Généalogie Mesnard-Maynard

 

 
 BIENVENUE
Origine: Vendée (Poitou, France)
Première trace: 1046 à Talmond (Vendée)
Filiation suivie à partir de 1382
Devise: "Pro Deo et Rege"

Extrait des "Mémoires d'Outre-Tombe"
de Chateaubriand sur les Guerres de Vendée

Pour m'écrire:

 mesnard{tiret}maynard
{a t} wanadoo.fr

 

 

Sommaire


Document fourni par les éditions Acamedia  http://www.acamedia.fr :
  

De la Vendée [Document électronique] / [Chateaubriand]

Septembre 1819.

L'ancienne constitution de la France fut attaquée par la tyrannie de Louis XI, affaiblie
par le goût des arts et les moeurs voluptueuses des Valois, détériorée sous les premiers
Bourbons par la réforme religieuse et les guerres civiles, terrassée par le génie de
Richelieu, enchaînée par la grandeur de Louis XIV, détruite enfin par la corruption de
la régence et de la philosophie du XVIIIe siècle.

La révolution était achevée lorsqu'elle éclata : c'est une erreur de croire qu'elle a
renversé la monarchie ; elle n'a fait qu'en disperser les ruines, vérité prouvée par le peu
de résistance qu'a rencontré la révolution. On a tué qui on a voulu ; on a commis sans
efforts les crimes les plus violents ; parce qu'il n'y avait rien d'existant en effet, et qu'on
opérait sur une société morte. La vieille France n'a paru vivante dans la révolution qu'à
l'armée de Condé et dans les provinces de l'ouest. Une poignée de gentilshommes,
commandés par le descendant du vainqueur de Rocroy, a terminé dignement l'histoire
de la noblesse française, et les paysans vendéens ont montré à l'Europe les anciennes
communes de France.

Nous allons rappeler ce que la Vendée a fait pour la monarchie, ce qu'elle a souffert
pour cette monarchie, puis nous dirons ce que les ministres du souverain légitime ont
fait à leur tour pour la Vendée. Il est bon qu'un pareil tableau soit mis sous les yeux des
hommes : il instruira les peuples et les rois.

Ce que la Vendée a fait pour la Monarchie.

La Vendée était restée chrétienne et catholique : en conséquence, l'esprit monarchique
vivait dans ce coin de la France. Dieu semblait avoir conservé cet échantillon de la
société afin de nous apprendre combien un peuple à qui la religion a donné des lois est
plus fortement constitué qu'un peuple qui s'est fait son propre législateur.

Dès les premiers jours de la révolution les Vendéens montrèrent une grande
répugnance pour les principes de cette révolution. Après la journée du 10 août 1792,
une insurrection éclata à Bressuire, et un premier combat fut livré le 24 août de la
même année. La levée de trois cent mille hommes, ordonnée par la Convention,
produisit une insurrection nouvelle. Un perruquier, nommé Gaston, se met à la tête des
insurgés : il est tué en marchant à l'ennemi. Le roi meurt, et des vengeurs naissent de
son sang. Jacques Cathelineau, simple voiturier de la commune du Pin-en-Mauges,
sort de sa chaumière le 14 mars 1793 : il se trouve que le voiturier est un grand
capitaine. A la tête de deux cents paysans il attaque un poste républicain, l'emporte et
s'empare d'une pièce de six, connue sous le nom du Missionnaire : voilà le premier
canon de la Vendée. Cathelineau arme sa troupe avec des fusils qu'il a conquis,
marche à Chemillé, défendu par cinq cents patriotes et deux couleuvrines : même
courage, même succès. La victoire fait des soldats : Stofflet, garde de chasse de M. de
Colbert rejoint Cathelineau avec deux mille hommes. Laforêt, jeune paysan du bourg
de Chanzeau, lui amène sept cents autres Vendéens. Les trois chefs se présentent
devant Chollet, forcent la ville, mettent en fuite la garnison, s'emparent de plusieurs
barils de poudre, de six cents fusils et de quatre pièces de canon, parmi lesquelles se
trouvait une pièce de douze que Louis XIII avait donnée au cardinal de Richelieu.
C'est cette pièce devenue si célèbre sous le nom de Marie-Jeanne : les paysans
vendéens y semblaient attacher leur destinée. Dans leur simplicité, ils ne s'apercevaient
pas que leur véritable palladium était leur courage.

La prise de Chollet fut le signal du soulèvement de la Vendée. Machecoul tombe,
Pornic est surpris. Bientôt avec les périls et la gloire paraissent Charette, d'Elbée,
Bonchamp, La Rochejaquelein, de Marigny, de Lescure et mille autres héros français,
semblables à ces derniers Romains qui moururent pour le dieu du Capitole et la liberté
de la patrie.

Cathelineau marche sur Villiers ; d'autres chefs, MM. de La Roche-Saint-André, de
Lyrot, Savin, Royrand, de La Cathelinière, Couëtus, Pajot, d'Abbayes, Vrignaux,
menacent Nantes, Niort et les Sables, Charette devient généralissime de la Vendée
inférieure ; d'Elbée, placé à la tête des forces de la haute Vendée, est secondé par
Bonchamp, Soyer, de Fleuriot, Scépeaux, noms qui rappellent les premiers temps de
la chevalerie. Les paysans du Bocage se soulèvent ; le jeune Henri de La
Rochejaquelein les conduit. Son premier essai est une victoire ; il bat Quétineau aux
Aubiers, et court se réunir à Cathelineau, d'Elbée, Stofflet et Bonchamp. Le général
républicain Ligonier s'avance avec cinq mille hommes ; il est défait auprès de Villiers.
Quatre jours après, nouvelle bataille à Beaupréau Ligonier, obligé de fuir, abandonne
son artillerie après avoir perdu trois mille hommes. Argenton est pris, Bressuire évacué.
Les Vendéens délivrèrent dans cette ville MM. Desessarts, Forestier, Beauvolliers, de
Lescure et Donnissan, illustres otages qui passèrent du pied de l'échafaud à la tête
d'une armée. Ils n'acceptèrent qu'une partie du bienfait de la Providence ; la patrie
avait demandé leur sang, ils répandirent leur sang pour la patrie.

De Bressuire les Vendéens se dirigent sur Thouars. Une muraille gothique et une rivière
profonde entouraient cette ville. Il faut s'en ouvrir les avenues par un combat sanglant.
L'assaut est donné : La Rochejaquelein monte sur les épaules de Texier, gravit les
murs, et se trouve bientôt seul exposé à tous les coups, comme Renaud sur les
remparts de Jérusalem. Thouars est emporté ; dix mille républicains, une nombreuse
artillerie, des munitions de toutes les sortes demeurent aux mains des vainqueurs ;
Thouars fournit encore aux royalistes des officiers qui devinrent célèbres. Il faut citer
ces braves, dont les noms sont aujourd'hui l'unique patrimoine de leurs familles : ce
furent MM. Dupérat, d'Herbaud, Maignau, Renou, Beauvolliers l'aîné, Marsonnière,
Sanglier, Mondion, Laugerie, Orre-Digueur, de Beaugé et de Laville-Regny, avec son
fils âgé de douze ans, que l'on voyait combattre auprès de lui.

Alors on forma sept divisions du pays dont on avait chassé l'ennemi, et l'on en confia la
garde à un égal nombre de corps vendéens. La terreur s'était emparée des patriotes ;
Nantes s'écriait : Frères et amis, à notre secours, le département est en feu !
ignoble jargon qui se mêlait dans la Vendée à la langue de la chevalerie. Cependant
une armée vendéenne est battue près de Fontenay : d'Elbée est blessé, et l'artillerie
prise, avec la fameuse Marie-Jeanne. Quinze mille paysans désespérés reparaissent
sous les murs de Fontenay, que défendaient douze mille hommes d'infanterie et
trente-sept pièces de canon. Chaque Vendéen n'avait que six coups à tirer : des
paysans bretons de la division du Loroux, armés de bâtons ferrés, se jettent sur les
batteries de canon, assomment les canonniers et s'emparent des pièces. Les Vendéens
d'abord tombés à genoux, se relèvent et se précipitent sur les républicains dont ils font
cesser le feu. L'armée ennemie est culbutée, Fontenay emporté, Marie-Jeanne reprise.
Quarante pièces de canon, quatre mille prisonniers, sept mille fusils, restent en
témoignage de la victoire : et la Convention, effrayée, songe à faire partir pour
combattre les vertus vendéennes jusqu'aux grenadiers qui gardaient ses forfaits et ses
échafauds.

