de son voyage dans les provinces du nord pour
passer un moment en Angleterre et visiter les lieux de son exil. De retour à Paris, il fit
un pèlerinage à ceux de son enfance : il partit pour Versailles avec un seul aide de
camp. Il fut extrêmement frappé de trouver le château tout brillant d'or, de glaces et de
peintures, mais inhabité, et debout dans une espèce de désert, comme les palais
enchantés des Contes arabes. Versailles n'a été livré qu'un moment à la révolution :
aucun des gouvernements illégitimes n'en a fait son séjour. L'imagination, frappée de la
majesté du règne de Louis XIV et de la violence de la révolution, oublie ce qui s'est
placé entre ces deux grandeurs de l'ordre et du désordre, et s'obstine à ne voir dans
Versailles que le créateur de ses merveilles. Mgr le duc de Berry regardait avec
étonnement la façade de ce palais, semblable à une ville immense ; ces vastes rampes
conduisant à des bocages d'orangers ; ces eaux jaillissantes au milieu des statues, des
marbres, des bronzes, des bassins, des grottes, des parterres ; ces bosquets remplis
des prodiges de l'art. Il se représentait les fêtes brillantes données dans ce palais et
dans ces jardins, encore peuplés des ombres des Montespan, des Nemours, des La
Vallière, des Sévigné, des Condé, des Turenne, des Catinat, des Vauban, des Colbert,
des Bossuet, des Fénelon, des Molière, des Racine, des Boileau, des La Fontaine. Et
si l'on eût demandé quel était le voyageur que les gardiens du château conduisaient de
salon en salon, de bosquet en bosquet ; quel était cet étranger, cet inconnu à qui ils
faisaient voir la chambre de Louis XIV, le cabinet de Louis XVI, l'appartement de
Mme la comtesse d'Artois, le balcon où l'infortunée Marie-Antoinette se montra au
peuple tenant M. le Dauphin dans ses bras, on eût répondu que ce voyageur, cet
étranger, cet inconnu, était le neveu de Louis XVI, le fils de Mme la comtesse d'Artois,
le dernier héritier de Louis XIV.
 
 

2 L 1 Chapitre IV Les Cent Jours. Mgr le duc de Berry à Gand

La Providence, pour nous donner une dernière leçon, rendit un moment la puissance à
Buonaparte. Il sort de la mer, traverse la France, arrive à la demeure du père de
famille absent, court à Waterloo, et passant rapidement par le trône et par la gloire, va
se replonger dans la mer au bout du monde.

Les Cent Jours ne furent qu'une orgie de la fortune. La république et l'empire se
trouvèrent en présence, également surpris d'être évoqués, également incapables de
revivre. Tous ces hommes de terreur et de conquêtes, si puissants dans les jours qui
leur étaient propres furent étonnés d'être si peu de chose. En vain l'anarchie et le
despotisme s'unirent pour régner : épuisée par ses excès avec le crime, la révolution
était devenue stérile.

La vieille France, qui se retirait, conservait encore ses forces après douze siècles,
tandis que la nouvelle France se trouvait déjà caduque au bout de trente ans.

Mgr le duc d'Angoulême combattit héroïquement dans le Midi. Son frère protégea la
retraite de Louis XVIII à la tête des volontaires royaux et de la maison du roi. En
sortant des portes de Béthune, il rencontra un corps de troupes portant les couleurs de
Buonaparte. Il se précipite au-devant de ces soldats, les appelle au combat ou à la
fidélité : ils refusent l'un et l'autre. On propose au prince de faire un exemple : "
Comment voulez-vous, répond-il, frapper des gens qui ne se défendent pas ? "

Le commandement général des différents corps réunis dans le cantonnement d'Alost fut
remis à Mgr le duc de Berry : c'était une seconde armée de Condé ; il y déploya la
même générosité et les mêmes talents militaires. Accoutumé à l'exil, on voyait que le
malheur ne lui coûtait rien : une mort comme la sienne n'est pas chose facile, et l'on ne
parvient à cette perfection que par de longues épreuves. Cette mort a révélé les
nombreux bienfaits de ce prince : il secourait sans qu'on le sût de pauvres familles
d'Alost. Ses infortunes n'ont jamais pesé que sur lui, et il a fait des heureux partout où il
a souffert.

Il s'acquit encore un autre droit à l'estime de ses hôtes religieux, en accompagnant avec
ses soldats une fête chrétienne, celle où l'on célébra le nom de ce Dieu pour lequel il
n'y a point de terre étrangère ; fête éternelle qui ne passe point comme celles des
hommes.

Ce Dieu des infortunés est aussi le Dieu qui dispose de la victoire : il lui plut de l'ôter à
l'homme qui en avait abusé si longtemps. La perte de la bataille de Waterloo fit refluer
un grand nombre de prisonniers français dans les villes des Pays-Bas : Mgr le duc de
Berry s'empressa de les secourir. Il reste un témoignage touchant de sa magnanimité :
c'est le mouchoir dont il enveloppa la main d'un soldat blessé à Waterloo. Le grenadier
qui possède ce drapeau blanc ne s'en séparera qu'avec la vie ; et il aurait versé mille
fois son sang pour guérir la blessure du prince qui pansa la sienne.
 
 

2 L 1 Chapitre V Retour du roi. Mgr le duc de Berry préside le collège électoral de Lille

Le roi remonta sur son trône [juillet 1815. (N.d.A.)] : Mgr le duc de Berry rentra une seconde
fois dans cette belle France dont il ne devait plus sortir. Ce fut encore à Saint-Denis, le
terme de tous ses voyages, qu'il arriva. Bientôt après, on lui présenta les officiers du
dixième régiment de ligne, qui était resté fidèle à Mgr le duc d'Angoulême. " Messieurs,
leur dit-il, j'ai une permission à vous demander, c'est de porter votre uniforme quand
j'irai au-devant de mon frère. "

Au premier moment de la seconde restauration, on parut vouloir profiter de la leçon
reçue. Un ministre, qui avait puissamment concouru à relever deux fois le trône, donna
à l'opinion l'impulsion la plus monarchique. Les collèges électoraux furent convoqués
avec éclat, et les princes de la famille royale furent nommés pour présider ceux des
départements de la Seine, de la Gironde et du Nord [15 août 1815. (N.d.A.)]. Arrivé à Lille,
Mgr le duc de Berry prononça à l'ouverture du collège un discours remarquable par les
sentiments et par la manière dont ils sont exprimés :

" Le plus aimé de vos rois, Henri IV, après de longues guerres intestines, rassembla les
notables de son royaume à Rouen et leur demanda des conseils ; ainsi que lui, le roi,
mon auguste seigneur et oncle, d'après la constitution qu'il a donnée lui-même à son
peuple, s'adresse en ce moment à vous et me nomme particulièrement pour être son
organe auprès du département du Nord. Je ne parlerai point de leur fidélité aux
habitants d'un pays, berceau de la monarchie : je ne remercierai point de son
dévouement ce peuple qui rappelle si bien ces Francs généreux et guerriers dont il est
descendu le premier ; je me bornerai à vous dire, messieurs, que le roi, après vingt-six
ans de troubles et de malheurs, a besoin d'interroger le coeur de ses sujets, dont il juge
d'après le sien. Ne pouvant réunir autour de lui tous les Français, dont il est, vous le
savez, bien moins encore le monarque que le père, il vous demande de lui adresser non
ceux de vous qui l'aiment davantage, ce choix serait impossible, et vous y voleriez tous,
mais ceux qui, dignes interprètes de votre pensée, porteront au pied de son trône cet
oubli du passé, cette connaissance du présent, ce coup d'oeil dans l'avenir, ce respect
pour la charte constitutionnelle, cet amour pour sa personne sacrée, enfin cette
abnégation de soi-même qui seule peut assurer le bonheur de tous. "

Avant l'ouverture du collège électoral, Mgr le duc de Berry avait voulu revoir et
remercier la ville de Béthune et le sous-préfet, qui l'avaient si fidèlement reçu lors de sa
retraite à Gand. Il envoya un présent à son hôte d'Alost et une somme pour être
délivrée aux indigents. Peu de fils de rois, rentrés dans leurs palais, se souviennent
d'avoir été suppliants, d'avoir pris dans leurs bras le petit enfant, de s'être jetés à
genoux, joignant l'autel domestique [Plut., In Themist. (N.d.A.)].
 
 

2 L 1 Chapitre VI Mariage du prince

Enfin d'heureuses destinées semblèrent s'ouvrir pour Mgr le duc de Berry, par son
union avec la princesse Caroline-Ferdinande-Louise, fille aînée du prince royal des
Deux-Siciles. Complimenté par la chambre des députés, il répondit à l'orateur : "
J'aurai, je l'espère, des enfants qui, comme moi, porteront dans leur coeur l'amour des
Français. " La France attendait cette lignée royale : la révolution l'attendait aussi.

Sur le rapport de M. de Castelbajac, qui fit observer à la chambre des députés que le
mariage d'un fils de France était une fête de famille, la chambre ajouta 500 000 francs
au million demandé par les ministres pour l'apanage du prince. Mgr le duc de Berry
abandonna cette somme pendant cinq ans aux départements qui avaient le plus souffert
pendant la guerre.

Il avait écrit le 18 février à la princesse Caroline la lettre qu'on va lire, pour lui
demander sa main. Les lettres de Mgr le duc de Berry, que les espérances d'une
longue vie promettaient de nous cacher longtemps, nous ont été révélées par sa mort.
Ce prince appartient désormais à l'histoire, et l'on aime à chercher dans ses sentiments
intimes de nouveaux motifs d'admiration et de regrets.

" Paris, 18 février 1816.

" Madame ma soeur et cousine,

" Il y avait bien longtemps que je désirais obtenir l'aveu du roi votre grand-père et du
prince votre père, pour former une demande à laquelle j'attache le bonheur de ma vie ;
mais devant que j'aie obtenu leur agrément, c'est Votre Altesse Royale que je viens
solliciter de daigner me confier le bonheur de sa vie en s'unissant avec moi. J'ose me
flatter que l'âge, l'expérience et une longue adversité m'ont assez formé pour me rendre
digne d'être son époux, son guide et son ami. En quittant des parents si dignes de son
amour, elle trouvera ici une famille qui lui rappellera le temps des patriarches. Que vous
dirai-je du roi, de mon père, de mon frère, et surtout de cet ange, Madame, duchesse
d'Angoulême, que vous n'ayez entendu dire, sinon que leurs vertus, leurs bontés, sont
fort au-dessus des éloges que l'on en peut faire ? L'union la plus intime règne parmi
nous, et n'est jamais troublée ; mes parents désirent tous impatiemment que Votre
Altesse Royale comble mes voeux, et qu'elle consente à augmenter le nombre des
enfants de notre famille. Veuillez, Madame, vous rendre à mes prières, et presser le
moment où je pourrai mettre à vos pieds l'hommage des sentiments respectueux et
tendres avec lesquels je suis, madame ma soeur et cousine, de Votre Altesse Royale le
très affectionné frère et cousin,

" Charles-Ferdinand. "

Le jour de la célébration du mariage par procuration, il écrivit encore à la princesse la
lettre suivante :

" Paris, 25 avril 1816.

" Votre aimable lettre m'a fait un plaisir que je ne puis vous exprimer, madame et chère
femme, car dès aujourd'hui nous nous sommes donné notre foi. De ce jour nous
sommes unis par les liens sacrés du mariage, liens que je chercherai toujours à vous
rendre doux. Vous daignez me remercier de vous avoir choisie pour la compagne de
ma vie ! Que de remerciements ne dois-je pas à Votre Altesse Royale pour avoir si
promptement accédé aux voeux de vos excellents parents ! Je sens combien il doit
vous en coûter de les quitter, de venir presque seule dans un pays étranger, mais qui ne
le sera bientôt plus pour vous, pour vous unir à un homme que vous ne connaissez pas.
J'ai composé votre maison de dames dont la vertu et la douceur me sont connues : le
roi a approuvé ce choix. Votre dame d'honneur, Mme la duchesse de Reggio, est
désespérée de ne pouvoir aller au-devant de vous. Mme de La Ferronnays, votre
dame d'atours, soeur de Mme la comtesse de Blacas, sera la première qui aura le
bonheur de vous faire sa cour, c'est un modèle de vertu et de l'amabilité la plus douce ;
je vous la recommande particulièrement : elle vous présentera les dames pour
accompagner. Le duc de Lévis, votre chevalier d'honneur, est un homme aussi
distingué par ses qualités que par ses talents. Le comte
de Mesnard, votre premier
écuyer, est un loyal chevalier qui n'est rentré en France qu'avec moi. Enfin, j'espère
que, lorsque vous les connaîtrez, vous les trouverez dignes de l'honneur qu'ils ont de
vous être attachés.

" Avec quelle impatience j'attends la nouvelle de votre arrivée en France ! Que je serai
heureux, ma bien chère femme, lorsque je pourrai vous appeler de ce doux nom ! Tout
ce que j'entends dire de vos qualités, de votre bonté, de votre esprit, de vos grâces,
me charme et me fait brûler du désir de vous voir et de vous embrasser comme je vous
aime.

" Charles-Ferdinand. "

Cette fin de lettre est la formule de presque toutes les fins de lettres de Henri IV, mais
avec quelque chose de grave et de chaste qui tient à la sainteté du lien conjugal. Le
jour même où Mgr le duc de Berry écrivait cette lettre, la jeune princesse lui envoyait
celle-ci du pied des autels :

" Naples, 24 avril 1816.

" C'est à l'autel que je viens, monseigneur, de prendre l'engagement solennel d'être
votre fidèle et tendre épouse. Ce titre si cher m'impose des devoirs que très volontiers
je commence à remplir dès ce moment, en venant vous donner l'assurance des
sentiments que mon coeur vous a déjà voués pour la vie ; elle ne sera remplie et
occupée que de chercher les moyens de vous plaire, à me concilier votre amitié,
mériter votre confiance. Oui ! vous aurez toute la mienne, toutes mes affections ; vous
serez mon guide, mon ami ; vous m'apprendrez à plaire à votre auguste famille ; vous
adoucirez (je n'en doute pas) le chagrin si vif que je vais éprouver de me séparer de la
mienne. C'est sur vous, enfin, que je me repose entièrement du soin de ma conduite
pour la diriger vers tout ce qui pourra procurer votre bonheur. J'en ferai mon étude
habituelle : puissé-je y réussir et vous prouver combien je mets de prix à être votre
compagne ! C'est dans ces sentiments que je suis, pour la vie, votre affectionnée
épouse,

" Caroline. "
 
 

2 L 1 Chapitre VII Arrivée de Mme la duchesse de Berry à Marseille

Un détachement de la garde royale se rendit en Provence. Mme la duchesse de
Reggio, Mme de La Ferronnays, Mme de Bouillé, Mme de Gontaut, M. le duc
d'Havré, M. le duc de Lévis, M. le comte
de Mesnard, attendaient à Marseille l'arrivée
de la princesse Caroline. Elle avait déjà assisté à Naples à des fêtes brillantes, fêtes qui
semblent éternellement préparées sur les bords de ce golfe où tout ce qu'on aperçoit,
ciel, mer, campagne, palais, ruines, se rattache à des plaisirs du moment ou à des joies
passées. Embarquée sur un vaisseau napolitain, Mme la duchesse de Berry traversa la
mer qui avait vu passer son aïeule, Marguerite de Provence, femme de saint Louis,
revenant de la Terre Sainte où elle avait partagé les malheurs de son époux et de son
roi. Marseille déploya à l'arrivée de la princesse cet enthousiasme qu'elle tient du sang
de l'Ionie, de la beauté de son soleil, des chansons de ses troubadours et du souvenir
du bon roi René. Caroline de Bourbon fut reçue comme Marie de Médicis au-devant
de laquelle Henri IV avait envoyé le connétable, le chancelier, le duc de Guise et les
princesses douairières de Guise et de Nemours. Mais écoutons les deux époux : ils
vont nous raconter leur histoire, et avec quel charme !
 
 

2 L 1 Chapitre VIII Lettres du prince et de la princesse. Mme la duchesse de Berry décrit les
fêtes qu'on lui donne à Marseille et à Toulon

" Paris, 10 mai 1816.

" Je profite, madame, du départ de Mme la duchesse de Reggio, pour vous dire
combien votre seconde lettre m'a touché ; cette lettre que vous m'avez écrite en sortant
de la cérémonie par laquelle vous avez confié votre destinée entre mes mains. Je suis
chargé de votre bonheur, et ce sera la douce et constante occupation de ma vie. J'ai vu
avec peine le retard de votre départ de Naples : la quarantaine que vous serez obligée
de faire, quoiqu'elle soit abrégée autant que possible, me fait présumer que ce ne sera
que dans les premiers jours du mois prochain que j'aurai le bonheur de vous voir. Que
je regrette de n'avoir pas pu aller à Naples moi-même vous chercher ! Mais il faut nous
soumettre aux volontés de nos parents ; et premiers sujets, nous devons l'exemple de
l'obéissance. Toute la France vous attend avec la plus vive impatience, et moi plus que
personne. Je vous recommande Mme la duchesse de Reggio, qui malgré sa faiblesse a
voulu partir. Elle se trouve bien heureuse de pouvoir se rendre à son devoir auprès de
vous.

" Adieu, madame ; je suis impatient de recevoir une lettre de Votre Altesse Royale,
datée de France. Le vent qui souffle avec violence me fait trembler.

" Charles-Ferdinand. "

" Du lazaret de Marseille, 26 mai 1816.