Une proclamation rédigée à Fontenay par M. Desessarts annonça à l'Europe le succès
des hommes fidèles et leur ferme volonté de rétablir la monarchie. Ils invitaient à
rejoindre le drapeau blanc, mais la terreur dans l'intérieur, la gloire aux frontières,
enchaînaient tous les français : le roi n'avait alors pour lui que la justice de sa cause et la
Vendée.

Quand les divisions militaires de la haute Vendée se trouvèrent réunies, elles formèrent
une armée de quarante mille fantassins et de onze cents cavaliers. Vingt-quatre pièces
de canon avec leurs caissons accompagnaient les corps qui prirent et conservèrent le
nom de la grande armée. Y eut-il jamais rien de plus prodigieux dans l'histoire que
cette armée où l'on ne comptait pas un fusil qui ne fût une conquête, pas un canon qui
n'eût été enlevé avec une fourche ou bâton ? " Thirion nous écrit, disait Barrère à la
Convention, que tout les fois que les rebelles ont manqué de munitions il s'est trouvé à
point nommé une déroute des nôtres. " C'est ainsi que ceux qui avaient condamné
Louis XVI à l'échafaud appelaient les Vendéens des rebelles.

Cependant la Convention avait rassemblé à Saumur une armée de quarante mille
hommes d'infanterie et de huit mille hommes de cavalerie : quatre-vingts pièces
d'artillerie et deux régiments de cuirassier rendaient cette armée formidable La grande
armée vendéenne marche sans s'effrayer à ces nouveaux ennemis ; elle les pousse à
Doué, à Montreuil, et les accule dans Saumur. Les bataillons formés à Orléans, seize
bataillons venus de Paris, deux régiments de cuirassiers, composaient la garnison de
cette ville.

Trente pièces de canon bordaient son château et ses redoutes nouvellement élevées,
que le Thoué et la Loire baignaient de leurs eaux. Rien n'arrête les Vendéens ; tous
s'écrient : En avant, en avant ! Les Bretons enlèvent les canons ; les républicains
reculent jusqu'au pont Fouchard : M. de Lescure les suit l'épée au poing ; il est blessé.
Les cuirassiers chargent les Vendéens, qu'étonne cette espèce de cavalerie
invulnérable. Un brave soldat, nommé Dommaingué, crie aux paysans, comme César
criait à ses légions à Pharsale : Frappez au visage ! Il abat un cuirassier d'un coup de
carabine à la tête, et il est emporté lui-même d'un boulet de canon. Les cuirassiers se
replient, reviennent à la défense du pont Fouchard, que couvrait de son feu l'artillerie
vendéenne, commandée par M. de Marigny. Le combat se maintient de ce côté ; mais
Cathelineau et La Rochejaquelein avaient tourné les redoutes et marchaient sur la ville,
laissant derrière eux les fortifications et les avant-postes. Les troupes placées à la
garde des faubourgs fuient devant La Rochejaquelein, qui entre dans Saumur
accompagné seulement de M. de Beaugé. Il arrive au grand galop sur une place ou huit
cents républicains étaient rangés en bataille. Il était trop tard pour reculer : l'héroïsme
vient au secours de l'imprudence. Rendez-vous, dit La Rochejaquelein aux ennemis,
ou vous êtes morts ! Ceux-ci croient la ville emportée, et mettent bas les armes.
Quelques moments s'écoulent : personne ne paraît. Les républicains reviennent de leur
erreur, reprennent leurs armes, tirent sur les deux Vendéens, Beaugé est blessé ; La
Rochejaquelein le soutient sur son cheval et tue d'un coup de pistolet un soldat qui le
couchait en joue. Dans cet instant Desessarts accourt, suivi de quinze cents cavaliers :
la ville est prise.

Les redoutes tombent ; le château capitule. De toutes parts on ramène des troupeaux
de républicains prisonniers ; on les renvoie après leur avoir fait jurer qu'ils ne porteront
plus les armes contre le roi ; on leur coupe les cheveux pour les reconnaître, en cas
qu'ils violent leur parole. Les cheveux repoussèrent, et avec eux l'infidélité : les
Vendéens, à qui l'on ne faisait point de quartier, furent bientôt massacrés par ceux qui
leur devaient la liberté et la vie.

La renommée des Vendéens se répandit en Europe. Ils trouvèrent à Saumur
quatre-vingts pièces de canon, vingt mille fusils, cinquante milliers de poudre, des
vivres en abondance, des magasins de toutes sortes. Ils procédèrent à l'élection d'un
généralissime.

Le choix de MM. de Lescure, de Donnissan, La Rochejaquelein, et des autres
gentilshommes, tomba sur le voiturier Cathelineau, dont la gloire avait fourni les titres.
Les paysans, charmés, s'attachèrent davantage à une noblesse si généreuse et si brave.
On proposa dans le conseil premièrement de marcher sur Tours, secondement de
s'emparer des Sables et de La Rochelle, troisièmement d'attaquer Angers et de rentrer
dans la Vendée par le pont de Cé. Le premier avis était celui de La Rochejaquelein, et
c'était peut-être le meilleur par son audace ; le second était celui de Lescure, et c'était
le plus sage ; le troisième était celui de Cathelineau, et il prévalut.

M. d'Elbée, à peine guéri de sa blessure, vint rejoindre les Vendéens à Saumur. On vit
aussi arriver MM. Charles d'Autichamp, de Piron, de Boispréau, Duchénier, Magnan,
de La Bigotière. Les vainqueurs se mettent en marche pour suivre le plan du
généralissime. Angers ouvre ses portes. Le prince de Talmont se présente : il est
sur-le-champ nommé général de la cavalerie royaliste. Charette venait de reprendre
Machecoul dans la Vendée inférieure : Cathelineau lui propose de s'emparer de
Nantes et de soulever la Bretagne. L'attaque des deux armées vendéennes par l'un et
l'autre côté de Nantes devait être simultanée ; mais Charette arrive trop tôt, ou
Cathelineau paraît trop tard. Charette soutient seul la lutte pendant dix heures : il se
retirait lorsque le canon de la grande armée se fait entendre. L'action recommence de
toutes parts : on pénètre dans la ville, on se bat de rue en rue, de maison en maison. La
place va capituler ; mais Cathelineau reçoit un coup mortel : les paysans s'arrêtent. Il ne
restait plus qu'un léger effort à faire ; il ne fut pas fait : Nantes demeure au pouvoir des
républicains. Cinq millions de Français devaient périr, l'Europe devait être ébranlée
jusque dans ses fondements, avant que le fils de saint Louis remontât sur le trône de
ses pères. Tout avait été prévu pour la prise de Nantes dans les arrangements de la
sagesse humaine, fors les desseins de Dieu.

Cette grande entreprise manquée, les Vendéens ne sont point découragés ; ils se
rallient, battent les républicains à Châtillon, et trouvent à Coron un nouveau triomphe.
D'Elbée est nommé généralissime en remplacement de Cathelineau ; mais Charette
refuse de le reconnaître : une fatale division commençait à s'établir entre les chefs.
D'Elbée remporte à Chantonnay une victoire éclatante.

Cette victoire attire sur la Vendée une nouvelle masse d'ennemis qui, selon les rapports
du comité de salut public, se composait de quatre cent mille hommes. On y joignit la
garnison de Mayence. Les forces de la Vendée doublent en raison des périls. Lescure,
avec cinq mille huit cents hommes, disperse à Thouars trente-deux mille
réquisitionnaires. La Convention ordonne la destruction entière de la Vendée ; alors
commence le système des incendies qu'exécutaient des colonnes justement appelées
infernales. Les villes sont embrasées ; les chaumières, les moissons et les bois réduits
en cendres. L'armée de la haute Vendée vole au secours de Charette, qui battu cinq
fois se relevait toujours. M. d'Elbée rejoint l'habile général. " Où est l'ennemi ? " lui
dit-il. " Il suit mes pas, répond Charette ; voyez ces tourbillons de fumée ! " L'armée
patriote et l'armée vendéenne se rencontrent auprès de Torfou.

La première était en partie composée des Mayençois, qui voyaient pour la première
fois les paysans de la haute Vendée. Ceux-ci, à leur tour, n'avaient presque jamais
combattu d'aussi belles troupes et aussi bien disciplinées. Il y eut de part et d'autre un
mouvement de surprise et d'admiration. Le signal est donné, le combat s'engage. Les
deux armées, au milieu des incendies, étaient renfermées dans un cercle de flammes qui
embrasaient l'horizon : c'était comme une bataille aux enfers. L'impétuosité des paysans
royalistes l'emporte sur la valeur disciplinée : les Mayençois, contraints de céder le
terrain, se retirent en bon ordre. Ils sont défaits de nouveau à Montreuil. On eût
poursuivi la victoire si Charette n'eût voulu secourir la basse Vendée, que dévastaient
des colonnes incendiaires. Il entraîne d'Elbée avec lui.

Les deux armées, après avoir vaincu les républicains à Saint-Fulgent, revinrent pour
attaquer les Mayençois, qui se retirèrent sous les murs de Nantes.

La Convention, consternée, pour prolonger son horrible existence veut épuiser tout le
sang français ; six armées attaquent la haute Vendée. La plupart des chefs royalistes
étaient blessés, et pouvaient à peine se tenir à cheval. Nouvelle rencontre à Châtillon,
nouvelle défaite des républicains. La convention fulmine des décrets exterminateurs.
Une bataille terrible s'engage à La Tremblaye ; elle allait augmenter la gloire des
royalistes fidèles lorsque Lescure est blessé à mort. On se retire : les républicains
entrent dans Chollet.

Le comité de salut public annonce à la Convention que la guerre est terminée, et dans
ce moment même les paysans vendéens juraient de s'ensevelir sous les ruines de leur
patrie. Les chefs approuvent et embrassent eux-mêmes cette généreuse résolution :
c'est un bon parti, quand on aime la gloire, que de s'attacher au malheur. On tient
conseil à Beaupréau : les uns veulent marcher à Chollet et étouffer les vainqueurs au
milieu de leur triomphe ; les autres prétendent qu'il faut se rabattre sur la Vendée
inférieure, et s'appuyer à l'armée de Charette ; d'autres demandent qu'on passe la
Loire, et que l'on change le théâtre de la guerre : l'opinion la plus héroïque, celle de La
Rochejaquelein, l'emporte, et l'on se détermine à marcher droit à l'ennemi.

La France et l'Europe virent avec le plus profond étonnement ces paysans
magnanimes, qu'on croyait anéantis, venir attaquer une armée régulière animée par des
succès, justement fière de sa valeur. Le combat dura dix heures. On se battit à la
baïonnette. Les faubourgs de Chollet furent enlevés, abandonnés, enlevés de nouveau :
tantôt le drapeau blanc rétrogradait devant le drapeau tricolore, et tantôt le drapeau
tricolore reculait devant le drapeau blanc. Alors étaient aux prises ces terribles
Français dont les bataillons voyaient fuir les armées européennes. Enfin, repoussés, les
paysans sont poursuivis par la cavalerie républicaine. Les officiers vendéens se forment
en escadron : d'Elbée, Bonchamp, La Rochejaquelein, Allard, Dupérat, Desessarts,
Beaugé, Beaurepaire, de Royrand, Duchaffaut, Renou, Forêt, Legeai, Loiseau, et cent
cinquante braves couvrent les héroïques villageois, et arrêtent l'armée ennemie. Kléber
fond sur l'escadron royaliste, à la tête de dix bataillons de troupes régulières. D'Elbée
et Bonchamp tombent percés de coups ; trente de leurs compagnons sont abattus à
leurs côtés. Monté sur un cheval blessé qui jetait le sang par les naseaux, La
Rochejaquelein, blessé lui-même, ses habits criblés de balles et tailladés de coups de
sabre, demeure seul chargé de la retraite. Dans ce moment, de Piron lui amène deux
mille hommes : le combat renaît, se prolonge dans la nuit, laisse aux Vendéens le temps
d'emporter leurs blessés et de se retirer à Beaupréau.

L'indomptable La Rochejaquelein voulait recommencer le combat et revenir à Chollet :
on ne suivit point cet avis de l'héroïsme ou du désespoir. On se replia sur
Saint-Fulgent, où Bonchamp rendit le dernier soupir. D'Elbée et Lescure vivaient
encore ; mais ils étaient blessés mortellement : le premier fut porté à l'île de
Noirmoutiers, le second resta avec l'armée.

Cependant cette armée de la haute Vendée, jadis si brillante, maintenant si
malheureuse, se trouvait resserrée entre la Loire et six armées républicaines qui la
poursuivaient. Pour la première fois, une sorte de terreur s'empara des paysans ; ils
apercevaient les flammes qui embrasaient leurs chaumières et qui s'approchaient peu à
peu ; ils entendaient les cris des femmes, des vieillards et des enfants ; ils ne virent de
salut que dans le passage du fleuve. En vain les officiers voulurent les retenir ; en vain
La Rochejaquelein versa des pleurs de rage : il fallut suivre une impulsion que rien ne
pouvait arrêter. Vingt mauvais bateaux servirent à transporter sur l'autre rive de la
Loire la fortune de la monarchie.

On fit alors le dénombrement de l'armée : elle se trouva réduite à trente mille soldats ;
elle avait encore vingt-quatre pièces de canon, mais elle commençait à manquer de
munitions et de cartouches.

La Rochejaquelein fut élu généralissime ; il avait à peine vingt-un ans : il y a des
moments dans l'histoire des hommes où la puissance appartient au génie. Lorsque le
plan de campagne eut été arrêté dans le conseil, que l'on se fut décidé à se porter sur
Rennes, l'armée leva ses tentes. L'avant-garde était composée de douze mille
fantassins soutenus de douze pièces de canon ; les meilleurs soldats et presque toute la
cavalerie formaient l'arrière-garde. Entre ces deux corps cheminait un troupeau de
femmes, d'enfants, de vieillards, qui s'élevait à plus de cinquante mille. L'ancien
généralissime, le vénérable Lescure, était porté mourant au milieu de cette foule en
larmes qu'il éclairait encore de ses conseils et consolait par sa pieuse résignation. La
Rochejaquelein, qui comptait moins d'années et plus de combats qu'Alexandre,
paraissait à la tête de l'armée, monté sur un cheval que les paysans avaient surnommé
le daim, à cause de sa vitesse. Un drapeau blanc en lambeaux guidait les tribus de
saint Louis, comme jadis l'arche sainte conduisait dans le désert le peuple fidèle. Ainsi,
tandis que la Vendée brûlait derrière eux, s'avançaient avec leurs familles et leurs autels
ces généreux Français sans patrie au milieu de leur patrie : ils appelaient leur roi, et
n'étaient entendus que de leur Dieu. Si La Rochejaquelein dans la Vendée avait brillé
par les qualités d'un soldat, il déploya sur l'autre rive de la Loire les talents d'un
capitaine : les grands caractères, souvent peu remarquables dans la prospérité, font
éclater leur vertu dans le malheur, au contraire des faux grands hommes, qui paraissent
extraordinaires dans le bonheur et deviennent communs dans l'adversité. Les soldats
de l'armée royale catholique, embrassant eux-mêmes sans s'étonner toute la grandeur
de leur infortune, ne voulurent point trahir leurs revers. Jamais la Vendée ne jeta un si
vif éclat que lorsque, errante et fugitive, elle était prête à s'évanouir au milieu des forêts
de la Bretagne. Elle trompa les prophéties de Barrère : " Les Vendéens, avait-il dit à la
Convention, sont semblables à ce géant fabuleux qui n'était invincible que quand il
touchait la terre.

" Il faut les soulever, les chasser de leur propre terrain pour les abattre. " Le comité de
salut public se trompait : les Vendéens tiraient leurs forces de leur conscience et de leur
honneur ; ils emportaient avec eux cette patrie.

La victoire ouvrit leur nouvelle carrière : Ingrande, Candé, Château, Gonthier,
tombèrent devant eux ; quinze mille gardes nationaux ne les purent empêcher d'entrer
dans Laval, où sept mille paysans manceaux et bretons vinrent les rejoindre.

A peine s'étaient-ils reposés deux jours dans cette ville, qu'on signala l'approche de
l'ennemi. C'étaient les Mayençois, qui, fiers d'avoir forcé les Vendéens à quitter leurs
foyers, croyaient qu'ils n'oseraient désormais les attendre. Ils attaquent brusquement les
courageux fugitifs, qui les repoussent, les forcent à se replier sur Château-Gonthier,
après leur avoir tué ou blessé seize cents hommes.

Bientôt toutes les forces conventionnelles sont réunies : elles reviennent à Laval
présenter la bataille à La Rochejaquelein, qui l'accepte. M. de Lescure expirant
harangue l'armée ; tout s'ébranle : on se bat avec un affreux acharnement. Les canons
sont enlevés à la course, comme de coutume. On en vient à l'arme blanche, aux coups
de pistolet ; on se prend aux cheveux ; on lutte corps à corps. Le général républicain
Beaupuy, blessé d'un coup de feu, fait porter dans les rangs sa chemise sanglante pour
encourager ses soldats. La cause juste est encore une fois victorieuse : les Mayençois
sont exterminés par ces mêmes paysans qu'ils venaient de chasser de leurs chaumières.