" Vos aimables lettres, monseigneur, m'ont déjà habituée à votre intérêt. Je dois à
Votre Altesse Royale de l'informer, avec la confiance qu'elle m'inspire, de tout ce que
je fais ici, et d'abord de ma santé, qui est très bonne. Je me lève assez tard, parce que
j'aime à dormir le matin ; ainsi je n'entends la messe que de neuf à dix heures. Le bon
duc d'Havré prend la peine de venir de bien loin pour y assister, ainsi que le préfet, M.
de Villeneuve-Bargemont, M. de Montgrand, maire, et les députés de la santé,
lorsque les affaires publiques le leur permettent. Ainsi ils viennent me voir à une
distance très respectueuse qu'imposent les lois de la quarantaine. Puis je me retire
chez moi jusqu'au dîner, après lequel je profite de l'excellente société de Mme de La
Ferronnays ; c'est à son attachement pour Monseigneur que je dois sans doute la
preuve si touchante de son dévouement de venir s'enfermer avec moi. J'y suis bien
sensible comme à la demande qu'en fit aussi Mme la duchesse de Reggio. J'ai le plaisir
de la voir au parloir avec MMmes de Gontaut, de Bouillé, et MM. de Lévis et
de
Mesnard, et tous ceux que M. le duc d'Havré m'a présentés ; c'est une occupation de
l'après-dîner, avant la promenade ou la pêche ; plaisirs que les intendants de la santé
m'ont procurés deux fois. Ils sont bien empressés d'employer tous les moyens
d'adoucir ma retraite. Jeudi passé j'ai fait une jolie promenade sur mer dans un très
beau canot que M. le commandant de la marine a fait venir de Toulon ; on a pu entrer
dans le port ; et comme il a paru que les bons habitants de Marseille ont été contents
que l'on ait trouvé ce moyen de me faire voir à eux, j'ai demandé de renouveler la
promenade aujourd'hui si le temps le permet ; l'on m'a fait entendre aussi plusieurs fois
de la musique ; enfin, monseigneur, l'on n'omet rien de ce qui peut m'être agréable. Je
suis bien reconnaissante, je vous assure, et voudrais le montrer comme je le sens ; mais
je ne peux vaincre tout d'un coup ma timidité. Mon âge et le peu d'occasions que j'ai
eues de paraître doivent me faire excuser par ceux qui savent ces raisons ; les autres ne
me jugent peut-être pas avec tant d'indulgence. Je n'en serai affligée que par rapport à
Votre Altesse Royale à qui je voudrais faire éprouver tous les genres de satisfaction.
On doit me faire voir Toulon : je jouirai d'autant plus de ce plaisir que cette course
n'est pas un retard, puisqu'elle ne fait qu'employer les jours de grâce que messieurs de
la santé m'ont accordés ; c'est un arrangement de l'excellent duc d'Havré. Je n'écris
pas aujourd'hui au roi notre oncle, ni à votre père, pour ne les pas fatiguer ; mais soyez
assez bon pour être près d'eux l'interprète de mes sentiments de respect et
d'attachement, ainsi que de ceux d'amitié à Mgr le duc et à Mme la duchesse
d'Angoulême. Il me tarde bien de faire partie de cette famille qui m'est déjà si chère.
Vous m'apprendrez à lui plaire, monseigneur ; vous me direz bien franchement tout ce
que je dois faire pour cela, et surtout pour mériter votre tendresse.

" Caroline. "

" Paris, 26 mai 1816.

" Je ne puis vous exprimer, madame, combien je suis heureux d'apprendre votre
arrivée à Marseille. J'aurais bien voulu abréger l'ennuyeuse quarantaine de Votre
Altesse Royale, et je crains que vous ne trouviez le temps bien long. Vous avez déjà
gagné les coeurs de ceux qui n'ont fait que vous entrevoir. Vous êtes déjà si aimée en
France ! on désire tant vous voir ! Quand je sors à présent, l'on ne crie plus : vive le
duc de Berry ! mais, ce qui me fait bien plus de plaisir : vive la duchesse de Berry !
vive la princesse Caroline !

" Je voudrais, madame, prévenir tous les désirs de Votre Altesse Royale, savoir ce qui
pourrait lui plaire : vous aurez ici une habitation charmante, que toute la famille
s'occupe à arranger. Vous aimez à monter à cheval : je vous cherche des chevaux bien
sages. Je sais que vous ne craignez rien, mais moi j'ai peur pour vous. A propos de
courage, vous avez été en grand danger sur mer, auprès de cette vilaine île d'Elbe, d'où
sont partis tous nos maux l'année dernière. Cela m'a fait trembler ; mais j'ai aimé à
apprendre que vous n'aviez pas éprouvé la moindre frayeur. Le sang de Henri IV et de
Louis XIV ne s'est pas démenti.

" Adieu, madame et bien chère amie, ma bonne et aimable femme ; en attendant le 15
de juin qui est encore si loin, je veux vous répéter que je vous aime, et que je ferai tout
ce qui sera en moi pour vous rendre heureuse.

" Charles-Ferdinand. "

" Marseille, 2 juin 1816.

" Quel plaisir pour moi, monseigneur, de recevoir à cinq jours de date vos lettres très
aimables, mais aussi écrites trop rapidement ! Permettez-moi d'en faire un petit
reproche à Votre Altesse Royale. Vous m'excuserez, puisque vous m'assurez que vous
désirez me donner toutes sortes de bonheur, et que vous retardez celui que j'ai à vous
lire par l'étude qu'il faut que je fasse de votre écriture. N'allez pas d'après cela me
juger difficile et grondeuse.

" Je suis arrivée hier soir de Toulon, où tous mes instants ont été employés à recevoir
des hommages, des fêtes sur terre et sur mer. La ville entière était parée, décorée
d'emblèmes, d'inscriptions allégoriques. Il est impossible de décrire l'enthousiasme de
ces bons habitants de Provence, ils me gâtent ; ils touchent sensiblement mon coeur
par les expressions répétées de leur amour pour le roi et pour toute sa famille. Ils ont
en même temps la délicatesse de joindre des acclamations pour mes parents de Naples
: cela n'est-il pas charmant ? Toutes les autorités sont excellentes, au dire général ; ce
sont bien elles qui soutiennent ce bon esprit. J'ai vu avec plaisir ce brave Rousse de
Toulon, le seul qui ait fait reconnaître Louis XVII, et qui continue, par un entier et
désintéressé dévouement, à se rendre utile à son pays et à son roi.

" L'on m'a conduite dans les arsenaux. Celui de terre, qui n'existait pas il y a quatre
mois, est maintenant en état d'armer plus de trente mille hommes. On le doit à l'activité
infatigable du colonel qui en est chargé, dont le nom est M. de Laferrière. En tout, ce
petit voyage m'a intéressée. Nulle part, je crois, on ne peut prendre une idée plus juste
des moyens et de la grandeur de la France qu'en visitant ce beau port. S'il a fait cet
effet sur moi, qui n'y entends rien, que doit-il produire sur les personnes qui ont des
connaissances ? C'est dans treize jours, monseigneur, que je vous verrai ; que je
jugerai par moi-même de tout le bien que j'entends dire de votre coeur, de votre esprit,
et que je vous répéterai que je suis et serai pour la vie votre fidèle et affectionnée

" Caroline. "

" Paris, 31 mai 1816.

" Le prince de Castelcicala m'a remis hier, madame et bien chère amie des lettres pour
vous de vos chers parents ; je ne perds pas un instant pour vous les envoyer. J'ai
encore reçu aujourd'hui des nouvelles de Marseille du 23 ; je sais que vous enchantez
tout ce qui vous entoure et tout ce qui peut vous apercevoir. Votre promenade en
bateau a eu un grand succès, et surtout la promesse que vous avez faite de la
renouveler. Je ne vous écrirai pas aujourd'hui une longue lettre, en ayant tant à vous
envoyer qui doivent vous intéresser davantage. Je m'occupe de vous chercher des
chevaux, et j'espère en trouver qui vous conviennent. Nous avons été voir la corbeille
que le roi vous donne, et j'espère que vous en serez contente. Il y a surtout une robe
de bal que je serai charmé de vous voir porter. Mon père rassemble votre bibliothèque
; mon frère et sa femme ornent votre chambre ; chacun de nous se fait un si doux
plaisir de vous être agréable ! Et qui le désire plus que celui qui vous est déjà uni par
les liens les plus sacrés ? Je suis toujours effrayé de mes trente-huit ans ; je sais qu'à
dix-sept je trouvais ceux qui approchaient de la quarantaine bien vieux. Je ne me flatte
pas de vous inspirer de l'amour, mais bien ce sentiment si tendre plus fort que l'amitié
cette douce confiance qui doit venir de l'amitié même. Je vois que je ne finis pas, et
vous avez toutes vos lettres à lire. Adieu ; encore quinze grands jours. Je baise les
mains de ma femme comme je l'aime.

" Charles-Ferdinand. "

" Paris, 4 juin 1816.

" J'ai reçu hier, madame et bien chère amie, votre bonne et aimable lettre du 27. Tout
le monde dit beaucoup de bien de vous ; mais je juge encore plus de ce que vous valez
par vos lettres, où je trouve tout ce qui est fait pour me charmer. Vous me demandez
de vous donner des conseils ; je vous dirai tout ce que je croirai vous être utile. Vous
vous plaignez de votre timidité ; elle sied à votre âge, et vous savez y mêler la bonté et
la noblesse. Vous êtes entourée de l'amour des habitants du midi, qui sont bien bons.
Vous êtes un présage de bonheur pour la France, et la terreur des factieux [Louvel l'a bien
prouvé. (N.d.A.)].

" Charles-Ferdinand. "
 
 

2 L 1 Chapitre IX Suite des lettres. Mme la duchesse de Berry quitte Marseille, et continue à
parler de la France à mesure qu'elle s'approche de Fontainebleau

" Montélimart, 5 juin 1816.

" La lettre de Monseigneur du 31 mai m'est parvenue avant qu'il m'ait été possible de
finir ma réponse à celle du 26. Je vous remercie sensiblement de la seconde comme de
la première. Vous m'avez fait un vrai plaisir de m'envoyer celles de mes parents.

" On continue à me faire voir la France parée. Dans tous les lieux où je passe, les
acclamations sont continuelles, ainsi que les compliments des autorités. J'y suis bien
sensible ; mais je dirai tout bas à Monseigneur, à celui pour qui je n'ai rien de caché, et
pour lui seul, que je sens le poids de ces honneurs, et n'en serai jamais enivrée. Il me
tarde de jouir d'une vie paisible en famille. Que Votre Altesse Royale reçoive, en
attendant, l'assurance de ma tendresse : elle durera autant que ma vie.

" Caroline. "

" Lyon, 9 juin 1816.

" Votre lettre du 4 et du 6 juin, monseigneur, m'a été remise le soir de mon arrivée à
Lyon ; je ne veux plus vous répéter que je vous en remercie : une fois pour toutes,
comptez sur ma tendre reconnaissance, et soyez sûr que rien n'échappe à ma sensibilité
: vous l'avez touchée vivement.

" Vous êtes content de moi, dites-vous, monseigneur. C'est sans doute pour me
rassurer ; car je sens qu'il me manque beaucoup, mais beaucoup pour être ce que je
voudrais pour vous plaire, et pour répondre à l'idée trop flatteuse qu'on vous a donnée
de Caroline. Croyez à son bon coeur, à son désir de répondre à votre confiance, en
vous accordant la sienne tout entière. Voilà tout ce dont je puis vous répondre : vos
soins, vos bontés feront le reste.

" Je suis bien sensible à tout ce qu'on fait pour embellir mon habitation et parer ma
personne. Comment témoigner à tous ma reconnaissance ? Vous m'aiderez,
monseigneur ; ce n'est que vis-à-vis de vous que j'essaye déjà de n'avoir plus besoin
d'interprète ; car je vous dis bien franchement que vous êtes cher à votre

" Caroline. "

" Paris, 9 juin 1816.

" C'est, madame et chère amie, par un des plus dévoués serviteurs de notre maison
que je vous écris, par un homme bien heureux de notre union, le bon prince de
Castelcicala. Je n'ai pas besoin de vous le recommander, il me connaît bien, m'ayant vu
si longtemps en Angleterre. Avec quel plaisir je prendrais sa place ! C'est donc dans
six jours que je vous verrai ! J'ai toujours peur que vous ne me trouviez pas beau, car
les peintres de Paris ne sont pas comme ceux de Palerme : ils nattent. Avec quel plaisir
je presserai votre main ! Prenez aussi la mienne, si je ne vous déplais pas trop. La
contrainte où nous serons pendant deux jours me gênera bien. Ma Caroline, je vais
m'occuper de votre bonheur, de vos plaisirs. Je sais que vous aimez le spectacle, j'ai
des loges à tous les théâtres. J'ai une jolie campagne dont on vous aura parlé, nous
irons bien souvent ensemble. Je chasse souvent, vous y viendrez en calèche ; vous
aimez la musique, je l'aime aussi beaucoup. Enfin, madame, je chercherai à vous rendre
heureuse, et j'espère y parvenir. Vous avez, si je dois croire tout ce qui vous a vue,
bonté, douceur, esprit et gaieté : que peut-on de mieux ? Cependant nous nous
trouverons des défauts : tendre indulgence sera notre devise.

" Charles-Ferdinand. "

" Fontainebleau, 12 juin 1816.

" Votre lettre de Lyon, que je reçois de la main du roi, me fait un plaisir que je ne puis
vous exprimer. Je suis charmé que vous me grondiez sur mon écriture : vous avez bien
raison ; mais, en vous écrivant, mon coeur m'emporte ; et vous n'avez pas d'idée de
l'effort que je suis obligé de faire pour être lisible. Encore trois jours ! je brûle de vous
voir. J'éprouve aussi aujourd'hui un grand bonheur ; je possède votre portrait. Au
moins celui-là ne vous défigure pas du tout ; et fût-il un peu flatté, l'on peut être encore
fort agréable, sans être aussi jolie que ce portrait. "

" Ce 13.

" Le prince de Castelcicala me remet votre lettre de Moulins, qui est plus aimable
encore que les autres. Enfin, c'est demain que je verrai ma femme, celle dont le
bonheur doit être mon ouvrage. "

Hélas ! le prince a fait le malheur de celle dont il comptait faire la félicité : mais qui
faut-il accuser ? Comme ces deux jeunes époux aimaient la France ! quelle
reconnaissance bien sincère (car elle était bien cachée dans ces lettres) des hommages
qu'on leur rend ! Ces lettres renferment-elles un seul mot que l'âme la plus naïve, la
plus noble et la plus tendre pût désavouer ? Qui ne voudrait, en les lisant, avoir pour
frère et pour soeur, pour fils et fille, celui et celle qui les ont écrites ?

Mgr le duc de Berry et Mme la duchesse de Berry offraient un touchant rapport de
destinées : sortis de la même race, tous deux Bourbons, tous deux ayant vu la chute du
trône de leur famille, tous deux remontés à leur rang, ils n'avaient guère connu avant
leur mariage que l'exil et l'infortune. Battus de la même tempête, ils s'étaient unis pour
s'appuyer. Après tant de calamités, ils cherchaient quelques moments de bonheur :
leurs lettres prouvent combien il a été cruel de les leur ravir.
 
 

2 L 1 Chapitre X Mme la duchesse de Berry arrive à Fontainebleau. Célébration du mariage à
Paris

La princesse arriva le jour où Mgr le duc de Berry l'attendait, comme on le voit dans
sa dernière lettre. Sa marche à travers la France avait été une longue fête. Au terme de
sa course elle trouva deux tentes dressées dans la forêt de Fontainebleau, à la croix de
Saint-Hérem. Elle y fut reçue par le roi, Madame, Monsieur, Mgr le duc d'Angoulême
et Mgr le duc de Berry. Tout s'y passa avec les mêmes cérémonies et les mêmes
étiquettes qu'au mariage de Louis XV. Dans cette famille de France rien ne change,
quand même le royaume est changé : c'est ainsi qu'elle ramène à la longue, par son
immobilité, les institutions à un point fixe, et donne au gouvernement une forme
impérissable.

Les premières pompes du mariage de Mgr et de Mme la duchesse de Berry furent
charmantes sous les arbres. On dirait que les descendants des rois chevelus ont
conservé une prédilection secrète pour les forêts : ils ont aimé à placer leur palais dans
la solitude, à promener les enchantements de leur cour sous de grands chênes. Que de
souvenirs ce Fontainebleau, habité par vingt-neuf rois depuis Robert n'offrait-il pas à la
jeune princesse ! Saint Louis, l'auguste chef de sa race, y avait fait bâtir un hôpital pour
les pauvres, parmi lesquels il cherchait, comme il le disait, Jésus-Christ. Aux travaux
du saint d'autres siècles ajoutèrent les ouvrages de Charles le Victorieux et de François
le restaurateur des lettres. Henri IV datait ses lettres de ses délicieux déserts de
Fontainebleau. Louis XIII les embellit encore. Vint l'infortuné Louis XVI, qui jeta des
pins sur les rochers, comme un voile de deuil ; et trente ans après on vit un pape
prisonnier dans les bosquets où Louis XIV avait aimé La Vallière. Et toutes ces choses
qui sont de l'histoire pour le monde, ne sont pour cette Maison de France que des
traditions de famille.

Le mariage fut enfin célébré à Notre-Dame. Chacun, en voyant cette cérémonie, se
souvenait d'une autre pompe ; chacun considérait combien peu de temps il faut pour
changer les ris en larmes, pour mettre le maître du monde à la place de l'exilé, et l'exilé
sur le trône du maître du monde. Ce qui paraissait devoir être plus durable que les
empires, c'était la félicité de Mgr le duc et de Mme la duchesse de Berry. Jamais il n'y
eut mariage mieux assorti, mari plus affectueux femme plus dévouée et plus tendre. La
France étant en paix avec l'Europe, Mgr le duc de Berry put jouir enfin d'un repos qu'il
avait bien acheté, et qui depuis longtemps était l'objet de ses voeux.
 
 

2 L 1 Chapitre XI Vie privée du prince. Anecdotes du cocher, du valet de pied et du piqueur.
Pension de M. de Provenchère

Adoré de sa maison, Mgr le duc de Berry y établit un ordre parfait ; non cet ordre
naturel à la médiocrité de l'esprit, mais celui qui tient à la délicatesse de l'âme et qui
donne l'indépendance, il voulait que cet ordre, établi pour lui-même, se retrouvât
encore parmi ses domestiques. Quand ils plaçaient une somme à la caisse d'épargne, il
doublait cette somme, afin de les encourager à l'économie et de les rendre prévoyants
pour l'avenir. Excellent maître, sa bonté n'avait d'autre défaut que d'être impatiente
comme son humeur. Il avait plusieurs fois signifié à un cocher qu'il ne voulait plus être
mené par lui. " Tu es trop vieux pour travailler, lui disait-il brusquement, va-t'en. " Le
cocher, non moins déterminé à rester, déclarait qu'il avait une nombreuse famille, et
qu'il fallait qu'il travaillât. " Et que ne disais-tu cela plus tôt ? s'écrie le prince : c'est une
autre affaire. J'augmente de 1 200 francs ta pension de retraite ; mais, bon homme, je
t'en prie, repose-toi. "

Depuis quelque temps le prince entendait toute sa maison retentir du nom d'un certain
Joseph, qu'on ne cessait d'appeler dans les jardins, les cours, les vestibules. Il ordonne
qu'on lui amène cet homme, qu'il ne connaissait pas. " Eh bien, Joseph ! lui dit-il, c'est
donc toi qui mènes ma maison ? Tu me parais faire la besogne de tout le monde. Es-tu
marié ? as-tu des enfants ? " Joseph, tremblant, répond : " Oui, monseigneur. " Les
gages de Joseph furent doublés.