La bataille de Laval renouvela les frayeurs des conventionnels ; ils crurent voir les
Vendéens arriver à Paris. Pour se mettre à l'abri de l'invasion royaliste, on coupe les
routes, on fait sauter les ponts, on détruit les magasins. Trente mille hommes des
meilleures troupes sont tirés de l'armée du nord. Une autre armée, composée de
gardes nationaux et des garnisons des ports, se forme à Cherbourg. On voit accourir
avec leur guillotine de vieux révolutionnaires tout cassés de crimes, pour battre
monnaie et faire des soldats. On arrête, on dépouille, on égorge tout ce qui est réputé
suspect : l'innocence malheureuse paye les terreurs de la conscience coupable.

Il y avait quelque fondement aux craintes des révolutionnaires. Le prince de Talmont,
après la dernière victoire avait en effet proposé de marcher sur Paris, de fouiller le
repaire de la Convention, ou, si la chose était impossible, de prendre à dos les armées
républicaines de Flandre et de se réunir aux Autrichiens. Au lieu d'adopter ce plan
digne du caractère vendéen, le conseil, par des suggestions étrangères prit le parti de
diriger l'armée sur Granville, dans l'espoir d'établir une communication entre
l'Angleterre et les royalistes : résolution qui perdit tout.

On prit donc la route de Granville par Mayenne, Ernée, Fougères, Antrain, Dol,
Pontorson et Avranches ; on ne rencontra d'obstacles que dans les faubourgs d'Ernée
et de Fougères. M. de Lescure expira avant d'entrer dans cette dernière ville. L'illustre
veuve du général vendéen emporta dans un cercueil les dépouilles mortelles de son
mari : elle craignit que la tombe de Lescure ne fût violée Quelque temps après cet
homme, qui laissait un nom immortel, fut enterré au bord d'un grand chemin, sur un
coin de terre inconnu.

Arrivés devant Granville, les Vendéens brusquent la place. Les faubourgs sont forcés ;
une brèche est faite aux remparts. Déjà les soldats sont sur les murs ; mais les Anglais
ne paraissant point à la vue du port, la garnison continue à se défendre. La lassitude
s'empare des paysans : après trente-six heures, ils abandonnent l'assaut de la ville à
moitié prise. Une sédition éclate dans l'armée ; les paysans s'écrient qu'ils veulent
retourner dans leur pays : ils entraînent leurs chefs. On reprend le chemin que l'on avait
parcouru.

A peine était-on rentré à Dol, que trois armées républicaines fondent sur l'armée
royaliste. Là se donne une des plus furieuses batailles qui aient jamais été livrées entre
Français : elle dura deux jours ; commencée dans les faubourgs de Dol, elle ne finit que
dans les murs d'Antrain. Douze mille républicains tués ou blessés restèrent sur le
champ de bataille. Ce fut à la fois la plus grande et la dernière victoire de ces royalistes
qu'avaient commandés Cathelineau, d'Elbée, Lescure et La Rochejaquelein.

La Vendée retournait comme un lion à son antre : les républicains n'osaient plus lui
barrer le chemin ; ils se contentaient de l'attendre derrière des remparts. Parvenus sous
les murs d'Angers, les royalistes, repoussés comme à Granville, ne peuvent passer la
Loire : l'armée se rabat sur Beaugé, emporte La Flèche, se retire au Mans, où elle doit
trouver son tombeau. Des réquisitionnaires, conduits par des représentants du peuple,
viennent troubler ses derniers moments : elle se lève, les chasse et se repose. Arrive
enfin une armée régulière, composée des débris de toutes les armées vaincues par les
Vendéens. L'affaire s'engage : le géant de la Vendée se débat écrasé sous le poids de
la France révolutionnaire ; il ébranle encore de ses mains le monstrueux monument de
l'athéisme et du régicide ; mais la victoire échappait aux Machabées, et le moment du
sacrifice était venu. On s'était battu tout le jour aux environs de la ville ; malgré la nuit,
on continuait de se battre dans les rues, à la lueur des amorces et du feu du canon. " Il
était neuf heures du soir, dit le bulletin publié par les généraux républicains : là une
fusillade terrible s'engage de part et d'autre. On se dispute le terrain pied à pied : le
combat a duré jusqu'à deux heures du matin. De part et d'autre on est resté en
observation : les brigands profitèrent de l'obscurité pour évacuer la ville... Les rues, les
maisons, les places publiques sont jonchées de cadavres, et depuis quinze heures ce
massacre dure encore... Enfin, voici la plus belle journée que nous ayons eue depuis
dix mois que nous combattons les brigands... "

Les restes de l'armée vendéenne se rapprochèrent de la Loire pour en tenter le
passage. Ce n'étaient plus des soldats, mais des martyrs : des prêtres portaient des
malades sur leurs épaules ; des jeunes filles, des femmes, des enfants, des vieillards
expiraient dans les fossés et sur les chemins. On se crut heureux lorsque l'on parvint à
Ancenis, et qu'on aperçut les champs de la patrie de l'autre côté de la Loire. Mais il n'y
avait que deux bateaux sur la rive bretonne. Quatre grosses barques chargées de foin
étaient attachées à la rive opposée. La Rochejaquelein, Stofflet et Beaugé, escortés
par une vingtaine de soldats, passent dans les deux bateaux, pour s'emparer des
barques et les envoyer à l'armée. A peine avaient-ils mis pied à terre qu'ils sont
attaqués par une grosse colonne de républicains ; l'escorte royaliste est dispersée.
Forcé de se retirer au fond d'un bois, La Rochejaquelein se retrouve seul dans cette
Vendée au milieu des champs de bataille déserts, où il ne rencontre plus que sa gloire.

Les corps vendéens, poursuivis sur la rive droite de la Loire, voulurent gagner le bourg
de Niort. Ils étaient encore commandés par MM. Donnissan, de Marigny, Fleuriot, de
Lyrot, Desessarts, de Langrenière, d'Isigny, de Piron, et par le prince de Talmont.
Atteints dans Savenay, ces braves chefs firent des prodiges de valeur, qui consolent le
guerrier expirant et qui souvent influent par de glorieux souvenirs sur la destinée des
peuples. L'armée fut détruite ; ses soldats se dispersèrent dans la forêt de Gavres, et
de là se répandirent dans les autres bois de la Bretagne, comme des semences
fécondes d'héroïsme et de fidélité.

Quand on a raconté tant de combats, on sent le besoin de se reposer ; mais
l'infatigable Vendée ne laisse pas le temps à l'historien de prendre haleine. Au moment
où il croit sa tâche finie, voilà que La Rochejaquelein, Stofflet et Marigny reparaissent ;
Charette livre de nouveaux combats, qui finissent par un traité glorieux, et la guerre des
chouans sort des débris de la grande armée vendéenne.

Cette dernière guerre différa de celle que nous venons de raconter parce qu'elle
s'établit chez un peuple dont les moeurs sous quelques rapports s'éloignent des moeurs
vendéennes. D'une humeur mobile et d'un caractère obstiné, les Bretons se distinguent
par leur bravoure, leur franchise, leur fidélité, leur esprit d'indépendance, leur
attachement à la religion, leur amour pour leur pays. Fiers et susceptibles, sans
ambition et peu faits pour les cours, ils ne sont avides ni de places, ni d'argent, ni
d'honneurs. Ils aiment la gloire, mais pourvu qu'elle ne gêne en rien la simplicité de leurs
habitudes ; ils ne la recherchent qu'autant qu'elle consent à vivre à leur foyer comme un
hôte obscur et complaisant qui partage les goûts de la famille. Tels se montrèrent Du
Guesclin, Moreau, Cadoudal.