Autry était le premier piqueur du prince, souvent loué, souvent grondé, suivant la
fortune de la chasse. Un rendez-vous est donné à Compiègne. Aubry reçoit l'ordre de
s'y trouver à huit heures précises du matin. Le prince, arrivé plus tôt, ouvre la chasse à
sept heures et demie. Aubry, exact à huit heures, entend la chasse au loin dans la forêt.
A midi, Mgr le duc de Berry rentre fatigué, le cerf égaré, les chiens en défaut. Il
demande Aubry avec les marques de la plus vive impatience. On trouve Aubry qui se
cachait : on l'amène tout interdit devant Monseigneur. " Aubry, s'écrie le prince, quelle
est la punition des gens qui ne sont pas exacts ? " Aubry ne peut répondre. " Tu ne le
sais pas ? dit le prince : eh bien, moi, je le sais : c'est de payer une amende, et je la
paye. " Il lui remet une somme pour ses enfants.

Il n'oubliait jamais les services qu'on lui avait rendus. Sa reconnaissance alla chercher
jusqu'en Amérique M. de Provenchère, son premier valet de chambre, que l'âge et les
infirmités retenaient aux Etats-Unis. Par une rare délicatesse, Mgr le duc de Berry
nomma pour son trésorier ce vieux serviteur ; et c'est à ce titre qu'il recevait une
pension, quoique le prince n'eût jamais ni trésor ni cassette.
 
 

2 L 1 Chapitre XII Suite de la vie privée. Charité du prince

Les bontés de Mgr le duc de Berry ne se renfermèrent pas dans sa maison. Dans
toutes les parties de la France, il découvrait les misérables : son nom, comme celui de
la charité même, se trouvait mêlé à toutes les oeuvres de miséricorde : ce caractère est
particulier à nos rois. Il nous reste des ordonnances qui prescrivent, dans les temps les
plus désastreux, l'acquittement des aumônes avant les assignations, ou qui
commandent de surseoir au payement de toutes dettes à l'exception des aumônes,
exceptis eleemosynis [Ordonn des rois de France, t. II, p. 300-447. (N.d.A.)]. Chaque soir on remettait
à Mgr le duc de Berry une feuille contenant l'analyse des pétitions qui lui étaient
présentées dans le courant du jour ; et selon les renseignements obtenus il faisait droit à
ces pétitions.

Il prenait sur ses goûts pour satisfaire sa générosité. C'est ainsi qu'il renonça à l'achat
de quelques tableaux qu'on proposait de lui vendre à Anvers. " J'ai réfléchi à votre
proposition, écrivait-il à M. Despalières, et j'ajourne l'emplette. Dans un temps où mes
pauvres appellent ma sollicitude, je me reprocherais d'acheter si cher un plaisir dont je
puis me passer. " Une autre fois, il disait au maire de son arrondissement : " Quand vos
pauvres auront besoin de moi, ne m'épargnez pas. "

Il donnait à la société de bienfaisance, dont il était président, un secours de 500 francs
par mois ; et dans l'année 1816 il versa à la caisse de cette société la somme de 11
000 francs comme don extraordinaire. A la mort de Mgr le prince de Condé, il
remplaça son général dans la présidence de l'Association paternelle des chevaliers de
Saint-Louis : c'était un droit. On a déjà dit que, par un testament fait en Angleterre, le
prince de Condé avait légué le soin de ses compagnons d'armes à celui qui avait
partagé leurs périls. En apprenant la mort du héros de Berstheim, Mgr le duc de Berry
laissa échapper ces paroles, qui disent tout : " Nous avons perdu notre vieux drapeau
blanc. "

Les charités connues de Mgr le duc de Berry se montaient à plus de 100 000 écus par
an, et beaucoup d'autres étaient cachées. Mme la duchesse de Berry secondait
merveilleusement le penchant généreux du prince. On a calculé que leurs aumônes
réunies, dans l'espace de six ans, se sont élevées à 1 388 851 francs, somme énorme
pour un prince dont le revenu était au-dessous de celui de plusieurs généraux,
banquiers et propriétaires. Il faut ajouter à ce million 388 851 francs les 500 000
francs que Mgr le duc de Berry abandonnait par an aux départements qui avaient le
plus souffert de la guerre ; ce qui fait deux millions dans le cours de quatre années : en
tout près de quatre millions d'aumônes.

Tous ces dons étaient accompagnés de soins qui en doublaient le prix. Le prince et la
princesse, suivant le précepte de l'Evangile, visitaient les malheureux auxquels ils
accordaient des secours ; quelquefois ils se cachaient mutuellement leurs bonnes
oeuvres. Comme ils sortaient un jour ensemble, une pauvre femme se présente à eux
avec ses enfants. La plus jeune des filles de cette femme s'approche naïvement de la
princesse. " Je m'en suis chargée ", dit Mme la duchesse de Berry en rougissant. "
Bien, répondit le prince ; j'aime à vous voir augmenter notre famille. "
 
 

2 L 1 Chapitre XIII Suite de la vie privée. Diverses aventures

L'humanité suit la charité, ou plutôt elle en fait partie. Le cheval d'un des dragons de la
garde, qui accompagnaient le roi dans une promenade, s'abattit : le dragon eut la jambe
cassée. Mgr le duc et Mme la duchesse de Berry le rencontrèrent ; ils descendirent de
voiture, y firent placer le blessé, ordonnèrent qu'on le conduisît à l'Elysée pour être
soigné jusqu'à parfaite guérison, et s'en retournèrent à pied par un soleil ardent. C'était
le même prince qui, souvent manquant de tout, n'avait pas trouvé une main pour le
secourir.

Monsieur avait donné à son jeune fils cette chaumière de Bagatelle, qui fit tant parler au
commencement de la révolution, et dont le dernier commis de Buonaparte aurait
dédaigné les jardins et l'ameublement. Mgr le duc de Berry aimait cette petite retraite
où il nourrissait les pauvres des environs. Il y allait souvent le matin dans la belle saison.
Un jour, traversant le bois de Boulogne, il rencontre un enfant chargé d'un panier. Le
prince arrête son cabriolet : " Petit bonhomme, où vas-tu ? " dit-il à l'enfant. " A la
Muette, porter ce panier, " répond celui-ci. " Il est trop lourd pour toi, ce panier, dit le
prince : donne-le-moi, je le remettrai en passant. " Le panier est placé dans le
cabriolet, et le prince le dépose fidèlement à son adresse. Il va trouver ensuite le père
de l'enfant, et lui dit : " J'ai rencontré votre petit garçon ; vous lui faites porter des
paniers trop lourds ; vous détruirez sa santé et vous l'empêcherez de grandir.
Achetez-lui un âne pour porter son panier. " Et il lui donna l'argent pour acheter l'âne.

Qu'un grand monarque, qu'un homme célèbre se mêlent inconnus à la foule, on aime à
les y chercher ; mais pourtant rien de plus facile que les vertus de position qu'ils
déploient dans ces aventures : l'orgueil humain s'arrange de descendre pour remonter.
Ce n'est point ce plaisir des contrastes qu'on éprouve en lisant la vie privée de Mgr le
duc de Berry. Il n'était point roi ; il n'avait point encore cet éclat de gloire que la mort
lui a donné : accoutumé à l'obscurité, ce n'était point une chose nouvelle pour lui de se
trouver au milieu des rangs inférieurs de la société. Ce qui fait donc le charme des mots
et des actions dont il remplissait ses journées, c'est la supériorité même de sa nature :
on aime et l'on admire l'homme dans le prince, indépendamment de la scène qui le fait
connaître.
 
 

2 L 1 Chapitre XIV Suite des aventures

Par une matinée du mois de juin, qui semblait devoir être belle, Mgr le duc de Berry et
Mme la duchesse de Berry allèrent se promener à pied sur le boulevard : survient un
orage. Un jeune homme passe avec un parapluie ; le prince le prie de le lui prêter pour
sa femme. " Volontiers, dit le jeune homme ; Madame me permettra-t-elle de
l'accompagner ? " - " Très certainement, " dit le prince. Et le voilà qui marche auprès
de la princesse avec l'étranger. Le chemin était long ; le jeune homme disait souvent : "
Est-ce ici ? " - " Encore quelques pas ", répondait le prince. On approche de
l'Elysée-Bourbon ; la garde reconnaît LL. AA. RR. et prend les armes. Le jeune
homme, dans la dernière confusion, balbutie des excuses : Mgr le duc de Berry le
rassure et le remercie.

Dans une autre course avec Mme la duchesse de Berry, il fut obligé de se réfugier dans
la loge d'une portière qui eut lieu de remercier le ciel de lui avoir envoyé de pareils
hôtes.

Lorsqu'on transporta au Pont-Neuf la statue de Henri IV, un accident arrêta l'appareil
dans l'avenue de Marigny. Mgr le duc de Berry qui se trouvait sur la terrasse de son
jardin, le long de cette avenue aperçut Monsieur et Mgr le duc d'Angoulême, au milieu
du peuple dans leur voiture : il descend tête nue, en habit bleu, et sans ordres. La foule,
qui ne le connaissait pas, ne voulait pas le laisser passer. Par hasard, quelqu'un le
nomme. Aussitôt la multitude ouvre ses rangs, et le prince passe en disant : " Je vous
demande pardon mes amis : c'est mon père et mon frère qui m'appellent. " Le peuple
fut charmé de cette simplicité et de cette confiance. Ce prince était au milieu des
Français sous la protection publique, comme ces riches moissons qui reposent dans
nos champs sans gardes et sans défenseurs.

Il allait souvent aux incendies, travaillait, portait de l'eau, et ne se retirait que le dernier :
il se trouvait ainsi continuellement mêlé aux aventures populaires. Il revenait avec un
aide de camp d'une de ses promenades accoutumées, lorsque remontant le long du
quai au charbon, il aperçoit des charbonniers qui retenaient un de leurs camarades :
celui-ci faisait des efforts pour se débarrasser et se jeter dans la Seine. Le prince
approche, entre en conversation, et apprend que le charbonnier qui veut se noyer est
un père de famille, livré au désespoir par la perte d'une somme de 400 francs. Le
prince fend la foule, arrive à l'homme, emploie tous les raisonnements, et obtient de lui
avec beaucoup de peine qu'il différera l'exécution de son dessein de quelques
moments. Le traité conclu, Monseigneur confie le charbonnier à la garde de ses
camarades ; l'aide de camp court au palais et apporte les 400 francs. Les charbonniers
apprirent alors que l'inconnu avec lequel ils avaient causé si familièrement était le neveu
du roi. Ces braves gens, qui ne pouvaient rien pour leur bienfaiteur pendant sa vie, ont
fait éclater leur reconnaissance à sa mort : ils ont accompagné à sa dernière demeure le
prince dont ils n'ont pu sauver les jours, comme il avait sauvé ceux de leur infortuné
camarade.

Les artistes avaient leur bonne part des visites de Mgr le duc de Berry. Il tombait tout
à coup dans l'atelier de nos grands peintres, comme François Ier chez Léonard de
Vinci : il y passait des heures entières à les voir travailler, mêlant à sa vive admiration
d'utiles et savantes critiques. Si aucune remarque fine n'échappait à la délicatesse de
son goût, aucun sentiment élevé n'était étranger à la noblesse de son coeur. Il apprit
que les restes du château de Bayard étaient à vendre ; il désira les acquérir, mais sous
la condition que le contrat ne serait pas fait en son nom. Après la chute et le
rétablissement de la monarchie, un fils de France, traitant pour acheter en secret les
débris du manoir du plus parfait des chevaliers, est une chose qui peint à la fois et le
prince et le siècle. Il y a des temps où il n'est permis ni d'honorer des ruines ni d'être
sans reproche.

Les personnes les moins bienveillantes pour le prince étaient désarmées aussitôt
qu'elles l'avaient vu : il ne sortait pas d'un musée, d'un atelier, d'une manufacture, sans y
laisser un ami : ses moyens de succès étaient tirés de sa propre nature. Apercevait-il un
enfant, il courait à lui, le prenait dans ses bras, le caressait, l'embrassait : voilà le père et
la mère séduits. Lui présentait-on un objet d'art, il l'examinait curieusement : voilà le
savant ou l'artiste charmé. Enfin il suivait envers tout le monde, par bonhomie, le
conseil de Nestor, qui recommande d'appeler chaque soldat par son nom, afin de lui
prouver qu'on le connaît et qu'on estime sa race. Il y a des gens qui s'attendrissent
encore aujourd'hui lorsqu'ils racontent que Mgr le duc de Berry leur avait demandé des
nouvelles de leur santé en les appelant par leurs noms. " Comment, disent-ils,
voulez-vous qu'on résiste à cela ? " Pour quoi ces choses étaient-elles admirables dans
Mgr le duc de Berry ? Parce que la simplicité est le génie dans une âme supérieure :
dans une âme commune, la simplicité est le train de nature ; c'est tout juste la
médiocrité.
 
 

2 L 1 Chapitre XV Suite du précédent

Gracieux, délicat, élégant, ingénieux dans ses souvenirs avec les personnes d'un rang
plus élevé, Mgr le duc de Berry trouvait toujours quelque chose d'heureux à leur dire.
Il écrivait à M. le marquis de Gontaut : " En confiant à la vicomtesse de Gontaut le soin
de ce que j'aurai de plus cher au monde, j'ai cru lui donner une marque de mon estime
particulière, et j'ai saisi avec empressement cette occasion de montrer à tout ce qui
porte le nom de Biron combien je compte sur un zèle et un dévouement auxquels nous
sommes accoutumés depuis des siècles. "

Le général Levavasseur venait de perdre son fils ; Monseigneur lui écrivit aussitôt : "
J'apprends avec beaucoup de peine, mon cher Levavasseur, la perte cruelle que vous
venez de faire : elle est du nombre de ces événements pour lesquels on ne peut offrir
des consolations. Si l'assurance du très véritable intérêt que je prends à votre malheur
en adoucissait l'amertume, vous pouvez y compter positivement. Votre pauvre fils
annonçait des dispositions qui auraient fait votre bonheur. Il vous en reste un ; toutes
vos affections vont se concentrer sur lui : il faut espérer qu'il s'en rendra digne et vous
dédommagera, autant qu'il sera en lui, du chagrin que vous éprouvez en ce moment. Je
regrette que ce soit un si triste événement qui me donne l'occasion, mon cher
Levavasseur, de vous renouveler l'assurance de mon attachement et de ma parfaite
estime. "

Quatre mois après, Monseigneur donne un bal ; il pense au général Levavasseur et
recommande de ne pas lui envoyer d'invitation. Quelle mémoire ! Le jour même de
sa mort, Mgr le duc de Berry ne fut occupé que des moyens d'arranger les affaires
d'un homme qu'il aimait et qu'il avait attaché à son service.

Cette vie simple n'était point perdue pour le trône. On s'apercevait d'un progrès
sensible dans la raison du prince, d'un adoucissement graduel dans son caractère. Ses
idées se fixaient ; à l'égard des hommes, il les voyait mieux. La première partie de ses
jours s'était passée tout en expériences, la seconde tout en réflexions : il recueillait pour
son règne le fruit de ses malheurs et le résultat de ses jugements.
 
 

2 L 1 Chapitre XVI Mme la duchesse de Berry perd ses deux premiers enfants. Fatalité des
nombres

Cependant la fatale destinée qui poursuivait le prince reparaissait de temps en temps
comme pour conserver ses droits et empêcher la prescription. Mme la duchesse de
Berry accoucha le 13 juillet 1817 d'une fille qui ne vécut point. La princesse se
plaignait d'avoir donné le jour à une fille. " Ne vous désolez point, lui dit Monseigneur :
Si c'était un garçon, les méchants diraient qu'il n'est pas à nous, tandis que personne ne
nous disputera cette chère petite fille. "

Le 13 septembre 1818, la princesse accoucha de nouveau d'un garçon, qui mourut au
bout de deux heures. Mgr le duc de Berry, frappé le 13 février 1820, d'un coup
mortel, remarqua le retour de cette date ; il n'aurait pas souffert que l'on comptât pour
un jour fatal le 13 avril 1814, jour qui le rendit à la France.

Lorsque Henri IV fut assassiné, on fit aussi des calculs sur le nombre 14 [Journal de l'Etoile.
(N.d.A.)]. On remarqua que Henri était né 14 siècles, 14 décades et 14 ans après la
nativité de Notre-Seigneur ; qu'il vit le jour un 14 décembre, et mourut un 14 mai ; qu'il
y avait 14 lettres dans son nom ; qu'il avait vécu quatre fois 14 ans, quatre fois 14 jours
et 14 semaines ; qu'il avait été roi, tant de France que de Navarre, 14 triétérides ; qu'il
avait été blessé par Jean Chatel 14 jours après le 14 décembre, en l'année 1594, entre
lequel temps et celui de sa mort il n'y a que 14 ans, 14 mois et 14 fois cinq jours ; qu'il
avait gagné la bataille d'Ivry le 14 mars ; que le dauphin était né 14 jours après le 14
septembre ; qu'il avait été baptisé le 14 août ; que le roi avait été tué le 14 mai, 14
siècles 14 olympiades après l'incarnation ; que l'assassinat eut lieu deux fois 14 heures
après que la reine était entrée en pompe dans l'église de Saint-Denis, pour y être
couronnée ; que Ravaillac avait été exécuté 14 jours après la mort du roi, en l'année
1610, laquelle se divise justement par 14, car 115 fois 14 font 1610.

Mgr le duc de Berry, dernier prince des Bourbons, dans la ligne directe, fut tué d'un
coup de couteau comme le premier roi Bourbon. Il expira le 14 février 1820, comme
son aïeul le 14 mai 1610 : le premier Condé avait été assassiné d'un coup de pistolet :
le dernier Condé a été fusillé. Presque tous les ducs de Berry (y compris Louis XVI,
qui porta ce nom) ont eu une fin malheureuse. L'histoire, dans tous les siècles, a fait de
pareils rapprochements qui ne prouvent rien, sinon la ressemblance des adversités
parmi les hommes.
 
 

2 L 1 Chapitre XVII Pressentiments de Mgr le duc de Berry comparés à ceux de Henri IV

Madame de Sévigné appelle le rossignol le héros du printemps : la jeune princesse,
fille de notre aimable prince, était venue nous annoncer le retour des beaux jours de la
monarchie et nous prédire un frère et un roi. La naissance de Mademoiselle avait
redoublé la tendresse de Mgr le duc de Berry pour sa femme ; il chérissait dans cette
princesse la mère des monarques futurs qui devaient assurer le repos de l'Etat : l'amour
de la patrie augmentait en lui l'amour paternel. Toutefois des pensées tristes
l'assiégeaient.

Il existe en France une certaine classe d'hommes ou d'avortons révolutionnaires qu'on
ne saurait définir ; c'est, si l'on veut, la bassesse vivante et personnifiée ayant pour âme
le crime. Ces hommes, ensevelis dans le mépris sous un gouvernement régulier,
étouffent ; et, pour donner passage à la voix de leur conscience, ils ont recours aux
lettres anonymes ; ces lettres ne sont pour ainsi dire que la copie des pages de ce livre
éternel où les forfaits de la pensée sont écrits. De pareilles lettres avaient souvent été
adressées à Mgr le duc de Berry ; dans les derniers temps, elles s'étaient multipliées, et
leur style devenait de plus en plus atroce. Le prince en était assez frappé, soit qu'il eût
des pressentiments secrets, soit qu'il ne pût s'empêcher de reconnaître les symptômes
d'une décomposition sociale.

Henri IV avait de même pressenti sa fin. " Pardieu, je mourrai dans cette ville,
répétait-il à Sully ; je n'en sortirai jamais : ils me tueront. Je vois bien qu'ils mettent
toute leur dernière ressource dans ma mort [Mémoires de Sully, Bassompierre, Journal de l'Etoile, etc.
(N.d.A.)]. " Une autre fois, il dit à Marie de Médicis : " Ma mie, si ce sacre ne se fait
jeudi, je vous assure que vendredi passé vous ne me verrez plus. " Il lui dit encore dans
une autre occasion : " Passez, passez, madame la régente ! " Un jour il répondait à M.
de Guise qui s'entretenait avec lui : " Vous ne me connoissez pas maintenant, vous
autres ; mais je mourrai un de ces jours, et quand vous m'aurez perdu vous connoîtrez
lors ce que je valois. " Bassompierre, qui était présent, voulut le ramener à des idées
moins tristes, en lui faisant l'énumération de ses félicités. Henri se prit à soupirer, et lui
repartit : " Mon ami, il faudra quitter tout cela. " " Il falloit bien, dit Péréfixe, qu'il y eût
plusieurs conspirations sur la vie de ce bon roi, puisque de vingt endroits on lui en
donnoit avis ; puisqu'on fit courir le bruit de sa mort en Espagne et à Milan ; puisqu'il
passa un courrier par la ville de Liége, huit jours avant qu'il fût assassiné, qui lui dit qu'il
portoit nouvelle au prince d'Allemagne qu'il avoit été tué. " Quelle singulière
ressemblance ! La mort de Mgr le duc de Berry a été aussi annoncée d'avance par des
voyageurs, des lettres, des courriers.

Le bruit en était public à Londres huit jours avant l'événement. Enfin, Mgr le duc de
Berry devait périr, comme Henri IV, dans une fête.
 
 

2 L 2 Livre 2 Mort et funérailles du prince
 
 

2 L 2 Chapitre I Mgr le duc de Berry est blessé à l'opéra

Ce n'est pas la première fois que le sang chrétien a coulé dans ces spectacles que
l'Eglise appelle le petit paganisme, dans ces jours gras consacrés au vieillard
portant la faux [Unctis falciferi senis diebus. Martial, Epigr. (N.d.A.)]. C'est pour les fidèles une
tradition des jeux de l'amphithéâtre, un héritage du martyre.

Le dimanche 13 février, Mgr le duc et Mme la duchesse de Berry allèrent à l'Opéra,
où les danses et les jeux étaient appropriés aux folies de ce temps de l'année. Ils
profitèrent d'un entracte pour visiter, dans leur loge, Mgr le duc et Mme la duchesse
d'Orléans. Mgr le duc de Berry caressa les enfants et joua avec le petit duc de
Chartres. Témoin de cette union des princes, le public applaudit à diverses reprises.

Mme la duchesse de Berry, en retournant à sa loge, fut heurtée par la porte d'une autre
loge qui vint à s'ouvrir. Bientôt elle se trouva fatiguée, et voulut se retirer : il était onze
heures moins quelques minutes. Mgr le duc de Berry la reconduisit à sa voiture,
comptant rentrer ensuite au spectacle.

Le carrosse de Mme la duchesse de Berry s'était approché de la porte. Les hommes
de garde étaient restés dans l'intérieur ; depuis longtemps le prince ne souffrait pas
qu'ils sortissent : un seul, en faction, présentait les armes et tournait le dos à la rue de
Richelieu. M. le comte de Choiseul, aide de camp de Monseigneur, était à la droite du
factionnaire, au coin de la porte d'entrée, tournant le dos à la rue de Richelieu.

M. le comte de Mesnard, premier écuyer de Mme la duchesse de Berry, lui donna la
main gauche pour monter dans son carrosse, ainsi qu'à Mme la comtesse de Béthisy :
Mgr le duc de Berry leur donnait la main droite. M. le comte de Clermont-Lodève,
gentilhomme d'honneur du prince, était derrière le prince en attendant que Son Altesse
Royale rentrât, pour le suivre ou le précéder.

Alors un homme, venant du côté de la rue de Richelieu, passe rapidement entre le
factionnaire et un valet de pied qui relevait le marchepied du carrosse. Il heurte le
dernier, se jette sur le prince, au moment où celui-ci, se retournant pour rentrer à
l'Opéra, disait à Mme la duchesse de Berry : " Adieu, nous nous reverrons bientôt. "
L'assassin, appuyant la main gauche sur l'épaule gauche du prince, le frappe de la main
droite, au côté droit, un peu au-dessous du sein. M. le comte de Choiseul, prenant ce
misérable pour un homme qui en rencontre un autre en courant, le repousse en lui
disant : " Prenez donc garde à ce que vous faites. " Ce qu'il avait fait était fait.

Poussé par l'assassin sur M. le comte de Mesnard, le prince porta la main sur le côté
où il n'avait cru recevoir qu'une contusion, et tout à coup il dit : " Je suis assassiné ! cet
homme m'a tué ! " - " Seriez-vous blessé, monseigneur ? " s'écrie le comte de
Mesnard. Et le prince répliqua d'une voix forte : " Je suis mort, je suis mort, je tiens le
poignard ! "

Au premier cri du prince, MM. de Clermont et de Choiseul, le factionnaire, nommé
Desbiez, un des valets de pied, plusieurs autres personnes avaient couru après
l'assassin, qui s'était enfui par la rue de Richelieu. Mme la duchesse de Berry, dont le
carrosse n'était pas encore parti, entend la voix de son mari et veut se précipiter par la
portière qu'on entrouvre. Mme la comtesse de Béthisy la retient par sa robe ; un des
valets de pied l'arrête pour l'aider à descendre, mais elle, s'écriant : " Laissez-moi, je
vous ordonne de me laisser, " s'élance, au péril de sa vie, par-dessus le marchepied de
la voiture. Le prince s'efforçait de lui dire de loin : " Ne descendez pas ! " Suivie de
Mme la comtesse de Béthisy, elle court à Monseigneur, que soutenaient M. le comte
de Mesnard, M. le comte de Clermont et plusieurs valets de pied. Le prince avait
retiré le couteau de son sein et l'avait donné à M. de Mesnard, l'ami de son exil.

Dans le passage où se tenait la garde il y avait un banc ; on assit Mgr le duc de Berry
sur ce banc, la tête appuyée contre le mur, et l'on ouvrit ses habits pour découvrir la
blessure. Elle rendait beaucoup de sang. Alors le prince dit de nouveau : " Je suis mort
! un prêtre ! venez, ma femme, que je meure dans vos bras ! " Une défaillance survint.
La jeune princesse se précipita sur son mari, et dans un instant ses habits de fête furent
couverts de sang.

L'assassin, déjà arrêté par un garçon de café, nommé Paulmier, par le factionnaire
Desbiez, chasseur au 4e régiment de la garde royale, et ensuite par les sieurs David,
Lavigne et Boland, gendarmes, avait été amené à la porte où il avait commis son crime.
Les soldats l'entouraient : il était à craindre qu'ils ne le massacrassent. M. le comte de
Mesnard leur cria de ne pas le toucher. M. le comte de Clermont donna l'ordre de le
conduire au corps de garde, et l'y suivit. On le fouilla : on trouva sur lui un autre
poignard avec sa gaine et la gaine du poignard laissé dans la blessure. Ces objets
furent donnés à M. le comte de Clermont, qui les remit à M. le comte de Mesnard.
 
 

2 L 2 Chapitre II Premier pansement du prince

Tandis que Mgr le duc de Berry était assis sur le banc dans le passage, M. le comte de
Choiseul, un valet de pied, un ouvreur de loges, avaient couru pour chercher un
médecin. On leur avait indiqué le docteur Blancheton : il demeurait dans le voisinage, et
vint à l'instant même. M. Drogard, médecin, l'avait précédé. Ces deux hommes de l'art
trouvèrent Mgr le duc de Berry dans le petit salon de sa loge où il avait été porté. En
entrant dans ce salon, le prince, qui avait repris sa connaissance, demanda si le
coupable était un étranger. On lui répondit que non. " Il est cruel, dit le fils de France,
de mourir de la main d'un Français ! "

Mme la duchesse de Berry s'adressa au docteur Blancheton pour connaître la vérité,
promettant de la supporter avec courage : il répondit que le prince n'ayant pas rendu le
sang par la bouche, c'était un favorable augure. M. Blancheton crut d'abord que la
plaie était au bas-ventre, où il trouva une grande quantité de sang épanché ; mais il
reconnut bientôt qu'elle était au-dessous du sein droit. Il la dégagea de sang caillé : le
prince fut saigné au bras droit par M. Drogard. Monseigneur recouvra alors assez de
force pour dire aux deux médecins : " Je suis bien sensible à vos soins, mais ils sont
inutiles ; je suis perdu. " M. Blancheton essaya de lui persuader que la blessure n'était
pas profonde. " Je ne me fais pas illusion, repartit le prince ; le poignard est entré
jusqu'à la garde, je puis vous l'assurer. " Mme la duchesse de Berry arracha sa ceinture
pour servir de bandage et d'appareil. Elle seule avait conservé sa présence d'esprit
dans ce moment affreux, et déployait un caractère au-dessus des âmes communes. Le
prince, dont la vue s'obscurcissait, disait de temps en temps : " Ma femme, êtes-vous là
? - Oui, répondait la princesse en essuyant ses pleurs ; oui, je suis là ; je ne vous
quitterai jamais. "

M. Bougon, premier chirurgien ordinaire de Monsieur, instruit du malheur par M.
Esquirolle, médecin de la Salpêtrière, se rendit en hâte auprès de Mgr le duc de Berry :
le docteur Lacroix venait d'arriver de son côté. Le prince reconnut M. Bougon, qui
l'avait suivi à Gand et qui avait espéré lui donner ses soins sur un autre champ de
bataille. " Mon cher Bougon, lui dit-il, je suis frappé à mort. " En attendant l'application
des ventouses, le dévoué serviteur d'un si bon maître suça la blessure à diverses
reprises. " Que faites-vous, mon ami ! dit le royal patient ; la plaie est peut-être
empoisonnée ! "
 
 

2 L 2 Chapitre III Arrivée de Mgr l'évêque de Chartres, de Mgr le duc d'Angoulême, de Madame
et de Monsieur. Second pansement de la blessure

Monseigneur le duc de Berry n'avait cessé de demander un prêtre. M. le comte de
Clermont était parti pour les Tuileries, d'où il ramena Mgr l'évêque de Chartres,
confident d'une conscience qui n'a rien à cacher à la terre. Le prélat, accoutumé à
admirer le père, venait s'instruire auprès du fils. Il trouva le prince dans le cabinet de sa
loge, assis dans un fauteuil, soutenu par ses gens et entouré de chirurgiens ; il avait
toute sa connaissance. Le blessé tendit la main au respectable évêque, demanda les
secours de la religion, en exprimant les plus vifs sentiments de foi, de repentir et de
résignation. Mgr l'évêque de Chartres exhorta Mgr le duc de Berry à la confiance en
Dieu : il lui demanda un acte général de contrition, afin de pouvoir l'absoudre, calmer
ses inquiétudes et attendre le moment où il serait possible à S. A. R. de faire une
confession plus détaillée.

M. le comte de Mesnard, se flattant encore que la blessure n'était pas mortelle, était
allé chercher Mgr le duc d'Angoulême. Ce prince, qui venait de se coucher, s'habilla à
la hâte, et se rendit au lieu de douleur. L'entrevue des deux frères ne peut s'exprimer.
Mgr le duc d'Angoulême se jeta sur la plaie de Mgr le duc de Berry, en la baisant et en
l'inondant de ses larmes ; ses sanglots l'étouffaient : son malheureux frère était
également incapable de parler.

Tout ceci se passait dans le petit salon de la loge. On résolut alors de porter le prince
dans une pièce voisine, où l'on établit une espèce de lit sur quatre chaises, que l'on
remplaça par un lit de sangle.

Mgr le duc d'Angoulême, craignant quelque nouveau danger, n'avait pas permis à
Madame de l'accompagner lorsqu'il s'était rendu à l'Opéra ; mais Madame n'avait pas
tardé à le suivre. Que lui importent les périls ? Est-il une douleur qui puisse se passer
d'elle, une adversité qui l'ait jamais fait reculer ? Madame est accoutumée à regarder la
révolution en face : ce n'était pas la première fois que la fille de Louis XVI et de
Marie-Antoinette prenait soin d'un frère mourant.

Bientôt Monsieur arrive. Il faut connaître la bonté, la tendresse, le coeur paternel de ce
prince pour savoir ce qu'il eut à souffrir. Monsieur s'était obstiné à venir seul ; mais il ne
savait pas qu'un de ses meilleurs serviteurs, M. le duc de Maillé, avait trouvé moyen de
l'accompagner et de faire la place de l'honneur de la place la moins honorée. Mgr le
duc de Berry témoigna le désir de donner sa bénédiction à Mademoiselle ; elle lui fut
apportée par Mme la vicomtesse de Gontaut. Alors le prince, levant une main
défaillante sur sa fille : " Pauvre enfant, lui dit-il, je souhaite que tu sois moins
malheureuse que ceux de ma famille. " Mgr le duc d'Orléans, Mme la duchesse
d'Orléans, Mlle d'Orléans, qui s'étaient rencontrés au spectacle, n'avaient pas quitté le
prince : le père du duc d'Enghien arriva à son tour.

On tenta les saignées de pied presque sans succès ; mais plusieurs applications
successives des ventouses apportèrent quelque soulagement au prince. Le pouls se
ranima, le visage se colora, le sang coula par les veines ouvertes : l'on se réjouit de voir
couler ce sang !

M. le duc de Maillé et M. le comte d'Audenarde étaient allés chercher M. Dupuytren.
Ce célèbre chirurgien arriva à une heure : quand il entra, il trouva le prince couché sur
le côté droit : sa pâleur, ses traits altérés, sa respiration courte, le gémissement qui
s'échappait de sa poitrine, la sueur froide qui couvrait son front, le désordre de ses
mouvements, le bouleversement de son lit, le sang qui inondait ce lit, et, plus que tout
cela, l'horrible blessure qui se présentait à découvert, frappèrent de consternation un
homme pourtant accoutumé aux spectacles des douleurs humaines. Le prince ne
reconnaissait point M. Dupuytren : il lui tendit affectueusement la main, en lui disant
qu'il souffrait cruellement. M. Dupuytren examina la blessure, puis se retira à l'écart
pour consulter avec les hommes de l'art, MM. Blancheton, Drogard, Bougon, Lacroix,
Thercin, Caseneuve, Dubois, Baron, Roux et Fournier, jeune chirurgien qui se fit
distinguer par son zèle. On fut d'avis d'élargir la plaie, comme le seul moyen qui restât
d'ouvrir une issue au sang épanché dans la poitrine.

M. Dupuytren se rapprocha du prince et l'interrogea sur son état ; il ne put en obtenir
de réponse. Il pria Mme la duchesse de Berry de lui adresser quelques questions. La
princesse se penchant, sur lui, dit à son mari : " Je vous en prie, mon ami, indiquez-moi
l'endroit où vous souffrez. " Le prince se ranima à cette voix si chère, prit la main de sa
femme et la posa sur sa poitrine. Mme la duchesse de Berry reprit : " C'est là que vous
souffrez ! - Oui, répondit-il avec peine : j'étouffe. "

Monsieur voulut éloigner sa fille pendant l'opération. " Mon père, dit-elle, ne me forcez
pas à vous désobéir ; " et, se tournant vers les gens de l'art : " Messieurs, faites votre
devoir. " Pendant l'opération elle était à genoux au bord du lit, tenant le prince par la
main gauche. Lorsqu'on porta le fer dans la plaie, Mgr le duc de Berry s'écria : "
Laissez-moi, puisque je dois mourir. - Mon ami, dit sa femme en pleurs, souffrez pour
l'amour de moi ! " Un mot de cette jeune et admirable princesse apaisait les douleurs
de son mari ; quand Mgr l'évêque de Chartres parlait de religion, tout se changeait
dans le malheureux prince en acte de résignation à la volonté de Dieu.

L'opération faite, Mgr le duc de Berry passa la main sur les cheveux de la princesse et
lui dit : " Ma pauvre femme, que vous êtes malheureuse ! " On reconnut dans
l'opération toute la profondeur de la plaie. Le couteau dont le prince avait été frappé
avait six à sept pouces de longueur, la lame en était plate, étroite, à deux tranchants,
comme celle du couteau de Ravaillac, et extrêmement aiguë.
 