La guerre des chouans produisit une foule de petits combats et de grandes actions.
Quiberon vit son sacrifice : la France révolutionnaire en égorgeant les compagnons de
Suffren, abdiqua l'empire des mers. La chouannerie, organisée dans les provinces de
l'ouest, s'étendit jusqu'aux portes de Versailles. Georges Cadoudal commandait le
Morbihan, M. de Bourmont le Maine, M. de Châtillon la rive droite de la Loire, M. de
La Prévalaye la haute Bretagne ; la Normandie reconnut les ordres de M. de Frotté.
Le Mans fut pris par M. de Bourmont, Saint-Brieuc par Cadoudal ; Nantes même, qui
avait résisté à Cathelineau et à Charette, tomba pendant quelques moments au pouvoir
de M. de Châtillon. Quinze mille Vendéens se montraient encore en armes sur la rive
gauche de la Loire : c'étaient les restes des nouvelles armées formées par La
Rochejaquelein, Stofflet, Marigny et Charette. La Rochejaquelein avait enfin terminé,
dans un combat obscur, son éclatante carrière : un corps redoutable recevait les ordres
de Stofflet, mais ce chef violent avait fait périr le valeureux Marigny. Charette, qui
s'était toujours maintenu dans la basse Vendée, se faisait admirer même des
républicains par ses retraites autant que par ses attaques, par ses revers autant que par
ses succès. Après mille combats et des torrents de sang versé, le général Turreau avait
donné l'ordre d'évacuer la Vendée. L'indépendance et la victoire restaient donc aux
royalistes ; la Convention en était pour les frais de ses crimes ! Enfin, le 9 thermidor
vint faire cesser le régime de la terreur. On adopta contre la Vendée un plan de guerre
plus généreux ; les deux partis, fatigués, commençaient à désirer la paix : Charette
entra en négociations.

Les envoyés royalistes demandèrent le rétablissement immédiat de la religion
catholique et de la monarchie légitime, la remise entre leurs mains de Louis XVII et de
la jeune princesse sa soeur, le rappel des émigrés, et, en attendant l'exécution de ces
clauses, l'indépendance absolue du pays des chouans et des Vendéens. Les
républicains eurent l'air de se rendre à ces conditions, mais ils exigèrent qu'elles
demeurassent secrètes et qu'elles ne parussent point dans le traité public, si ce traité
avait lieu. Ils voulurent que la monarchie ne fût proclamée que le 1er juillet 1795 ; que
les enfants de Louis XVI ne fussent remis aux Vendéens que le 13 juin de la même
année, et que les émigrés ne rentrassent en France qu'à cette même époque. La
position de Charette l'obligea à consentir à ces délais, et à souffrir le gouvernement
républicain jusqu'au moment fixé pour le rétablissement du trône. Alors un traité public
fut signé à La Jaunaye, le 27 février 1795

Ce traité accorda aux Vendéens le libre exercice de la religion catholique, la
possession paisible de leur pays, un corps militaire payé par la république et
commandé par Charette, l'exemption de toute réquisition et de toute conscription, le
remboursement de 1 500 000 livres de bons royaux émis par les généraux royalistes ;
une forte indemnité en argent, mobilier, outils de labourage ; la radiation des émigrés
vendéens ; la restitution des biens saisis et la levée des séquestres. Les royalistes
conservèrent jusqu'aux fruits des biens des réfugiés patriotes, fruits qu'ils avaient perçus
pendant l'insurrection : la république se chargea de dédommager les propriétaires.

Certes, si jamais les hommes ont reconnu l'empire de la vertu, c'est par ce traité de La
Jaunaye. Avec qui la Convention capitulait-elle ? Victorieuse dans toute l'Europe, la
plupart des rois de l'Europe étaient tombés à ses pieds ; la Vendée même n'existait
plus pour ainsi dire : c'était à ses ruines, c'était aux cendres des La Rochejaquelein, des
Bonchamp, des Marigny, des Talmont, des Lescure, des d'Elbée, qu'on promettait le
rétablissement de la royauté légitime, tant le seul nom de la Vendée inspirait de crainte,
de respect et d'admiration ! M. Dupérat, envoyé par Charette auprès des
représentants pour négocier le traité, refusait de reconnaître, même provisoirement, la
république : " Quoi ! lui dit un des représentants, vous ne voulez pas reconnaître une
république que tous les rois de l'Europe ont reconnue ? - Monsieur, répondit fièrement
l'ambassadeur vendéen, ces princes-là ne sont pas des Français. "

La France parut ivre de joie à la nouvelle de la conclusion du traité ; la Convention
elle-même, délivrée de sa frayeur, faisait entendre des chants de triomphe ; elle s'écriait
: " Enfin la Vendée est rentrée dans le sein de la république ! " Mais la Convention
n'avait cherché qu'à tromper Charette pour le désarmer ; elle ne tint point les
conditions du traité. Charette, éclairé trop tard, recommença les hostilités. Jamais il ne
déploya plus de talents et de ressources : avec quelques paysans découragés, il obtint
des victoires et lutta contre une armée de cent quarante mille soldats disciplinés. Enfin,
resté seul, dangereusement blessé à la tête et à la main, après avoir erré dans les bois,
il fut pris par ses ennemis. En immolant ce grand homme, la Convention crut immoler à
la fois la monarchie et la Vendée : Stofflet avait péri peu de temps avant Charette.

Quand un homme extraordinaire disparaît, il se fait dans le monde une sorte de silence,
comme si celui qui remplissait la terre de son nom avait emporté tout le bruit. Trois
années de paix suivirent dans la Vendée la mort de Charette. Une conscription, dont
on n'exempta pas les chouans et les Vendéens, fit reprendre les armes en 1799.
L'emprunt forcé et la loi des otages augmentèrent les troubles. Toutes les provinces de
l'ouest s'ébranlèrent, et ce fut alors que les chouans obtinrent les succès dont nous
avons parlé plus haut. La force et la perfidie mirent fin à cette nouvelle guerre
Buonaparte était monté sur le trône de saint Louis.

Pendant le règne de l'usurpateur, la Vendée ne fit que soigner ses blessures et
renouveler dans ses veines le sang que ses premiers combats avaient épuisé. Ses
transports de joie éclatèrent à la restauration. Lors de la trahison du 20 mars, les
Vendéens et les Bretons ne démentirent point leur loyauté : on vit reparaître
quelques-uns de ces anciens noms si connus sous la république, si oubliés sous la
monarchie. Cette terre vendéenne ne pouvait se lasser de produire, comme des plantes
naturelles à son sol, des La Rochejaquelein, des Charette, des Cathelineau : Rome
avait vu de grands citoyens se succéder ainsi dans des familles immortelles. Louis de
La Rochejaquelein, frère de Henri, combat et meurt comme cet illustre frère ; il laisse
lui-même un frère valeureux, une soeur héroïque pour sauver le présent, un fils pour
défendre l'avenir. M. de Beauregard, digne d'être allié à cette famille, expire sur le
champ de bataille. Le jeune Charette tombe comme son oncle le grand capitaine ; le
jeune Cathelineau combat comme son père. M. de Suzannet perd la vie dans les lieux
témoins de sa constante fidélité. N'oublions pas l'infortuné de Guignes, à peine âgé de
seize ans, que l'on rencontra parmi les morts, la tête frappée d'une balle et le corps
percé de six coups de baïonnette. MM. d'Autichamp, Sapinaud, Dupérat, Duchaffaut,
Robert, Tranquille, Renou semblent, pour ainsi dire, sortir de la tombe ; ce dernier,
surnommé Bras de Fer, qui avait fait toutes les campagnes de la Vendée, ne veut pas
manquer la dernière. En retrouvant ces capitaines, on croit voir revivre d'antiques
personnages dont on aurait déjà lu l'histoire dans les Chroniques de Froissart ou dans
celles de Saint-Denis. La vertu du sol vendéen fait éclore dans les nobles coeurs la
vertu de la fidélité, et le général Canuel ira sauver à Lyon la monarchie qu'il a défendue
au combat de Mathes.

D'une autre part, les paysans bretons et manceaux soutiennent la cause royale : MM.
de La Prévalaye, de Coislin, de Grizolles, de La Boissière, de Courson, les conduisent
au feu. Un traité de pacification, approuvé par les uns, blâmé par les autres, vint
suspendre cette guerre des Cent Jours. Du moins, ce traité, quel qu'il soit, est encore
honorable à la valeur vendéenne. Par ce traité, il est libre aux généraux vendéens de
rester en France ou de passer en Angleterre, de vendre et d'emporter leurs propriétés ;
s'ils se décident à rester en France, ils peuvent habiter partout où ils voudront : " En
traitant, dit l'article 4, avec des Français qui dans leurs erreurs même, ont montré une
loyauté constante, toute défiance serait injuste. " Tous les individus arrêtés seront mis
en liberté, aucune levée d'hommes ne peut avoir lieu dans le pays insurgé pendant le
cours de 1815. Buonaparte s'engage à demander et à obtenir des chambres un
dégrèvement pour les impositions des provinces de l'ouest. Les individus qui ont des
talents seront admis aux places aux mêmes conditions que les autres citoyens. On
accordera des récompenses et des pensions à ceux qui ont contribué à la pacification
générale. Buonaparte s'en rapporte à la loyauté des signataires de la pacification pour
la remise des armes et des munitions qui ont été débarquées sur nos côtes.

Et c'est l'ancien maître du monde qui suspend sa conscription et ses impôts, qui traite
avec de tels égards des hommes armés contre sa puissance !

La première guerre de la Vendée fut utile à la monarchie légitime en maintenant
l'honneur de cette monarchie, en prouvant la force des véritables défenseurs de cette
monarchie. Elle finit par un traité qui fut violé à la vérité, mais dont les clauses secrètes
stipulaient le rétablissement de l'autorité légitime. Charette fit donc avec dix mille
paysans, à Nantes, ce que l'Europe n'a pu faire que vingt ans après, avec trois cent
mille hommes, à Paris.

La France monarchique et les rois de l'Europe veulent-ils savoir combien la Vendée a
été utile, combien elle a retardé leur défaite et suspendu leurs revers, qu'ils écoutent
Barrère parlant à la Convention au nom du comité de salut public : " C'est à la Vendée,
dit-il, que correspondent les aristocrates, les fédéralistes, les départementaires, les
sectionnaires ; c'est à la Vendée que se reportent les voeux coupables de Marseille, la
vénalité honteuse de Toulon, les mouvements de l'Ardèche, les troubles de la Lozère,
les conspirations de l'Eure et du Calvados, les espérances de la Sarthe et de la
Mayenne, le mauvais esprit d'Angers et les sourdes agitations de quelques
départements de l'ancienne Bretagne.

" Détruisez la Vendée, Valenciennes et Condé ne sont plus au pouvoir de l'Autrichien.

" Détruisez la Vendée, l'Anglais ne s'occupera plus de Dunkerque.

" Détruisez la Vendée, et le Rhin sera délivré des Prussiens.

" Détruisez la Vendée, l'Espagne se verra harcelée, conquise par les méridionaux joints
aux soldats victorieux de Mortagne et de Chollet.

" Détruisez la Vendée, et Lyon ne résistera plus ; Toulon s'insurgera contre les
Espagnols et les Anglais, et l'esprit de Marseille se relèvera à la hauteur de la révolution
républicaine.

" Enfin, chaque coup que vous porterez à la Vendée retentira dans les villes rebelles,
dans les départements fédéralistes et dans les frontières envahies. "

Le comité de salut public ne disait que trop vrai, et la Vendée détruite ou pacifiée livra
le monde à la puissance des Français.

La seconde guerre de la Vendée a été du plus grand secours à l'autorité légitime.
Pendant les négociations qui eurent lieu à Paris avec les puissances coalisées, le
ministère ne présenta-t-il pas les armées royales de l'intérieur comme le contingent du
roi ? En considération de l'entretien de ces armées, n'allégea-t-on pas les charges
imposées à la France ? Les alliés eux-mêmes ne sont pas moins redevables à cette
seconde Vendée. " L'armée de la Vendée, dit le général Gourgaud, commandée par le
général Lamarque, comptait huit régiments d'infanterie de ligne, deux de jeune garde,
deux de cavalerie et dix escadrons de gendarmerie, partie à pied, partie à cheval,
formant plus de trois mille gendarmes... "

" La guerre de la Vendée, ajoute-t-il ailleurs, allumée le 15 mai, avait diminué l'armée
du nord d'une quinzaine de mille hommes, dont trois régiments de dragons, deux de la
jeune garde et un bon nombre de détachements et de troisièmes bataillons. "

Eh bien, supposons que ces quinze mille hommes eussent pu rejoindre Buonaparte,
nous demandons quel eût été le résultat de la bataille de Waterloo ? A quoi le succès
de cette bataille a-t-il tenu ? Quel léger poids pouvait faire pencher la balance ?

Que seraient devenus l'Europe et la légitimité en cas de revers ? Le même général
Gourgaud va répondre. " On proposait, dit-il, de réunir au 15 juin le plus de troupes
qu'il serait possible, et l'on calculait pouvoir réunir de cent trente à cent quarante mille
hommes sur la frontière du nord ; d'attaquer aussitôt, de disperser les Anglais et de
chasser les Prussiens au delà du Rhin. Cela obtenu, tout était terminé ; une révolution
dans le ministère aurait lieu à Londres ; la Belgique se lèverait en masse, et toutes les
troupes belges passeraient sous leur ancien étendard : toutes les troupes de la rive
gauche du Rhin, celles de Saxe, de Bavière, de Wurtemberg, etc., fatiguées du joug de
la Prusse et de l'Autriche, se tourneraient du côté de la France, etc. " Il est possible
que les événements eussent trompé tous ces calculs, mais du moins il est certain que le
sang du second La Rochejaquelein et du second Charette, que le sang de Suzannet et
de plusieurs autres royalistes français n'a pas inutilement coulé pour les rois de
l'Europe. Mais quand l'immolation de la victime sans tache a désarmé la colère du ciel,
songe-t-on au sort de la victime ?

Il reste prouvé que dans aucun pays, que dans aucun temps, jamais sujets n'ont servi
leurs rois comme les Vendéens ont servi le leur. Nous allons bientôt voir ce qu'ils ont
souffert pour la cause qu'ils défendaient ; mais on perdrait une partie de l'admiration
que l'on doit avoir pour les grandes choses qu'ils ont faites si l'on ne s'arrêtait un
moment au détail de leurs moeurs et de leur caractère. Les faibles moyens avec
lesquels ils ont commencé une lutte gigantesque en rendent les résultats plus prodigieux.

Les Vendéens eurent pour premières armes quelques méchants fusils de chasse, des
bâtons durcis au feu, des faux, des broches et des fourches. Leurs cavaliers étaient
montés sur des chevaux de labourage. Ils se servaient de bâts faute de selles, de
cordes au lieu d'étriers. On voyait sur le champ de bataille, en face des troupes
républicaines des paysans en sabots, vêtus d'une casaque brune et bleue, rattachée par
une ceinture de mouchoirs. Leur tête était recouverte d'un bonnet ou d'un chapeau
rond à grands bords. Ces bonnets ou ces chapeaux étaient ornés de chapelets, de
plumets blancs ou de cocardes de papier blanc. Lorsque les Vendéens avaient un
sabre, ils l'attachaient à leur côté avec une ficelle : ils suspendaient pareillement leurs
fusils à leurs épaules, comme des chasseurs. Presque tous portaient une image de la
croix, ou du sacré-coeur, attachée sur leur poitrine. Si les sacrifices à l'honneur et à la
fidélité, si l'extrême indigence et l'extrême courage pouvaient être ridicules, les
Vendéens l'auraient été quelquefois. Ils remplaçaient leurs chétifs vêtements pourris par
les pluies, percés par les balles, avec tout ce que le hasard offrait à leur héroïque
misère : on a vu un de leurs officiers se battre entortillé dans une robe de juge ; un autre
s'élancer et mourir au milieu du feu, n'ayant pour couvrir sa nudité qu'un morceau de
serge. Un adjudant patriote ayant été conduit à M. de La Rochejaquelein, alors
généralissime, il trouva celui-ci dans une hutte à branchages, vêtu d'un habit de paysan,
le bras en écharpe, un bonnet de laine sur la tête.

La bravoure des Vendéens était reconnue même de leurs plus implacables ennemis.
L'antiquité ne nous a point transmis de paroles plus belles que ces paroles si connues
de La Rochejaquelein : Si j'avance, suivez-moi ; si je recule, tuez-moi ; si je meurs,
vengez-moi. A la première affaire de Laval, le jeune guerrier poursuivant l'ennemi se
trouve seul en face d'un grenadier qui chargeait son arme. La Rochejaquelein était à
cheval, mais blessé, et portant le bras droit en écharpe : il fond sur le grenadier, le saisit
au collet avec la seule main qu'il eût de libre. Le grenadier se débat et cherche à percer
de sa baïonnette le cheval et le cavalier. Des paysans surviennent et veulent tuer le
grenadier. La Rochejaquelein le sauve, et lui dit : " Va rejoindre tes chefs ; tu leur
annonceras que tu as lutté avec le général de l'armée royale, qu'il ne porte point
d'armes, qu'il n'a qu'une main de libre, et que tu n'as pu le blesser. " C'est tout le soldat
français.