 

2 L 2 Chapitre IV Diverses paroles du prince. Il annonce la grossesse de Mme la duchesse de
Berry. Le prince avoue une faute

Un moment de calme suivit l'élargissement de la plaie : les mourants près d'expirer
éprouvent presque toujours un soulagement qui leur laisse le temps de jeter un dernier
regard sur la vie ; c'est le voyageur qui s'assied un instant pour contempler le pays qu'il
a parcouru, avant de descendre le revers de la montagne. Le prince tenait la main de
M. Dupuytren, et le priait de l'avertir lorsqu'il sentirait le pouls remonter ou s'affaisser :
vigilant capitaine, il posait une sentinelle expérimentée pour n'être pas surpris par la
mort, et pour s'avancer courageusement au-devant de ce grand ennemi : Mors, ubi est
victoria tua ?

Dans cet intervalle de repos il adressa ces paroles à Mme la duchesse de Berry : "
Mon amie, ne vous laissez pas accabler par la douleur ; ménagez-vous pour l'enfant
que vous portez dans votre sein. " Ce peu de mots fit un effet surprenant sur
l'assemblée : en présence de la douleur on sent naître malgré soi un mouvement de joie
: l'attendrissement redouble en même temps pour le prince qui laisse à la patrie, pour
dernier bienfait, cette dernière espérance. Il s'en va, ce prince ; il semble emporter
avec lui toute une monarchie, et à l'instant même il en annonce une autre. O Dieu !
feriez-vous sortir notre salut de notre perte même ? La mort cruelle d'un fils de France
a-t-elle été résolue dans votre colère ou dans votre miséricorde ? est-elle une dernière
restauration du trône légitime, ou la chute de l'empire de Clovis ? Le prince a-t-il fui
l'avenir, ou est-il allé en solliciter un plus favorable pour nous auprès de celui qui laisse
quelquefois désarmer sa colère ?

Partout où Mgr le duc de Berry tournait ses yeux à demi éteints, c'était pour donner
une marque de bonté ou de reconnaissance : tandis que M. Blancheton lui pressait la
tête pour comprimer l'horrible douleur qu'il y éprouvait, il aperçut à quelque distance,
au pied de son lit, des domestiques fondant en larmes : " Mon père, dit-il à Monsieur,
je vous recommande ces braves gens et toute ma maison. "

Des vomissements survinrent. Le prince répéta plusieurs fois que le poignard était
empoisonné. Quelque temps auparavant il avait demandé à voir son assassin : "
Qu'ai-je fait à cet homme ? répétait-il ; c'est peut-être un homme que j'ai offensé sans
le vouloir. - Non, mon fils, lui répondit Monsieur : Vous n'avez jamais vu, vous n'avez
jamais offensé cet homme ; il n'avait contre vous aucune haine personnelle. - C'est
donc un insensé ? " repartit le prince. O digne enfant de l'Evangile ! vous mettiez en
pratique le dernier conseil du saint roi de France à son fils : " Si Dieu t'envoie adversité,
reçois-la bénignement [Joinville. (N.d.A.)] ! "

Il s'informait souvent de l'arrivée du roi. " Je n'aurai pas le temps, disait-il, de demander
grâce pour la vie de l'homme. " Il ajoutait après, en s'adressant tour à tour à son père
et à son frère : " Promettez-moi, mon père, promettez-moi, mon frère, de demander au
roi la grâce de la vie de l'homme. "

On a déjà raconté que Mgr le duc de Berry, libre en Angleterre, avait eu une de ces
liaisons que la religion réprouve, et que la fragilité humaine excuse. On peut dire de lui
ce qu'un historien a dit de Henri IV : " Il étoit souvent foible, mais toujours fidèle, et
l'on ne s'aperçut jamais que ses passions eussent affoibli sa religion [Vie du P. Cotton, par
le P. d'Orléans. (N.d.A.)]. " Mgr le duc de Berry cherchant en vain dans sa conscience quelque
chose de bien coupable, et n'y trouvant que quelques faiblesses, voulait pour ainsi dire
les rassembler autour de son lit de mort, pour justifier au monde la grandeur de son
repentir et la rudesse de sa pénitence. Il jugea assez bien de la vertu de sa femme pour
lui avouer ses torts et pour lui témoigner le désir d'embrasser les deux innocentes
créatures, filles de son long exil. " Qu'on les fasse venir, s'écria la jeune princesse ; ce
sont aussi mes enfants. " Les deux petites étrangères arrivèrent au bout de trois quarts
d'heure ; elles se mirent à genoux en sanglotant au bord du lit de leur seigneur, les joues
baignées de larmes et les mains jointes. Le prince leur adressa quelques mots tendres
en anglais, pour leur annoncer sa fin prochaine, leur ordonner d'aimer Dieu, d'être
bonnes et de se souvenir de leur malheureux père. Il les bénit, les fit se relever, les
embrassa, et, adressant la parole à Mme la duchesse de Berry : " Serez-vous assez
bonne, lui dit-il, pour prendre soin de ces orphelines ? " La princesse ouvrit ses bras,
où les petites filles se réfugièrent ; elle les pressa contre son sein, et, leur faisant
présenter Mademoiselle, elle leur dit : " Embrassez votre soeur. - Pauvre Louise,
s'écria Mgr le duc de Berry en s'adressant à la plus jeune, vous ne verrez plus votre
père ! " On était partagé entre l'attendrissement pour le prince et l'admiration pour la
princesse. Mme la vicomtesse de Gontaut, qui n'était pas prévenue, paraissait étonnée.
Madame s'en aperçut, et lui dit : " Elle sait tout ; elle a été sublime. "
 
 

2 L 2 Chapitre V Le prince fait une confession publique, et reçoit l'extrême-onction. Diverses
paroles du prince

Cependant on étendit le prince sur un matelas à terre, tandis qu'on remuait sa couche.
Ce fut là qu'il se confessa d'abord en particulier à Mgr l'évêque de Chartres, et qu'il fit
ensuite à haute voix un aveu public de ses fautes : on aurait cru voir saint Louis expirant
sur son lit de cendre. Il demanda pardon à Dieu de ses offenses et des scandales qu'il
avait pu donner. " Mon Dieu, ajouta-t-il, pardonnez-moi, pardonnez à celui qui m'a ôté
la vie ! "

Il demanda ensuite à son père sa bénédiction. " Lors le doux père remit et pardonna
au fils les défauts et courroux, et avec merveilleuse ferveur de foi lui donna sa
bénédiction, et entre ses saints baisers le salua et à Dieu le recommanda [Renaud, dans
la Vie de Philippe le Bel. (N.d.A.)]. " Ces princes trouvaient tous les exemples dans leur famille.

Le mourant étant remis sur son lit, Mgr le duc d'Angoulême se replaça à genoux à ses
côtés. " Ah ! mon frère, dit le Machabée chrétien, vous êtes un ange sur terre ;
croyez-vous que Dieu me pardonne ? - Vous pardonner ! répondit Mgr le duc
d'Angoulême, il fait de vous un martyr ! " Un rayon de joie parut sur le front du prince
mourant ; il ne douta point qu'un frère si pieux ne connût les desseins de la Providence,
et il se reposa de son bonheur sur la foi du juste.

Alors le curé de Saint-Roch, que M. le comte de Clermont avait été chercher, arriva
avec les saintes huiles : partout où l'on trouve une douleur, on rencontre un prêtre
chrétien. Mgr le duc de Berry demanda le viatique : l'évêque de Chartres lui dit avec un
vif regret que les vomissements s'y opposaient. Le prince se résigna, fit un signe de
croix, et attendit l'Extrême-Onction. Il commença son Confiteor, et frappa comme un
coupable d'une main pénitente ce sein que le poignard semblait n'avoir ouvert que pour
en faire sortir les innocents secrets, et d'où il ne s'écoulait que des vertus avec le sang
de saint Louis.

Le prince voyait s'approcher sa dernière heure ; il ressentait des douleurs cruelles, et
tombait à tout moment en défaillance. On l'entendait répéter à voix basse : " Que je
souffre ! que cette nuit est longue ! le roi vient-il ? " Il appelait souvent son père, et son
père étouffant de sanglots, lui disait : " Je suis là, mon ami. " On lui apprit que les
maréchaux étaient arrivés. " J'espérais, répondit-il, verser mon sang au milieu d'eux
pour la France. " Dévoré d'une soif ardente, il ne buvait qu'à regret, et seulement pour
se soutenir jusqu'à l'arrivée du roi. On lui annonça M. de Nantouillet. " Viens, mon bon
Nantouillet, mon vieil ami, s'écria-t-il en faisant un effort, que je t'embrasse encore une
fois ! " Le vieil ami se précipita sur la main du prince, et sentit amèrement
l'impuissance de l'homme à racheter de ses jours les jours qu'il voudrait sauver.

Les compagnons de M. de Nantouillet, M. le comte de Chabot, M. le marquis de
Coigny, M. le comte de Brissac, M. le vicomte de Montélégier, M. le prince de
Beaufremont, M. le comte Eugène d'Astorg, étaient accourus : ils se pressaient autour
de leur prince expirant, comme ils l'auraient environné au champ d'honneur. Leur
douleur était partagée par les autres loyaux serviteurs attachés au reste de la famille
royale. M. le marquis de Latour-Maubourg se tint constamment debout au pied du lit
de Mgr le duc de Berry : ce guerrier, qui avait laissé une partie de son corps sur les
champs de bataille, était là comme un noble témoin envoyé par l'armée pour assister au
dernier combat d'un héros.

Nuit d'épouvante et de plaisir ! nuit de vertus et de crimes ! Lorsque le fils de France
blessé avait été porté dans le cabinet de sa loge, le spectacle durait encore. D'un côté
on entendait les sons de la musique, de l'autre les soupirs du prince expirant ; un rideau
séparait les folies du monde de la destruction d'un empire. Le prêtre qui apporta les
saintes huiles traversa une foule de masques. Soldat du Christ, armé pour ainsi dire de
Dieu, il emporta d'assaut l'asile dont l'Eglise lui interdisait l'entrée, et vint, le crucifix à la
main, délivrer un captif dans la prison de l'ennemi.

Une autre scène se passait près de là : on interrogeait l'assassin. Il déclarait son nom,
s'applaudissait de son crime ; il déclarait qu'il avait frappé Mgr le duc de Berry pour
tuer en lui toute sa race ; que si lui, meurtrier, s'était échappé, il serait allé se coucher,
et que le lendemain il eût renouvelé son attentat sur la personne de Mgr le duc
d'Angoulême. Se coucher ! pour dormir, malheureux ! votre bienveillante victime
avait-elle jamais troublé votre sommeil ? Dans la suite de son interrogatoire, cette brute
féroce, sans attachement même sur la terre, a déclaré que Dieu n'était qu'un mot,
qu'elle n'avait d'autre regret que de ne pas avoir sacrifié toute la famille royale. Et le
prince expirant, plein de tendresse et d'amour, n'a d'autre regret que de ne pouvoir
sauver la vie de son meurtrier, et il n'accuse personne, et sa rigueur ne tombe que sur
lui-même. Ce prince, qui sait que Dieu n'est pas un mot, tremble de comparaître au
tribunal suprême ; le martyre lui ouvre les portes du ciel, et il ne se croit pas assez pur
pour aller rejoindre le saint roi et le roi-martyr : il ne peut trouver dans son innocence
l'assurance que l'assassin trouve dans son crime. Voilà les hommes tels que la
révolution les a faits, et tels que la religion les faisait autrefois.
 
 

2 L 2 Chapitre VI Arrivée du roi. Le prince demande la grâce de son assassin

La foule s'était écoulée du spectacle : le plaisir avait cédé la place à la douleur. Les
rues devenaient désertes : le silence croissait ; on n'entendait plus que le bruit des
gardes et celui de l'arrivée des personnes de la cour : les unes, surprises au milieu des
plaisirs, accouraient en habit de fête ; les autres, réveillées au milieu de la nuit, se
présentaient dans le plus grand désordre. Çà et là se glissaient quelques obscurs amis
des Bourbons qu'on ne voit point dans les temps de la prospérité, et qui se retrouvent,
on ne sait comment, au jour du malheur. Les passages conduisant à l'appartement du
prince étaient remplis, on se pressait à ces mêmes portes où l'on s'étouffe pour rire ou
pour pleurer aux fictions de la scène. On cherchait à découvrir quelque chose lorsque
les portes venaient à s'ouvrir ; on interrogeait ses voisins, et par des nouvelles
subitement affirmées, subitement démenties, on passait de la crainte à l'espérance, de
l'espérance au désespoir.

Trois bulletins avaient été portés aux Tuileries. A cinq heures le roi arriva ; on l'avait
toujours rassuré sur la position du prince. Le mourant, qui avait entendu le bruit des
chevaux dans la rue, parut revivre. Le roi entra. " Mon oncle, dit aussitôt Mgr le duc
de Berry, donnez-moi votre main que je la baise pour la dernière fois. " Le roi s'avança
: son visage exprimait cette majestueuse douleur que ressentit Louis XIV lorsqu'il vit
l'espoir de la monarchie reposer sur la tête d'un enfant. Il donna sa main à baiser à son
neveu, et baisa lui-même celle du prince infortuné. Alors Mgr le duc de Berry dit au roi
: " Mon oncle, je vous demande la grâce de la vie de l'homme. " Le roi, profondément
ému, répondit : " Mon neveu, vous n'êtes pas aussi mal que vous le pensez ; nous en
reparlerons. Le roi ne dit pas oui, reprit le prince en insistant. Grâce au moins pour la
vie de l'homme, afin que je meure tranquille ! "

Revenant encore sur le même sujet, il disait : " La grâce de la vie de cet homme eût
pourtant adouci mes derniers moments. " Enfin, lorsqu'il ne pouvait déjà parler que
d'une voix entrecoupée, et en mettant un long intervalle entre chaque mot, on
l'entendait dire :

" Du moins, si j'emportais l'idée... que le sang d'un homme... ne coulera pas pour moi
après ma mort... "

Le roi demanda en latin à M. Dupuytren ce qu'il pensait de l'état du prince. M.
Dupuytren fit un signe qui ne laissa au monarque aucune espérance.

Mgr le duc de Berry avait pourtant rassemblé le reste de ses forces sous les yeux du
chef de son auguste maison. Le pouls s'était ranimé, la parole était plus libre,
l'étouffement moins violent. Le prince s'inquiéta du mal qu'il avait pu faire au roi en
troublant son sommeil. Il le supplia de s'aller coucher. " Mon enfant, répondit le roi, j'ai
fait ma nuit ; il est cinq heures. Je ne vous quitterai plus. " Le jour en effet était venu
pour éclairer un si beau trépas : le prince allait se réveiller parmi les anges, au moment
où parmi les hommes il avait accoutumé de sortir du sommeil.
 
 

2 L 2 Chapitre VII Désespoir de Mme la duchesse de Berry. Mort du prince

Monseigneur ne s'était point abusé sur le soulagement apporté à son état par la vertu
de cette présence du roi, qui ranime toujours un coeur français. Il sentit approcher une
défaillance, et dit : " C'est ma fin. "

Mme la duchesse de Berry, qui depuis si longtemps faisait violence à sa douleur, la
laissa enfin éclater. " Ses sanglots me tuent, s'écria le prince ; emmenez-la, mon père ! "
On entraîna la princesse dans le cabinet voisin. Toutes les dames attachées à sa
maison, Mme la duchesse de Reggio, Mme la comtesse de Béthisy, Mme la comtesse
d'Hautefort, Mme la comtesse de Noailles, Mme la comtesse de Bouillé, Mme la
vicomtesse de Gontaut, l'environnèrent [Mme la marquise de Gourgue, absente pour cause de maladie, ne s'est
pas consolée de n'avoir pu se trouver à cette scène de désolation. Une petite-fille de M. de Malesherbes était appelée comme de
plein droit au nouveau deuil de la famille royale.

Nous ne devons pas oublier de nommer Mme de Walthaire, qui avec les autres femmes de Mme la duchesse de Berry était
accourue auprès de la princesse. (N.d.A.)]. La princesse fut un peu soulagée par ses larmes : elle
promit de ne plus pleurer, et rentra dans l'appartement du prince.

Si dans quelque partie de l'Europe civilisée on eût demandé à un homme un peu
accoutumé aux choses de la vie ce que faisait à cette heure la famille royale de France,
il eût répondu sans doute qu'elle était plongée dans le sommeil au fond de ses palais,
ou que, surprise par une révolution, elle était entraînée au milieu d'un peuple ému.

Non : tout ce peuple dormait sous la garde de son roi, et le roi veillait seul avec sa
famille ! Après tant de scènes produites par la révolution, nul n'aurait imaginé d'aller
chercher tous les Bourbons réunis, au lever de l'aube, dans une salle de spectacle
déserte, autour du lit de leur dernier fils assassiné. Heureux l'homme ignoré du monde
qui se réveille dans une chaumière, au milieu de ses enfants que ne poursuit point la
haine, et dont aucun ne manque aux embrassements paternels ! A quel prix faut-il
maintenant acheter les couronnes, et qu'est-ce aujourd'hui qu'un empire ?

Tout espoir s'évanouissait ; les symptômes les plus alarmants étaient revenus. Le
découragement des médecins était visible : la mort arrivait. Le prince demanda à être
changé de côté ; les médecins s'y opposèrent ; le prince insista. On l'entendit
prononcer à voix basse ces derniers mots : " Vierge sainte ! faites-moi miséricorde. " Il
ajouta quelques autres paroles, qui se sont perdues dans la tombe. Alors on le tourna
sur le côté gauche, selon son désir : dans un instant les facultés intellectuelles
s'évanouirent. Monsieur parvint à arracher une seconde fois sa fille à l'horreur de ce
dernier moment.

Hors de la présence de son mari, elle se livra au plus effrayant désespoir. S'adressant à
Mme la vicomtesse de Gontaut, elle s'écriait : " Madame, je vous recommande ma fille
; puisque mon mari est mort, je veux mourir. " Tout à coup, échappant aux bras qui la
retiennent, elle rentre dans la chambre de deuil, renverse tout sur son passage arrive au
bord de la couche, pousse un cri, et se jette échevelée sur le corps de son mari : Mgr
le duc de Berry venait d'expirer ! On présente en vain à la bouche du prince le verre
qui couvrait la tabatière du roi, la vapeur de la vie ne parut point sur le verre, le souffle
que l'on cherchait était retourné à Dieu. Tout tombe à genoux ; des sanglots et des
prières s'élèvent vers le ciel. Le bruit des larmes se communique au dehors, et un
murmure de douleur s'étend de proche en proche dans la foule qui environnait
l'appartement du prince.

A cette clameur succède un morne effroi. Le silence de la mort semble un moment se
communiquer à ceux qui environnaient le lit funèbre ; Mme la duchesse de Berry le
rompt la première. Elle se lève, se tourne vers le roi, et lui dit : " Sire, j'ai une grâce à
requérir de Votre Majesté ; elle ne me la refusera pas. " Le roi écoute. Dans
l'égarement de sa douleur elle ajoute : " Je vous demande la permission de retourner en
Sicile ; je ne puis plus vivre ici après la mort de mon mari. " Le roi cherche à la calmer :
on la porte dans son carrosse, à moitié évanouie, et on la dépose dans son palais
solitaire.

Les princes prièrent alors le roi de s'éloigner. " Je ne crains pas le spectacle de la mort,
reprit le monarque : j'ai un dernier devoir à rendre à mon fils. " Appuyé sur le bras de
M. Dupuytren, il s'approche du lit, ferme les yeux et la bouche du prince, lui baise la
main, et se retire sans proférer une seule parole. Chacun s'éloigne en silence, comme
s'il eût craint de réveiller le fils de France endormi. M. Bougon demeura à la garde du
corps. " J'allai trouver à l'Hôtel-Dieu, dit M. Dupuytren, d'autres afflictions et d'autres
souffrances ; mais du moins celles-là étaient dans l'ordre de la nature [Note manuscrite.
(N.d.A.)]. "

Lorsque l'on fit l'ouverture du corps, on reconnut que le coeur même avait été blessé :
le prince aurait dû mourir sous le coup ; de sorte qu'on peut dire que Dieu le fit vivre
pendant quelques heures par un miracle, afin de nous le faire connaître et de donner au
monde une des plus belles leçons qu'il ait jamais reçues.

Un fils de saint Louis, dernier rejeton de la branche aînée de sa famille, échappe aux
traverses d'un long exil, et revient dans sa patrie ; il commence à goûter le bonheur ; il
se flatte de se voir renaître, de voir renaître en même temps la monarchie dans les
enfants que Dieu lui promet : tout à coup il est frappé au milieu de ses espérances,
presque dans les bras de sa femme. Il va mourir, et il n'est pas plein de jours ! Ne
pourrait-il accuser le ciel, lui demander pourquoi il le traite avec tant de rigueur ? Ah !
qu'il lui eût été pardonnable de se plaindre de sa destinée ! car, enfin, quel mal faisait-il
? Il vivait familièrement au milieu de nous dans une simplicité parfaite ; il se mêlait à nos
plaisirs et soulageait nos douleurs ; il ne nous priait, pour récompense de ses bienfaits,
que de le laisser vivre obscur, en attendant qu'il devînt notre grand roi et notre bon
maître. Déjà six de ses parents avaient péri ; pourquoi l'égorger encore, le rechercher,
lui innocent, lui si loin du trône, vingt-sept ans après la mort de Louis XVI ?
Connaissons mieux le coeur d'un Bourbon ! Ce coeur, tout percé du poignard qu'il
était, n'a pu trouver contre nous un seul murmure : pas un regret de la vie, pas une
parole amère, ne sont échappés à ce prince. Epoux, fils, père et frère, en proie à toutes
les angoisses de l'âme, à toutes les souffrances du corps, il ne cesse de demander la
grâce de l'homme qu'il n'appelle pas même son assassin ! Le caractère le plus
impétueux devient tout à coup le caractère le plus doux. C'est un homme plein de
passions, attaché à l'existence par tous les liens du coeur ; c'est un prince dans la fleur
de l'âge, c'est l'héritier du plus beau royaume de la terre qui expire, et vous diriez que
c'est un infortuné qui ne perd rien ici-bas. Le prodige est partout : l'âme est pour ainsi
dire transformée, et le corps, par la force de l'âme, semble vivre contre les lois de la
nature. Depuis trente ans, les Français se font moissonner sur les champs de bataille ;
la Providence voulait opposer à ces sacrifices de l'honneur l'héroïsme d'un trépas
chrétien ; elle voulait nous montrer dans l'antique famille de nos rois ce que c'était que
ces anciennes morts des chevaliers dont nous avions perdu la tradition.
 
 

2 L 2 Chapitre VIII Consternation de la France et de l'Europe. Chapelles ardentes au Louvre et à
Saint-Denis

Fatigué de danses et de joie, Paris était plongé dans le sommeil.

A mesure que ses habitants se réveillent, ils apprennent la nouvelle fatale. Le peuple fut
instruit d'abord : sorti de sa demeure au lever du jour pour recommencer le cercle de
ses misères, le premier malheur qu'il rencontra fut la mort d'un prince, père des
pauvres, soutien des infortunés. On ne peut comparer la consternation qui se répandit
dans Paris, et de là dans toute la France, qu'à celle que l'on remarqua le jour de
l'assassinat du duc d'Enghien, avec cette différence qu'à la première époque la douleur
publique était comprimée. Le corps de Mgr le duc de Berry, porté chez M. le marquis
d'Autichamp, gouverneur du Louvre, fut ensuite transféré dans une chapelle ardente
sous les voûtes de la même salle où le corps de Henri IV avait jadis été déposé. C'était
aussi dans cette salle que l'industrie française offrait naguère à l'admiration publique ses
chefs-d'oeuvre, et c'est de là que la révolution venait à son tour étaler un de ses plus
brillants ouvrages.

Plusieurs personnes moururent subitement en apprenant l'assassinat de Mgr le duc de
Berry. Des prêtres tombèrent à l'autel ; et jusque dans les pays étrangers ces morts
surnaturelles se renouvelèrent aux services funèbres du prince. Les rois pleurèrent sur
leur trône, et se crurent eux-mêmes frappés. De grandes princesses, connues par leur
bienfaisance inépuisable, exprimèrent des regrets que l'histoire doit consacrer.

17 mars 1820.

" Vous me dites avoir pensé à moi dès les premiers moments du douloureux
saisissement que vous a causé la mort de Mgr le duc de Berry. Je vous assure qu'à
peine cette horrible nouvelle était venue me bouleverser que ma pensée vous cherchait.
On éprouve dans ce moment-là le besoin de s'adresser à tous ceux dont les sentiments
et les opinions sont conformes aux nôtres. Cet horrible attentat, accompagné de toutes
les circonstances qui le rendent si déchirant, aurait ému toute âme sensible de la plus
vive douleur, quand même il aurait été commis sur un homme obscur et indifférent ;
mais ici tout se réunit pour rendre ce malheur personnel à ceux qui aiment et désirent
l'ordre et le bien. Il paraît du moins que pour le moment les suites n'en sont pas aussi
funestes qu'il y avait lieu de le craindre. Il paraît que la masse de la nation a senti
comme elle le devait. Si ce moment pouvait ouvrir les yeux, ébranler assez les coeurs
pour inspirer l'horreur de ces opinions qui ont porté le monstre à commettre son
crime, ce serait un bien dans le mal. Espérons en Dieu, qui fait quelquefois naître le
bien de ce qui nous paraît être sans espoir. Qu'il protège cette intéressante duchesse
de Berry, et la fasse heureusement accoucher d'un fils. Il y a plus de quinze jours que
nous avons reçu cette nouvelle : mon imagination est à peine calmée sur l'horreur
qu'elle m'a inspirée ; mais mon intérêt pour la famille royale n'est pas refroidi. Je
voudrais en avoir des nouvelles tous les jours ; je recueille avec avidité tout ce que je
puis en apprendre ; et les détails, quoique naturellement un peu confus, que vous me
donnez dans votre lettre n'en ont pas été moins précieux pour moi. Profitez de toutes
les occasions pour m'écrire, et donnez-moi tous les détails que vous pourrez
rassembler sur cette famille si malheureuse et si intéressante. "

Noble et généreuse sollicitude ! Par une circonstance touchante, celui qui s'est trouvé
chargé d'annoncer le malheur de la famille royale sur ces bords lointains était l'ami, le
compagnon de Mgr le duc de Berry : il n'aura eu besoin que de laisser éclater sa
propre douleur pour exprimer celle de la France.

Dans Paris, les regrets du peuple ne se calmaient pas : il racontait mille traits de la
bonté du prince ; il adressait au ciel des voeux pour lui. Une pauvre femme mit en gage
sa robe afin de faire dire une messe pour le repos de l'âme du fils des rois. La foule ne
cessait d'assiéger le Louvre, de prier, de jeter de l'eau bénite sur le cercueil, de se
plaindre qu'on eût si tôt recouvert le visage du prince : elle aurait surtout voulu voir la
blessure. L'assassin seul la regarda sans émotion : lorsqu'on le confronta aux restes
sanglants de sa victime, il ne fit aucune réponse, ni par les yeux, ni par la bouche, au
cadavre qui l'interrogeait. L'athée, sachant qu'il allait mourir, espérait dormir en paix
avec son crime : le néant est quelque chose à celui pour qui Dieu n'est rien.

La dépouille mortelle de l'héritier de nos monarques étant Saint-Denis, les classes du
peuple les plus pauvres, des hommes et des femmes dans les lambeaux de la misère se
mêlèrent au cortège. La confrérie des charbonniers marchait au milieu des officiers et
des soldats, ce qui mérita à ces représentants de la douleur populaire l'honneur d'une
place marquée aux funérailles. Dans les villages où passa le convoi, les chemins avaient
été balayés, les murs des chaumières tapissés de ce que les habitants possédaient de
plus précieux. Tout le temps que dura la chapelle ardente à Saint-Denis, on vit accourir
les députés des villes et des hameaux voisins, pour rendre hommage au fils de France
décédé. L'église était incessamment remplie, de paysans et de gens du peuple ; des
enfants y vinrent avec leurs maîtres ; on y vit même de grands criminels : autour de ce
cercueil, l'innocence pleurait comme le repentir. Toutes les provinces du royaume
exprimèrent leurs regrets dans des adresses. Il n'y avait rien de prévu, rien de préparé,
rien de concerté dans ce deuil général : c'était la France entière qui gémissait.
 
 

2 L 2 Chapitre IX Douleur de la famille royale et de Mme la duchesse de Berry

Si la consternation était grande au dehors, elle était encore plus grande dans le palais.
En perdant Mgr le duc de Berry, la famille royale perdait toute sa joie : il animait ses
parents par sa vivacité, ses mots heureux, son goût pour le plaisir. Le Louvre paraissait
désert depuis que le prince avait disparu : ces grands foyers paternels redemandaient
en vain le dernier né de leurs enfants et pleuraient la solitude de leur avenir. Mgr le duc
d'Angoulême regrettait amèrement un frère, le compagnon de son enfance et de ses
malheurs, l'ami des bons et des mauvais jours de sa vie. Madame, dominant toutes les
douleurs, soutenait à la fois son mari et son père. On ne pouvait regarder Monsieur, le
meilleur des hommes, le plus affectueux des princes, sans avoir l'âme déchirée : ses
yeux roulaient de grosses larmes qu'il voulait en vain retenir ; le poids du chagrin
paternel, ajouté à tant d'autres chagrins, courbait sa tête, et cette dernière adversité
achevait de blanchir ses cheveux. Quant au roi, perdant l'appui de son trône, il avait vu
se dessécher le rameau qui, après les murmures des tribus [Num., cap. XVII. (N.d.A.)],
promettait de refleurir dans l'arche sainte.

Et dans la maison de Mgr le duc de Berry, quel deuil parmi les anciens amis du prince,
ses aides de camp, ses serviteurs !

L'illustre veuve du nouveau Germanicus était inconsolable : elle commença par couper
ses cheveux, " ses cheveux, disait-elle, que son mari aimait ". Elle les remit à Mme de
Gontaut, en lui disant : " Prenez-les, un jour vous les donnerez à ma fille ; elle
apprendra que sa mère coupa ses cheveux le jour où son père fut assassiné. " Nourrie
sous le soleil de la Grèce, parmi les filles de Sicile, notre jeune princesse avait rapporté
de ces climats les antiques usages de la douleur, qui ne furent point inconnus à sa race.
Un des plus grands princes de la maison de Bourbon, Louis III, duc de Bourbon,
arrière-fils de Robert, fils de saint Louis, prêt à mourir, coupa ses cheveux. " Alors, dit
son vieil historien, requist le duc que ses cheveux fussent ôtés. Quand il les tint, il parla
de cette manière : Dieu Jésus-Christ, mon père créateur, ès délices en cette vie
mortelle, je me suis plus ébattu en mes cheveux : je ne veux mie qu'ils me suivent. "

La demeure où Mme la duchesse de Berry avait été si heureuse avec son mari lui
devint insupportable. On conduisit la princesse à cette maison royale trop fameuse par
cette nuit funeste où un cri de mort retentit comme un coup de tonnerre ; maison qui
depuis Madame Henriette n'avait pas vu si subite et si grande adversité. Tout Paris
s'empressa d'aller porter à Mme la duchesse de Berry d'inutiles hommages. Peu de
jours après, elle s'établit aux Tuileries, sous la protection de la douleur paternelle.

Si cette princesse a éprouvé une de ces adversités qui tombent sur les têtes élevées,
son malheur est aussi de ceux qui se font sentir à l'humanité entière : toutes les mères,
toutes les épouses ont été frappées du coup qui l'a frappée. Lorsque Mme la duchesse
de Berry ou Mademoiselle doivent sortir, le peuple se rassemble devant les passages
des Tuileries : il y vient plusieurs heures d'avance ; il oublie la triste nécessité où il est
de gagner son pain quotidien. Aussitôt qu'il aperçoit ou la mère ou la fille, il se prend à
pousser des cris de joie et à pleurer. Les femmes, tenant leurs enfants dans leurs bras,
leur montrent, comme une soeur, la petite orpheline toute vêtue de blanc dans une
grande voiture de deuil. Quand Mme la duchesse de Berry se promène sur la terrasse
des Tuileries, sa robe de veuve produit le même effet que sa robe sanglante dans la nuit
fatale. Mais chaque jour la foule remarque que ces voiles funèbres cachent moins les
espérances de la patrie, et elle s'en retourne consolée. Ceux qui ont vu Buonaparte
dans toute sa puissance sortir de son palais après les plus grandes victoires, sans qu'il
s'élevât une seule voix sur son passage, ceux-là reconnaissent qu'il y a quelque chose
de plus fort que l'usurpation et la fortune : c'est la légitimité et le malheur.
 
 

2 L 2 Chapitre X Funérailles de Mgr le duc de Berry. Les entrailles du prince sont portées à
Lille. Son coeur sera déposé à Rosny

Les obsèques du prince eurent lieu à Saint-Denis. Il n'y avait pas encore deux mois
que l'on avait vu ce prince, plein de vie, assis, le 21 janvier, en face du catafalque de
Louis XVI : on le cherchait en vain sur le banc auprès de Mgr le duc d'Angoulême son
frère, et on ne le trouvait que sous ce même catafalque devant lequel son frère pleurait.
Les yeux se portaient avec attendrissement sur la famille royale, déjà si peu nombreuse
et encore diminuée ; sur le roi, qui semblait méditer au milieu des ruines de la
monarchie, sur Madame enveloppée dans un long crêpe, comme dans sa parure
accoutumée sur Mgr le duc d'Angoulême, chargé de mener le deuil, et qui, saluant tour
à tour et l'autel et le cercueil, semblait demander au premier la force de regarder le
second. On eût dit que ces paroles de l'évangile du jour avaient été particulièrement
choisies pour lui : Domine, si fuisses hic, frater meus non fuisset mortuus. Mgr le
duc d'Orléans et Mgr le duc de Bourbon menaient aussi le deuil, avec Mgr le duc
d'Angoulême.

Mgr le coadjuteur de Paris prononça une oraison funèbre remarquable dans ce vieux
sanctuaire de nos chartes et de notre religion qui entendit déjà tant d'oraisons funèbres
: la première de toutes fut celle de Du Guesclin, faite en 1393 par l'évêque d'Auxerre.
Un poète gothique nous a transmis l'histoire de cette cérémonie : ce qu'il dit si
naïvement du bon connétable et du discours du prélat s'applique de la manière la plus
touchante à Mgr le duc de Berry :

Tous les princes fondoient en larmes

Aux mots que l'évêque montroit,

Car il disoit : " Pleurez, gendarmes,

Bertrand qui très tant vous aimoit.

On doit regretter les faits d'armes

Qu'il fit au temps que il vivoit.

Dieu ait pitié, sur toutes âmes,

De la sienne, car bonne étoit. "

Les honneurs qui avaient fui Mgr le duc de Berry pendant sa vie l'accablèrent pendant
sa mort. La basilique de Saint-Denis, tendue de noir dans la longueur de la voûte,
ressemblait à un vaste tombeau. Des cordons de lumières se dessinaient sur les
draperies funèbres : des lampadaires, des candélabres d'argent, des colonnes qui
semblaient porter jusqu'au ciel, comme dit Bossuet, le magnifique témoignage de
notre néant, une large croix de feu dans le sanctuaire, tout enfin surpassait l'idée qu'on
avait pu se faire de cette pompe. Un clergé nombreux, la cour, l'armée, les
ambassadeurs étrangers, les deux chambres, les tribunaux de justice, remplissaient le
choeur, la nef, les chapelles et les galeries. On chantait, on agitait les cloches, on tirait
le canon autour d'un cercueil muet : il y avait tant de grandeur dans cette pompe, qu'on
aurait cru assister aux funérailles de la monarchie.

Et que de sentiments divers dans cette foule ! La révolution avait convoqué et
rassemblé en présence de son dernier crime, comme pour la juger, les générations que
trente années avaient produites : tout ce qui avait triomphé ou souffert se rencontrait en
ce moment à Saint-Denis. Et cette église de l'apôtre de la France, que ne disait-elle
pas elle-même ! Elle étalait extérieurement les richesses de la mort ; mais on avait
arraché de ses entrailles ses trésors funèbres.