Le général Turreau a peint La Rochejaquelein dans une seule ligne : " J'ai ordonné au
général Cordelier, écrit-il, de faire déterrer La Rochejaquelein et de tâcher d'acquérir
des preuves de sa mort ." Quel est donc cet étrange jeune homme dont il faut déterrer
le cadavre pour tranquilliser une république qui comptait dans ses camps un million de
soldats victorieux ? Quel est donc ce héros de vingt-un ans qui causait aux ennemis des
rois la même frayeur qu'inspirait aux Romains le vieil Annibal exilé, désarmé et trahi ?
Bonchamp rappelait toutes les vertus de Bayard ; même désintéressement, même
humanité, même courage. C'était un de ces Français tels que les formaient nos
anciennes moeurs et tels qu'on n'en verra plus. Une foule de prisonniers républicains lui
durent la vie ; il engagea le patrimoine de ses pères pour soutenir ses compagnons
d'armes. Un représentant du peuple écrivait à la Convention : " La perte de Bonchamp
vaut une victoire pour nous, car il est de tous les chefs des Vendéens celui en qui ils
avaient le plus de confiance, qu'ils aimaient le mieux et qu'ils suivaient le plus volontiers.
" Des historiens prétendent que les républicains mutilèrent son cadavre et envoyèrent
sa tête à la Convention.

La religion semblait dominer particulièrement dans le jeune Lescure. il communiait tous
les huit jours ; il avait porté longtemps un cilice, dont on voyait la marque sur sa chair.
Cette armure n'était pas à l'épreuve de la balle, mais elle était à l'épreuve des vices ;
elle ne défendait pas le coeur de Lescure contre l'épée, elle le mettait à l'abri des
passions. Plus de vingt mille prisonniers patriotes, sauvés par l'humanité du général
vendéen, trouvèrent sans doute qu'un cilice était aussi bon dans les combats qu'un
bonnet rouge.

Stofflet, brave soldat, chef intelligent, mourut en criant vive le roi ! Il avait du coeur, et
de cette vertu opiniâtre qui ne cède jamais à la fortune, mais qui ne la dompte jamais.

Charette commanda le feu du peloton qui lui arracha la vie, lui seul se trouva digne de
donner le signal de sa mort. Jamais capitaine, depuis Mithridate, n'avait montré plus de
ressource et de génie militaire.

Le fier d'Elbée, couvert de blessures, fut pris dans l'île de Noirmoutiers ; sa faiblesse
l'empêcha de se lever. Ceux qui l'avaient vu si souvent debout sur le champ de bataille
le fusillèrent dans un fauteuil. On eût dit d'un monarque recevant sur son trône les
hommages de la fidélité.

Le prince de Talmont, en allant à la mort, prouva qu'il était du sang de La Trémouille. "
Fais ton métier, dit-il au bourreau ; je fais mon devoir. "

De tous ces chefs, les uns étaient nobles, les autres sortis des classes moins élevées de
la société ; les talents marquaient les rangs.

Le noble obéissait au roturier, et le roturier au noble, selon le mérite et tandis que la
Convention décrétait l'égalité et la liberté en créant le despotisme, l'égalité et la liberté
ne se trouvaient qu'à l'armée royale et catholique de la Vendée.

" Une manière de combattre que l'on ne connaissait pas encore, dit le général Turreau,
un attachement inviolable à leur parti, une confiance sans bornes dans leurs chefs, une
telle fidélité dans leurs promesses qu'elle peut suppléer la discipline ; un courage
indomptable et à l'épreuve de toutes sortes de dangers, de fatigues et de privations :
voilà ce qui fait des Vendéens des ennemis redoutables, et ce qui doit les placer dans
l'histoire au premier rang des peuples soldats... Ce fut cette espèce de délire et
d'enthousiasme qui, dans des temps de ténèbres et d'ignorance, emporta nos premiers
croisés dans les plaines brûlantes de l'Afrique et de l'Asie. Les défenseurs de l'autel et
du trône semblaient avoir pris nos anciens preux pour modèles. Leurs bannières étaient
ornées de devises qui rappelaient les hauts faits de la chevalerie. "

Un autre général écrivait à Merlin de Thionville, après la déroute de Savenay : " Je les
ai bien vus, bien examinés. j'ai reconnu ces mêmes figures de Chollet et de Laval. A
leur contenance et à leur mine, je te jure qu'il ne leur manquait du soldat que l'habit.
Des troupes qui ont battu de tels Français peuvent bien se flatter de vaincre tous les
autres peuples. "

N'est-il pas singulier qu'un général républicain dise des paysans de la Vendée ce que
les soldats de Probus disaient de nos ancêtres : " Nous avons vaincu mille barbares de
la nation des Francs : combien n'allons-nous pas vaincre de Perses ! "

" L'inexplicable Vendée, s'écriait Barrère à la Convention, existe encore ; de petits
succès de la part de nos généraux ont été suivis de plusieurs défaites... L'armée que le
fanatisme a nommée catholique et royale paraît un jour n'être pas considérable, elle
paraît formidable le lendemain. Est-elle battue, elle devient comme invincible ; a-t-elle
du succès, elle est immense... Jamais depuis la folie des croisades on n'avait vu autant
d'hommes se réunir qu'il y en a eu tout à coup sous les drapeaux de la liberté pour
éteindre à la fois le trop long incendie de la Vendée... La terreur panique a tout frappé,
tout effrayé, tout dissipé comme une vaine vapeur. La Vendée a fait des progrès ; c'est
dans la Vendée que vous devez déployer toute l'impétuosité nationale et développer
tout ce que la république a de puissance et de ressources. La Vendée est encore la
Vendée. "

Ainsi parlait de la Vendée, à la Convention nationale, le comité de salut public, après
avoir annoncé, quelque temps auparavant, que la Vendée n'existait plus... Buonaparte,
qui se connaissait en choses extraordinaires, avait surnommé les Vendéens le peuple
de géants.

Les femmes rivalisaient d'héroïsme avec les hommes dans le grand dévouement de la
Vendée. Comme les matrones de Sparte, elles gardaient leurs maisons les armes à la
main, tandis que leurs maris se battaient ; mais, moins heureuses que les
Lacédémoniennes, elles virent la fumée du camp ennemi, et ces ennemis étaient des
Français. On en compte plusieurs tuées sur le champ de bataille ; d'autres y reçurent
des blessures. A l'affaire de Dol, une simple servante ramena la victoire, en se mettant
à la tête des Vendéens et en criant : A moi les Poitevins ! Même magnanimité dans les
prêtres qui suivaient les soldats du Dieu vivant. Le lendemain de la déroute de
Savenay, un curé qui avait perdu la vue errait dans la campagne avec un guide. Des
hussards républicains le rencontrent. " Quel est le vieillard que tu mènes ? " disent-ils au
guide. " C'est un vieux paysan aveugle, " répond celui-ci. " Non, messieurs, reprend le
véridique pasteur, je suis un prêtre. "

La religion animait également tous les coeurs : " Rends-moi les armes, " criait un soldat
républicain à un paysan. " Et toi, rends-moi mon Dieu, " répliqua le paysan. Lorsque
les Vendéens étaient prêts à attaquer l'ennemi, ils s'agenouillaient et recevaient la
bénédiction d'un prêtre. Ils ne couraient point à la mort comme les bêtes des bois, sans
penser à celui qui nous a donné nos jours pour les sacrifier quand il le faut à l'honneur
et à la patrie. La prière prononcée sous les armes n'était point réputée faiblesse ; car le
Vendéen qui élevait son épée vers le ciel demandait la victoire, et non pas la vie.

Dans le cours de sept années, depuis 1793 jusqu'à 1799, on compte dans la Vendée
et dans les provinces de l'ouest deux cents prises et reprises de villes, sept cents
combats particuliers et dix-sept grandes batailles rangées. La Vendée tint à diverses
époques soixante-dix et soixante-quinze mille hommes sous les armes ; elle combattit
et dispersa à peu près trois cent mille hommes de troupes réglées et six à sept cent
mille réquisitionnaires et gardes nationaux ; elle s'empara de cinq cents pièces de
canons et de plus de cent cinquante mille fusils. On a vu ce qu'elle fit, par ses combats
et par ses traités, pour la cause du roi légitime et même pour celle de tous les
souverains de l'Europe : quand on aura examiné ce qu'elle a souffert pour cette même
cause, on aura une idée complète de ses sacrifices et de ses vertus.

Ce que la Vendée a souffert pour la monarchie.