La messe ouïe, on ôta le cercueil du catafalque pour le descendre dans le caveau.
Alors l'héroïne du Temple fut vaincue pour la première fois : à la vue du cercueil elle se
sentit prête à défaillir, et fut obligée de se retirer de la tribune où elle était placée à la
droite du roi. Le roi lui-même, à genoux, laissa tomber sa tête vénérable sur ses deux
mains jointes : la France entière sembla courber sa tête avec lui. Il paraissait rouler
dans son esprit les pensées qui se présentèrent à son aïeul Henri IV lorsque celui-ci
assistait dans la même église de Saint-Denis au couronnement de la reine. "
Savez-vous, dit le vainqueur d'Ivry à son confesseur, ce que je pensais tout à l'heure en
voyant cette grande assemblée ? Je pensais au jugement dernier et au compte que nous
y devons rendre à Dieu [Vie du P. Cotton, par le P. d'Orléans. (N.d.A.)]. "

Les gardes de Monsieur portaient le corps de son fils ; leurs casques rapprochés
formaient une espèce de voûte mouvante au-dessus du cercueil. Mgr le duc
d'Angoulême descendit le premier dans le souterrain où il allait laisser son frère.
Ensuite, selon l'antique usage, les hérauts d'armes appelèrent les serviteurs du prince. "
Celui qui est dedans la fosse appelle l'un après l'autre lesdits écuyers qui apportent les
éperons, gantelets, escus, cotte d'armes. Lors ledit héraut estant dans ladite voûte, crie
par trois fois : Le prince est mort, et que l'on prie Dieu pour son âme [Du Tillet, Recueil des
rois de France. (N.d.A.)]. "

Les entrailles du prince ont été portées à Lille, comme pour accomplir les paroles de
Henri IV, rappelées aux Lillois par Mgr le duc de Berry lui-même : Désormais, avait
dit le Béarnais aux habitants de Lille, entre nous, c'est à la vie, à la mort.

Le coeur de S. A. R. fut d'abord déposé à Saint-Denis par M. de Bombelles, évêque
d'Amiens, premier aumônier de Mme la duchesse de Berry. Ce prélat, avant de
recevoir les ordres sacrés, combattit auprès du prince ; depuis longtemps il connaissait
le trésor qu'il était chargé de présenter aux gardiens de la sépulture royale, et il avait
plus de droit qu'un autre de leur dire : " Le coeur que vous avez devant les yeux fut le
plus noble et le plus généreux qui exista jamais. "

Mme la duchesse de Berry a depuis réclamé ce coeur comme son bien. Une lettre de
M. le duc de Lévis nous fait connaître les dispositions de la princesse. " La douleur de
Mme la duchesse de Berry est profonde mais calme ; sa résignation, soutenue par la
piété et la force de son caractère, n'est plus troublée par ce qui lui rappelle de cruels
souvenirs. J'ai eu dernièrement la bien triste commission de lui demander où elle voulait
que fût déposé le coeur du prince. Voici sa réponse : Mes intentions sont arrêtées.
Je vais faire construire à Rosny un bâtiment composé d'un pavillon et de deux
ailes ; dans l'une on soignera des malades, dans l'autre on élèvera de pauvres
enfants ; le milieu sera une chapelle où l'on priera pour mon mari. "

Ce que le prince chérissait davantage, c'était en effet les enfants et les pauvres : on ne
pouvait mieux placer son coeur qu'entre deux monuments consacrés à ce qu'il aimait.
C'était encore une heureuse circonstance qui fait d'un château de Sully le sanctuaire où
reposera le coeur du petit-fils de Henri IV.
 
 

2 L 2 Chapitre XI Portrait du prince. Conclusion

Ici finit l'histoire de la vie et de la mort de Charles-Ferdinand d'Artois, fils de France,
duc de Berry : il ne nous reste plus rien à dire de ce prince, si ce n'est quelque chose
de sa personne. Il avait la tête grosse, comme le chef des Capets, la chevelure mêlée,
le front ouvert, le visage coloré, les yeux bleus et à fleur de tête, les lèvres épaisses et
vermeilles. Son cou était court, ses épaules un peu élevées, ainsi que dans toutes les
grandes races militaires. Sa poitrine, où son coeur battait sans défiance et sans peur,
offrait une large place au poignard. Mgr le duc de Berry était de taille moyenne, de
même que Louis XIV : car c'est une erreur de croire que Louis XIV était d'une haute
stature : une cuirasse qui nous reste de lui et les exhumations de Saint-Denis n'ont laissé
sur ce point aucun doute. Le prince dont nous venons d'écrire la vie avait la mine
brave, l'air de visage franc et spirituel : sa démarche était vive, son geste prompt, son
regard assuré, intelligent et bon, son sourire charmant. Il s'exprimait avec élégance
dans le commun discours, avec clarté dans les affaires, avec éloquence dans les
passions. On retrouvait dans Mgr le duc de Berry le prince, le soldat, l'homme qui
avait souffert, et l'on se sentait entraîné vers lui par une certaine bonne grâce mêlée de
brusquerie, attachée à toute sa personne. Quant à son caractère, il se trouve peint par
ses actions à chaque page de cet écrit. Mgr le duc de Berry avait passé une vie noble,
mais oubliée ; il ne lui fallut que quelques heures à la fin de sa dernière journée pour
acquérir une gloire que cent triomphes ne lui auraient pas obtenue : récompensé à la
fois sur la terre et dans le ciel de ses vertus humaines et de ses vertus chrétiennes, le
même moment lui a donné l'immortalité et l'éternité.

Tirons au moins de notre malheur une leçon utile, et qu'elle soit comme la morale de
cet écrit.

Il s'élève derrière nous une génération impatiente de tous les jougs, ennemie de tous les
rois ; elle rêve la république et est incapable, par ses moeurs, des vertus républicaines.
Elle s'avance ; elle nous presse, elle nous pousse : bientôt elle va prendre notre place.
Buonaparte l'aurait pu dompter en l'écrasant, en l'envoyant mourir sur les champs de
bataille, en présentant à son ardeur le fantôme de la gloire, afin de l'empêcher de
poursuivre celui de la liberté ; mais nous, nous n'avons que deux choses à opposer aux
folies de cette jeunesse : la légitimité, escortée de tous ses souvenirs, environnée de la
majesté des siècles ; la monarchie représentative, assise sur les bases de la grande
propriété, défendue par une vigoureuse aristocratie, fortifiée de toutes les puissances
morales et religieuses. Quiconque ne voit rien par cette vérité ne voit rien, et court à
l'abîme : hors de cette vérité, théorie, chimère, tout est illusion.

Ceux donc qui ne se sentiraient pas attachés à la famille royale par tous les sentiments
de respect, d'admiration et d'amour y doivent au moins tenir par leur intérêt personnel.
Verser le sang d'un Bourbon, c'est ouvrir les veines de la patrie : dans l'état actuel des
choses, la légitimité est la vie même de la France. Imaginez, calculez, combinez toutes
les sortes de gouvernements illégitimes, en dernier résultat vous ne trouverez rien de
possible, rien qui présente une apparence de durée, une existence tolérable de
quelques années ou même de quelques mois. Les Bourbons retirés, le droit disparaît ;
alors s'ouvre l'immense carrière des faits, qui tous ont un égal droit à vous opprimer.
La légitimité est en Europe le sanctuaire où repose la souveraineté, par qui seule les
gouvernements subsistent. Voilez ce sanctuaire, et la souveraineté n'est plus qu'une
divinité sans asile, exposée au milieu des ruines aux outrages de toutes les ambitions.

Aucune usurpation ne se pourrait accomplir sans faire naître en France la guerre civile,
sans fournir un prétexte aux entreprises européennes, sans exposer notre pays aux
ravages et aux contentions de la politique étrangère. La nation prétendrait-elle se
gouverner elle-même ? Elle l'a déjà essayé : une nouvelle démocratie amènerait un
nouveau bouleversement de propriétés, la destruction de tous les intérêts nouveaux,
puisque les anciens sont anéantis. Ah ! que ceux qui se sont laissé entraîner à des
exagérations populaires se repentiraient alors ! Triomphants le premier jour, le second
ils seraient conduits à l'échafaud, la tête encore ornée des couronnes de leur victoire.

Serait-ce une élection militaire que l'on prétendrait mettre à la place de l'hérédité
légitime ? Elle eut aussi lieu à Rome, cette élection : l'armée nommant son maître, et ne
le recevant plus des lois, méprisa bientôt son ouvrage. Les barbares, introduits peu à
peu dans les légions, s'accoutumèrent eux-mêmes à faire des empereurs ; et quand ils
furent las de donner le monde, ils le gardèrent.

Si tous les hommes de probité et de talent se veulent enfin réunir dans un système
monarchique, non seulement ils épargneront à la France de nouveaux malheurs, mais ils
sauveront l'Europe que menace une grande révolution. En examinant le fond des
principes, on s'aperçoit que ce qui nous divise réellement est peu de chose : on cherche
moins, pour se combattre, à agir sur la raison que sur les passions. Tantôt c'est la
féodalité, détruite depuis deux siècles, dont en veut faire peur aux peuples ; tantôt ce
sont les missionnaires qui vont établir la guerre en prêchant la paix. Aujourd'hui, c'est
une puissance occulte qui combat la puissance visible : triste invention, en vertu de
laquelle on se croirait autorisé à traiter la légitimité de la douleur comme on a traité la
légitimité politique ! Mais non : il existe réellement une puissance occulte qui répare les
erreurs de l'incapacité comme elle déjoue les complots du crime. Depuis trente ans ce
gouvernement secret a marché auprès de tous les gouvernements publics qui se sont
succédé dans notre malheureuse patrie. Placé au-dessus de nous dans des régions
inaccessibles, nos passions peuvent s'en plaindre, mais elles ne peuvent le renverser.
Cette puissance occulte, c'est l'éternelle raison des choses ; c'est cette justice du ciel
qui rentre dans les affaires humaines à mesure qu'on s'efforce de l'en bannir ; c'est, en
un mot, la Providence, qui n'aurait besoin que de se retirer un moment pour détruire
l'ordre de l'univers et replonger le monde dans le chaos.

Si la mort de Mgr le duc de Berry devait nous laisser tels que nous sommes, si elle ne
nous enseignait rien sur l'excellence du sang de nos rois, sur le danger des doctrines qui
ont produit le crime de Louvel, alors que l'on confie à notre piété les cendres de notre
illustre prince. Nous irons déposer sur quelques rives lointaines le germe de la légitimité
: la vertu attachée à ces cendres formera bientôt une société de Français qui les auront
suivies, et ils échapperont à l'arrêt que le ciel prononce enfin contre les peuples sans
jugement et rebelles à l'expérience.
 
 

Le Roi est mort, vive le Roi !

Le roi est mort !... Jour d'épouvante où ce cri fut entendu, il y a trente ans, pour la
dernière fois dans Paris ! Le roi est mort ! La monarchie va-t-elle se dissoudre ? La
colère céleste s'est-elle déployée de nouveau sur la France ? Où fuir ? où se cacher
devant la terreur et la tyrannie ? Pleurez, Français ! vous avez perdu le roi qui vous a
sauvés, le roi qui vous a rendu la paix ; le roi qui vous a faits libres ; mais ne tremblez
point pour votre destinée ; le roi est mort, mais le roi est vivant. Le Roi est mort, vive
le Roi ! C'est le cri de la vieille monarchie ; c'est aussi le cri de la monarchie nouvelle.

Un double principe politique est renfermé dans cette acclamation de la douleur et de la
joie : l'hérédité de la famille souveraine, l'immortalité de l'Etat. C'est à la loi salique que
nous devons, comme nation, une existence dont la durée n'a point d'exemple dans les
annales du monde. Nos pères étaient si convaincus de l'excellence de cette loi que,
dans la crainte de la violer, ils ne reconnurent point immédiatement Philippe de Valois
pour successeur de Charles le Bel.

A la mort de celui-ci, la monarchie demeura sans monarque. La reine était grosse ; elle
pouvait porter ou ne pas porter le roi dans son sein : en attendant on resta soumis à la
légitimité inconnue, et le principe gouverna dans l'absence de l'homme.

Certes, il peut s'appeler immortel, un Etat qui a vu le sang d'une même race passer de
Robert le Fort à Charles X. " Quel royaume [De la Noblesse, Ancienneté, etc., de la troisième Maison de
France ; Paris, 1587. (N.d.A.)], dit un vieil écrivain (qui sous Henri III défendait les droits de
Henri IV contre les prétentions des Guise) ; quel royaume, monarchie et république,
est aujourd'hui ou a été au monde mieux orné, affermi et fortifié des plus belles polices,
lois et ordonnances que la française ? Où est-ce que les autres ont une loi salique pour
la succession du royaume ? Quels rois ailleurs se voient et se sont vus mieux aimés,
obéis et révérés ? Néanmoins, ils ont laissé régler et limiter leur puissance par des lois
et ordonnances qu'eux-mêmes ont faites ; ils se sont soumis sous la même raison que
leur peuple, et ont, d'ancienne institution, réduit leurs voulants sous la civilité de la loi.
Pour raison de quoi tout le peuple, avec une douce crainte, a été contraint de les aimer.

" Qui ont donc été les rois au monde qui se soient plus acquis de gloire par la justice
que les nôtres ? Ils n'ont pas moins acquis à leur royaume l'honneur et la prééminence
des bonnes lettres et des sciences libérales que des armes. Grand nombre d'hommes
signalés en savoir et intelligence sont sortis de cette école des lettres, et la France a
provigné quant et quant d'excellents capitaines (outre ceux du sang royal) par la
discipline que nos rois y avaient établie, lesquels rois ont peuplé mêmement les nations
étrangères d'hommes héroïques.

" Reste maintenant à exposer les autres grâces, bénédictions et bonnes rencontres
d'heur particulières dont il a plu à la divine Providence orner la famille de Hugues
Capet par-dessus toutes les autres : l'une est de l'avoir fait être la plus noble et plus
ancienne de toutes les races royales qui sont aujourd'hui au monde ; car à compter
depuis le temps que Robert le Saxon, que nous prenons pour le chef d'icelle, se voit
connu par les histoires, elle a subsisté près de huit cents ans étant parvenue en la
personne de notre très chrétien roi Henri III jusqu'à la vingt-troisième génération de
père en fils, si nous ne comptons point plus avant que ledit Robert [On sait qu'il y a plusieurs
systèmes de généalogie des Capétiens au delà de Robert le Fort. Les uns la font remonter à Witikin le Saxon, les autres aux
Carlovingiens, et par eux aux Mérovingiens ; les autres aux rois lombards : peu importe. Robert était un prince puissant et un
vaillant soldat, qui fut tué en défendant la France contre l'invasion des étrangers, il y a de cela quelque mille ans : tenons-nous-en
là. (N.d.A.)].

" A ces premiers bonheurs s'en vient joindre un non moins remarquable que les
précédents, qui est d'avoir produit plus de maisons et de familles royales, et donné plus
grand nombre de rois, empereurs, princes, ducs et comtes à divers royaumes et
contrées.

" Toutes ces bonnes et belles remarques que nous avons proposées jusqu'à ici de nos
rois semblent bien leur avoir appartenu en général ; mais outre icelles chacun d'eux (du
moins la plus grande partie) s'est encore si bien fait remarquer en son particulier de
certaines grâces et dons d'esprit, qu'elles leur ont acquis ces honorables surnoms, qui
rendent encore aujourd'hui leur mémoire illustre. "

Il augmentera la liste de ces illustres monarques, Louis le Désiré, de paternelle et
pacifique mémoire, que la reconnaissance, les pleurs, les regrets de la France et de
l'Europe accompagnent au tombeau. On peut dire de l'arbre de la lignée royale, né du
sol de la France, ce que le poète dit du chêne :

(...) Immota manet, multosque nepotes,

Multa virum volvens durando saecula, vincit.

Comme ce vieil écrivain dont la fidélité pressentait Henri IV, l'auteur du présent écrit
eut le bonheur en 1814, au second avènement des Bourbons, d'annoncer Louis XVIII.
Alors la France était envahie ; nous étions accablés de malheurs, environnés de
craintes et de périls. Rien n'était décidé ; on se battait sur divers points du royaume, on
négociait à Paris : Buonaparte habitait encore le château de Fontainebleau quand il lut
l'histoire de ce roi légitime [De Buonaparte et des Bourbons. (N.d.A.)], qui n'avait point d'armée dans
la coalition des rois, mais qui était pour lui plus redoutable que ces monarques. Ce fut
en effet la force de la légitimité qui précipita l'usurpation.

Le premier service que l'héritier des fleurs de lis rendit à sa patrie fut de la dégager de
l'invasion européenne. La capitale de la France n'avait jamais été conquise sous la race
légitime : Buonaparte avait amené les étrangers dans Paris avec son épée ; Louis XVIII
les en écarta avec son sceptre.

Un peuple encore tout ému, tout enivré de la gloire des armes, vit avec surprise un
vieux Français exilé venir se placer naturellement à sa tête comme un père qui après
une longue absence rentre dans sa famille, ne supposant pas qu'on puisse contester son
autorité. Louis XVIII n'était point étonné des grandeurs nouvelles, des miracles récents
de la France, il apportait en compensation mille ans de nos antiques grandeurs, de nos
anciens prodiges ; il ne craignait point de compter avec le siècle et la nation, assez riche
qu'il était pour payer son trône. On lui rendait, il est vrai, le Louvre embelli ; mais c'était
sa maison. Jean Goujon et Perrault l'avaient orné par ordre de Henri II et de Louis
XIV ; Philippe-Auguste en avait posé la première pierre et acheté le terrain ; Louis
XVIII pouvait représenter le contrat d'acquisition [Philippus Dei gratia Francorum rex, etc., noveritis,
quod nos pro excambio terrae, quam monachi Sancti Dionysii de Carcere (Saint-Denis de la Chartre ou de la Prison ; dans
l'historien de Saint-Denis, Carcere Glaucini, aujourd'hui Glatigny) habebant, ubi turris nostra de Louvre sita est, eisdem
monachis assignamus triginta solidos, annui redditus, etc. Actum Parisiis, anno ab incarnatione Domini 1214, mense augusti.

Cette rente se payait encore par le receveur du domaine au commencement de la révolution : quel beau titre de propriété ! Ce titre
était conservé au prieuré de Saint-Denis-de-la-Chartre. (N.d.A.)].

Ce prince comprenait son siècle et était l'homme de son temps avec des connaissances
variées, une instruction rare, surtout en histoire, un esprit applicable aux petites comme
aux grandes affaires, une élocution facile et pleine de dignité, il convenait au moment où
il parut et aux choses qu'il a faites. S'il est extraordinaire que Buonaparte ait pu
façonner à son joug les hommes de la république, il n'est pas moins étonnant que Louis
XVIII ait soumis à ses lois les hommes de l'empire, que la gloire, que les intérêts, que
les passions, que les vanités mêmes se soient tus simultanément devant lui. On
éprouvait en sa présence un mélange de confiance et de respect : la bienveillance de
son coeur se manifestait dans sa parole, la grandeur de sa race dans son regard.
Indulgent et généreux, il rassurait ceux qui pouvaient avoir des torts à se reprocher ;
toujours calme et raisonnable, on pouvait tout lui dire, il savait tout entendre. Pour les
délits politiques, le pardon chez les Français lui semblait moins sûr que l'oubli ; sorte de
pardon dépouillé d'orgueil, qui guérit les plaies sans faire d'autres blessures. Les deux
traits dominants de son caractère étaient la modération et la noblesse : par l'une il
conçut qu'il fallait de nouvelles institutions à la France nouvelle ; par l'autre il resta roi
dans le malheur, témoin sa belle réponse aux propositions de Buonaparte.

La partie active du règne de Louis XVIII a été courte, mais elle occupera une grande
place dans l'histoire. On peut juger ce règne par une seule observation : il ne se perd
point dans l'éclat que Napoléon a laissé sur ses traces. On demande ce que c'est que
Charles II après Cromwell, Charles II, dont la restauration ne fut que celle des abus
qui avaient perdu sa famille : on ne demandera jamais ce que c'est que le sage qui a
délivré la France des armées étrangères, après l'ambitieux qui les avait attirées dans le
coeur du royaume ; on ne demandera jamais ce que c'est que l'auteur de la Charte, le
fondateur de la monarchie représentative ; ce que c'est que le souverain qui a élevé la
liberté sur les débris de la révolution, après le soldat qui avait bâti le despotisme sur les
mêmes ruines ; on ne demandera jamais ce que c'est que le roi qui a payé les dettes de
l'Etat et fondé le système de crédit après les banqueroutes républicaines et impériales :
on ne demandera jamais ce que c'est que le monarque qui trouvant une armée détruite
a recréé une armée ; le monarque qui après des guerres glorieuses, mais longues et
funestes, a mis fin en quelques mois, par un vaillant prince, à la prodigieuse expédition
d'Espagne, tuant deux révolutions d'un seul coup, rétablissant deux rois sur leur trône,
replaçant la France à son rang militaire en Europe, et couronnant son ouvrage en nous
assurant l'indépendance au dehors, après nous avoir donné la liberté au dedans.

Son règne s'agrandira encore en s'éloignant de nous : la postérité le regardera comme
une nouvelle ère de la monarchie, comme l'époque où s'est résolu le problème de la
révolution, où s'est opérée la fusion des principes, des hommes et des siècles, où tout
ce qu'il y avait de possible dans le passé s'est mêlé à tout ce qu'il y avait de possible
dans le présent. De la considération des difficultés innombrables que Louis XVIII a dû
rencontrer à l'exécution de ses desseins naîtra pour lui dans l'avenir une admiration
réfléchie. Et quand on observera que ce monarque, qui avait tant souffert, n'a exercé ni
réaction ni vengeance ; que ce monarque, dépouillé de tout, a aboli la confiscation ;
qu'étant maître de ne rien accorder en rentrant en France, il nous a rendu des libertés
pour des malheurs, nul doute que sa mémoire ne croisse en estime et en vénération
chez les peuples.

Nous venons de le perdre, ce roi patient et juste. Pendant un hiver du Nord, obligé de
fuir d'exil en exil avec le fils et la fille de nos rois, ses pieds avaient été atteints par le
froid rigoureux du climat : ses infirmités étaient encore en partie notre ouvrage, et au
milieu de ses longues douleurs il ne s'est jamais souvenu de ceux qui les avaient
causées. On l'a vu au moment d'expirer opposer à des maux qui auraient abattu toute
autre âme que la sienne un calme qui semblait imposer à la mort. Depuis longtemps il
est donné au peuple le plus brave d'avoir à sa tête les princes qui meurent le mieux :
par les exemples de l'histoire, on serait autorisé à dire proverbialement : Mourir
comme un Bourbon, pour exprimer tout ce qu'un homme peut mettre de magnanimité
dans sa dernière heure.

Louis XVIII n'a point démenti cette intrépidité de famille. Après avoir reçu le saint
viatique au milieu de sa cour, le fils aîné de l'Eglise a béni d'une main défaillante, mais
avec un front serein, ce frère encore appelé à un lit funèbre, ce neveu qu'il nommait le
fils de son choix, cette nièce deux fois orpheline et cette veuve deux fois mère.
Cependant le peuple donnait des signes non équivoques de sa douleur. Essentiellement
monarchique et chrétien quand il est abandonné à lui-même, il environnait le palais et
remplissait les églises ; il recueillait les moindres nouvelles avec avidité, lisait,
commentait les bulletins, en y cherchant quelques lueurs d'espérance. Rien n'était
touchant comme cette foule silencieuse qui parlait bas autour du château des Tuileries,
dans la crainte de troubler l'auguste malade : le roi mourant était pour ainsi dire veillé et
gardé par son peuple.

Souvent oubliée dans la prospérité, mais toujours invoquée dans l'infortune, la religion
augmentait le respect et l'attendrissement général par sa sollicitude et par ses prières ;
elle faisait entendre devant l'image du Dieu vivant ce cantique d'Ezéchias que le génie
français a dérobé à l'inspiration des divines Ecritures [Le roi admirait particulièrement ce cantique, et
m'a souvent redit par coeur l'ode sublime de Rousseau. (N.d.A.)], ce Dornine salvum fac Regem que notre
amour pour nos rois a rendu si populaire. Des larmes coulèrent de tous les yeux
lorsqu'on vit passer les différents corps de la magistrature, se rendant à pied à
Notre-Dame, afin d'implorer le ciel pour celui de qui toute justice émane en France.
On remarquait surtout, à la tête de la première cour du royaume, le vieillard illustre qui
après avoir défendu la vie de Louis XVI au tribunal des hommes allait demander celle
de Louis XVIII à un juge qui n'a jamais condamné l'innocence.

Ce souverain juge, en appelant au lieu de son repos notre roi souffrant, fatigué et
rassasié de jours, se préparait à prononcer sur lui une sentence de délivrance et non de
condamnation.

Un évanouissement survenu le 14 fit croire que le roi avait passé. Quand il reprit ses
esprits, il parut sensible aux prières des agonisants que l'on récitait au pied de sa
couche. On lui amena les deux enfants de l'infortuné duc de Berry : il ne pouvait plus
les voir, il ne pouvait plus même étendre sur eux sa main paternelle : mais on
reconnaissait au mouvement de ses lèvres que le vieux monarque mettait sous la
protection du ciel un berceau qu'il ne pouvait plus protéger.

Enfin il a quitté la vie, au milieu de sa famille en larmes, le jeudi 16 septembre, à quatre
heures du matin, et il avait annoncé qu'il mourrait ce jour-là : il avait mesuré le degré de
ses forces avec ce peu d'estime pour la vie, cette liberté de conscience et ce sang-froid
imperturbable qui ne permettent pas de se tromper. Bientôt il va descendre dans ces
souterrains dont sa piété a commencé à repeupler les solitudes. Quand il arriva en
France, il trouva le tombeau des rois désert et leur trône vide : restaurateur de toutes
les légitimités, il a rendu, dans un partage fraternel, le premier à Louis XVI, et il laisse
le second à Charles X.

Français ! celui qui vous annonça Louis le Désiré, qui vous fit entendre sa voix dans les
jours d'orage, vous parle aujourd'hui de Charles X dans des circonstances bien
différentes : il n'est plus obligé de vous dire quel est le roi qui vous arrive, quels sont
ses malheurs, ses vertus, ses droits au trône et à votre amour ; il n'est plus obligé de
vous raconter jusqu'à l'âge de ce roi, de vous peindre sa personne, de vous apprendre
combien il existe encore de membres de sa famille. Si la conscription ne dévore plus
vos enfants ; si l'on ne peut ni vous dépouiller, ni vous emprisonner arbitrairement ; si
vous êtes appelés à consentir l'impôt que vous donnez à l'Etat, si vous êtes, par la
Charte, un des peuples le plus libre de la terre, vous savez à qui vous devez tous ces
biens : rendez-en grâces à Louis XVIII et à Charles X.

Vous l'avez vu depuis dix ans, ce sujet fidèle, ce frère respectueux, ce père tendre si
affligé dans un de ses fils, si consolé par l'autre ! Vous le connaissez, ce Bourbon qui
vint le premier après nos malheurs, digne héraut de la vieille France, se jeter entre vous
et l'Europe, une branche de lis à la main ! Vos yeux s'arrêtent avec amour et
complaisance sur ce prince qui, dans la maturité de l'âge, a conservé le charme et la
noble élégance de sa jeunesse, et qui maintenant orné du diadème n'est encore qu'un
Français de plus au milieu de vous ! Vous répétez avec émotion tant de mots
heureux échappés à ce nouveau monarque, qui puise dans la loyauté de son coeur la
grâce de bien dire.

Quel est celui d'entre nous qui ne lui confierait sa vie, sa fortune, son honneur ? Cet
homme, que nous voudrions tous avoir pour ami, nous l'avons aujourd'hui pour roi. Ah
! tâchons de lui faire oublier les sacrifices de sa vie ! Que la couronne pèse légèrement
sur la tête blanchie de ce chevalier chrétien ! Pieux comme saint Louis, affable,
compatissant et justicier comme Louis XII, courtois comme François Ier, franc comme
Henri IV, qu'il soit heureux de tout le bonheur qui lui a manqué de pendant si longues
années ! Que le trône où tant de monarques ont rencontré des tempêtes soit pour lui un
lieu de repos ! Nous sentons combien dans ce moment il lui est pénible de monter les
degrés de ce trône pour y occuper la place d'un frère ; mais qu'il permette à de fidèles
sujets qui respectent sa royale douleur de chercher pourtant auprès de lui leur
consolation et leurs plus chères espérances !

Saluons encore le dauphin et la dauphine ; noms qui lient le passé à l'avenir, en
rappelant des souvenirs nobles et touchants, en désignant le propre fils et le successeur
du monarque ; noms sous lesquels nous retrouvons le libérateur de l'Espagne et la fille
de Louis XVI ! L'Enfant de l'Europe, le nouveau Henri, a fait aussi un pas vers le
trône de son aïeul, et sa jeune mère le guide vers le trône où elle aurait pu monter !

Nous, sujets dévoués, pressons-nous aux pieds de notre bien aimé souverain ;
reconnaissons en lui le modèle de l'honneur, le principe vivant de nos lois, l'âme de
notre société monarchique, bénissons une hérédité tutélaire, et que la légitimité enfante
sans douleurs son nouveau roi !

Que nos soldats élèvent sur leurs drapeaux le père du duc d'Angoulême ! que l'Europe
attentive, que les factions, s'il en existe encore, voient dans l'accord de tous les
Français, dans l'union du peuple et de l'armée, le gage de notre force et de la paix du
monde !

Dans l'histoire des rois de France, de leurs couronnes et de leurs maisons, les fêtes de
Reims se trouvent placées auprès des pompes de Saint-Denis. Ainsi aux obsèques de
Charles le Victorieux [Quelques personnes ont cru que je prenais ici Charles VII pour Charles VIII : elles sont dans
l'erreur. Dans les vieux auteurs, Charles VIII est appelé le Victorieux, et Charles VII le Conquérant. Ensuite ces surnoms, presque
les mêmes, ont été oubliés ou confondus. Charles VIII est encore surnommé l'Affable et le Courtois. J'aurais peut-être mieux fait
d'employer ce surnom pour éviter toute équivoque. (N.d.A.)], tandis que deux serviteurs fidèles mouraient
subitement de douleur, au moment où le grand-maître de l'hôtel brisa son bâton,
d'autres serviteurs, non moins attachés à la monarchie, préparaient déjà dans les
trésors du même Saint-Denis les éperons d'or, les gantelets, la cotte d'armes, l'armet
timbré, la tunique fleurdelisée, qui devaient servir au couronnement de Louis, père du
peuple : graves enseignements pour nos monarques, qui prennent sur un cercueil les
attributs de la puissance.

Supplions humblement Charles X d'imiter ses aïeux : trente-deux souverains de la
troisième race ont reçu l'onction royale, c'est-à-dire tous les souverains de cette race,
hormis Jean Ier, qui mourut quatre jours après sa naissance, Louis XVII et Louis
XVIII, qui furent visités de la royauté, l'un dans la tour du Temple, l'autre dans la terre
étrangère. Tous ces monarques ont été sacrés à Reims. Henri IV seul le fut à Chartres,
où l'on trouve encore dans les comptes de la ville une dépense de 9 francs pour une
pièce mise au pourpoint du roi : c'était peut-être à l'endroit du coup d'épée que le
Béarnais reçut à la journée d'Aumale [Je laisse ce paragraphe tel qu'il est, mais je dois dire que Louis le Gros
fut sacré à Orléans. Henri IV et Louis le Gros ne furent point sacrés à Reims, le premier parce que Reims était encore entre les
mains de la Ligue, et le second parce que deux archevêques de Reims étaient en contestation pour le siège de cette métropole. Il
faut remarquer de plus que Louis le Gros avait été associé au trône par son père Philippe Ier, lequel avait été sacré à Reims, de
sorte que Louis le Gros fut, pour ainsi dire, couronné deux fois. Les syndics du diocèse de Reims vinrent protester à Orléans
contre son sacre, prétendant que depuis Clovis l'archevêque de Reims était seul en possession du droit de couronner nos rois. Il
est donc constant que tous les rois de la race capétienne ont été sacrés à Reims, sauf le très petit nombre de ceux qui n'ont pu
l'être à cause d'empêchements majeurs. (N.d.A.)].

L'usage était que le roi allât à Reims à cheval, à la tête de sa maison et de ses gardes.
L'archevêque de Reims, premier pair ecclésiastique du royaume, faisait les frais du
sacre. Il représentait par tradition un des quatre témoins du côté maternel, sur les
douze témoins que le titre 58 de la loi Salique exigeait chez les Francs dans toutes les
actions civiles et criminelles.

Les paroles d'Adalbéron, archevêque de Reims, au sujet de la consécration de Hugues
Capet sont encore vraies aujourd'hui : " Le couronnement d'un roi des Français, dit-il,
est un intérêt public, et non une affaire particulière : publica sunt haec negotia, non
privata [Flodoard. (N.d.A.)]. " Que Charles X daigne peser ces mots, qui s'appliquaient à
l'auteur de sa race ; qu'en pleurant un frère il se souvienne qu'il est roi. Les chambres
ou les députés des chambres qu'il peut appeler à Reims à sa suite, les magistrats qui
grossiront son cortège, les soldats qui environneront sa personne, sentiront se fortifier
en eux, par une imposante solennité, la foi religieuse et monarchique. Charles VII fit
des chevaliers à son sacre ; le premier roi chrétien des Français reçut au sien le
baptême avec quatre mille de ses compagnons d'armes : Charles X créera de même à
son couronnement plus d'un chevalier pour la défense de la cause légitime, et plus d'un
Français y recevra un nouveau baptême de fidélité.

C'est donc à Reims que le prince objet de tant d'amour comblera les voeux de ses
peuples ; que le prélat en lui présentant la couronne de Charlemagne, l'épée de l'Etat,
le sceptre, l'anneau et la main de justice, adresse au ciel l'admirable prière réservée
pour cette cérémonie : " Dieu, qui par tes vertus conseille tes peuples, donne à celui-ci,
ton serviteur, l'esprit de ta sapience ! Qu'en ses jours naisse à tous équité et justice,
aux amis secours, aux ennemis obstacle, aux affligés consolation, aux élevés correction,
aux riches enseignement, aux indigents pitié, aux pèlerins hospitalité, aux pauvres sujets
paix et sûreté en la patrie ! Qu'il apprenne (le roi) à se commander soi-même, à
modérément gouverner un chacun, selon son état, afin, ô Seigneur ! qu'il puisse donner
à tout le peuple exemple de vie à toi agréable [Du Tillet. (N.d.A.)]. "

Cette prière sera suivie du serment du royaume, prêté sur le livre des Evangiles : dans
les temps primitifs nos rois le prononçaient en français, et dans les temps postérieurs en
latin. Ils s'obligeaient par ce serment à trois choses : A maintenir la paix de l'Eglise, à
défendre toute rapine, à commander dans tous jugements équité et miséricorde [Du
Tillet. (N.d.A.)]. On introduisit dans le XIIIe siècle une clause tirée d'une constitution du
concile de Latran, qui n'est plus en harmonie avec nos moeurs ni d'accord avec les lois
qui nous régissent. Nos derniers rois prononçaient aussi des serments relatifs aux
ordres du Saint-Esprit et de Saint-Louis, et depuis le règne de Louis XIV ils
s'engageaient à poursuivre les duels, sans jamais faire grâce aux duellistes.

Comme souvenir des premières assemblées de la nation, on demandait aux grands et
au peuple témoins du couronnement du souverain s'il y avait âme qui voulût
contredire [Manuscrits de Duchesne. (N.d.A.)]. On lâchait ensuite des oiseaux dans l'église, toutes
les portes ouvertes : image naïve de la liberté des Français. Notre constitution actuelle
n'est que le texte rajeuni du code de nos vieilles franchises.

C'est cette constitution que les successeurs de Louis XVIII devront désormais jurer de
maintenir dans la solennité de leur sacre [Charte, art. 74. (N.d.A.)], en ajoutant ce serment de la
monarchie nouvelle au serment de l'ancienne monarchie. Ainsi Charles X après avoir
reçu le complément de sa puissance des mains de la religion paraîtra plus auguste
encore en sortant consacré par l'onction sainte des fontaines où fut régénéré Clovis.

C'est une chose dont les conséquences sont immenses aujourd'hui pour notre patrie, et
dans les circonstances actuelles, qu'un monarque mourant au milieu de ses sujets et
transmettant son héritage à son successeur. Le dernier événement de cette nature date
de cinquante années, car on ne peut pas compter l'immolation de Louis XVI.
L'holocauste du roi martyr ne fut suivi ni d'une pompe funéraire ni d'un sacre ; un
nouveau règne ne commença point au pied des autels, et il y eut en France quelque
chose de ces ténèbres qui couvrirent Jérusalem à la mort du Juste.

Que Dieu accorde à Louis XVIII la couronne immortelle de saint Louis ! que Dieu
bénisse sur la tête de Charles X la couronne mortelle de saint Louis !

Le Roi est mort, vive le Roi !

[Fin de l'extrait des "Mémoires d'Outre-Tombe" de Chateaubriand]
 
 

 

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