Les premiers martyrs vendéens furent les paysans pris à l'affaire de Bressuire, le 24
août 1792. Ils refusèrent de crier vive la nation ! et on les fusilla pour s'être obstinés à
crier vive le roi ! Bientôt aux fléaux ordinaires de la guerre se joignent des espèces
d'atrocités légales, telles que pouvaient les inventer une Convention et un comité de
salut public. Les troupes républicaines eurent ordre de ne faire aucun prisonnier, de
tout dévaster, de tout égorger, de brûler les chaumières, d'abattre les arbres, de faire
de la Vendée un vaste tombeau.

" Il sera envoyé à la Vendée par le ministre de la guerre, dit l'article 2 du décret de la
Convention du 2 août 1793, des matières combustibles de toutes espèces pour
incendier les bois, les taillis et les genêts.

Article 7. " Les forêts seront abattues, les repaires des rebelles seront détruits, les
récoltes seront coupées, et les bestiaux seront saisis. Les biens des rebelles seront
déclarés appartenir à la république. "

Autre décret ainsi conçu : " Soldats de la liberté, il faut que les brigands de la Vendée
soient exterminés avant la fin du mois d'octobre. Le salut de la patrie l'exige,
l'impatience du peuple français le commande, son courage doit l'accomplir. "

Autre décret qui ordonne que toutes les villes qui se rendront aux Vendéens seront
rasées.

Les représentants du peuple, par un arrêté du 21 décembre, avaient organisé une
compagnie d'incendiaires. On forma les fameuses colonnes infernales. Au moment où
elles se mirent en marche, un général leur fit cette harangue :

" Mes camarades, nous entrons dans le pays insurgé ; je vous donne l'ordre de livrer
aux flammes tout ce qui sera susceptible d'être brûlé et de passer au fil de la baïonnette
tout ce que vous rencontrerez et habitants sur votre passage. " Il faut remarquer
qu'avant cet ordre presque toutes les villes de la Vendée avaient été brûlées, et qu'il ne
restait plus à incendier que les hameaux et les chaumières isolées.

" En cinq jours, dit un nouvel historien [En rappelant toutes ces horreurs, la probité historique oblige de dire
qu'il y eut en Vendée des chefs républicains pleins d'honneur et d'humanité. Non seulement ces chefs ne se souillèrent point par
les forfaits que nous tirons à regret de l'oubli, mais ils s'y opposèrent de tout leur pouvoir. Le général Quétineau, par exemple, fut
un digne et noble ennemi des Vendéens ; aussi fut-il fusillé par son parti, qui lui fit un crime de sa vertu. (N.d.A.)], toute la
Vendée fut couverte de débris et de cendres. Soixante mille hommes, le fer et la
flamme à la main, la traversèrent dans tous ses contours, sans y laisser rien debout, rien
de vivant. Toutes les atrocités précédemment commises n'avaient été qu'un jeu en
comparaison de ces nouvelles horreurs. Ces armées, vraiment infernales, massacrèrent
à peu près le quart du reste de la population. "

Des républicains, témoins oculaires, décrivent ainsi la marche des colonnes infernales :

" On partit de La Floutière après avoir incendié le bourg. Le général m'ordonna de le
suivre et de ne pas m'éloigner de lui : dans la route, on pillait, on incendiait ; depuis La
Floutière jusqu'aux Herbiers, dans l'espace d'une lieue, on suivait la colonne autant à la
trace des cadavres qu'elle avait faite qu'à la lueur des feux qu'elle avait allumés : dans
une seule maison, on tua deux vieillards, mari et femme, dont le plus jeune avait au
moins quatre-vingts ans... Les hussards surtout étaient les plus acharnés : ce sont des
désorganisateurs, qui ne savent que piller, massacrer et couper en morceaux... La
colonne de... a brûlé des blés, des fourrages, massacré des bestiaux...

" A peine les députés furent-ils de retour, que la colonne de Pouzange, sous les ordres
du général, se porta dans la commune de Bonpère, l'incendia en grande partie,
massacra indistinctement les hommes et les femmes qui se trouvèrent devant elle, fit
périr par les flammes plus de trois mille boisseaux de blé, au moins huit cent milliers de
foin et plus de trois mille livres de laine...

" Le 12, la scène augmenta d'horreur. Le général part avec sa colonne, incendie tous
les villages, toutes les métairies, depuis La Floutière jusqu'aux Herbiers. Dans une
distance de près de trois lieues, où rien n'est épargné, les hommes, les femmes, les
enfants même à la mamelle, les femmes enceintes, tout périt par les mains de sa
colonne. Enfin de malheureux patriotes, leurs certificats de civisme à la main,
demandent la vie à ces forcenés, ils ne sont pas écoutés : on les égorge. Pour achever
de peindre les forfaits de ce jour, les foins ont été brûlés dans les granges, les grains
dans les greniers, les bestiaux dans les étables : et quand de malheureux cultivateurs
connus de nous par leur civisme ont eu le malheur d'être trouvés à délier leurs boeufs, il
n'en a pas fallu davantage pour les fusiller ; on a même tiré et frappé à coups de sabre
des bestiaux qui s'échappaient. " Si la population qui reste dans la Vendée n'était que
de trente à quarante mille âmes (dit un représentant du peuple), le plus court sans
doute serait de tout égorger, ainsi que je le croyais d'abord ; mais cette population est
immense : elle s'élève encore à quatre cent mille hommes, et cela dans un pays où les
ravins et les vallons, les montagnes et les bois diminuent nos moyens d'attaque en
même temps qu'ils multiplient les moyens de défense des habitants.

" S'il n'y avait nul espoir de succès par un autre mode, sans doute encore qu'il faudrait
tout égorger, y eût-il cinq cent mille hommes. "

Il ajoute ensuite : " Il ne faut point faire de prisonniers : dès que l'on trouve des hommes
ou les armes à la main, ou en attroupement de guerre, quoique sans armes, il faut les
fusiller sans déplacer.

" Il faut mettre à prix la tête des étrangers, pourvu qu'on les amène vivants, afin de
n'être pas trompés, et qu'on n'apporte point la tête des patriotes.

" Il faut mettre les ci-devant nobles et les ci-devant prêtres surtout à un prix, avec
promesse d'indulgence, d'ailleurs, pour ceux des insurgés qui les livreront.

" Il faut mettre la personne des chefs à un prix très considérable, qui sera payé en
entier si on les amène réellement, et à moitié seulement si on ne fait qu'indiquer le lieu
où les prendre, pourvu que le succès suive l'indication. "

Remarquez que ce représentant du peuple, qui est révolté des horreurs commises dans
la Vendée, était accusé lui-même d'avoir tué de sa propre main, dans les prisons, des
prisonniers vendéens, d'en avoir fait fusiller cinq cents autres, d'avoir fait manger le
bourreau à sa table et d'avoir forcé des enfants à tremper leurs pieds dans le sang de
leurs pères.

Les vieillards, les femmes et les enfants qui suivirent l'armée vendéenne au delà de la
Loire périrent en grande partie après la défaite du Mans. Les femmes, après avoir
essuyé les derniers outrages, furent égorgées : on exposa dans les rues leurs cadavres
nus unis aux cadavres des Vendéens massacrés ; et ces embrassements de la mort
furent le sujet d'une plaisanterie républicaine.

Dans une dénonciation juridique, on trouve qu'un général " avait voulu contraindre une
servante à aller chercher une salade dans un jardin où était un cadavre détruit par
son ordre, en lui disant... Si tu n'y vas pas, je t'attacherai les mains, je te violerai
sur le cadavre, et te ferai fusiller après. "

Une pauvre fille, appelée Marianne Rustand, de la commune du petit bourg des
Herbiers, déclara que lorsque les volontaires de la division de... arrivèrent chez elle,
elle alla au-devant d'eux pour leur faire voir un certificat qu'elle avait du général Bard :
ceux-ci lui répondirent qu'ils en voulaient à sa bourse et à sa vie ; ils lui volèrent 49
livres, et l'obligèrent, en la menaçant, de rentrer chez elle pour leur montrer l'endroit où
elle pourrait avoir d'autre argent caché. " Dès qu'elle fut entrée, dit le rapport, quatre
d'entre eux la prirent et la tinrent, tandis que les autres assouvirent leur brutale passion
sur elle et la laissèrent presque nue ; après quoi ils furent mettre le feu dans les granges
; ce que voyant la déclarante, elle rassembla toutes ses forces pour aller faire échapper
les bestiaux : ce que trois d'eux voyant, ils coururent après elle pour la faire brûler avec
ses boeufs ; et étant enfin parvenue à s'en échapper, elle se rendit auprès de sa mère,
âgée d'environ soixante-dix ans, lui trouvant un bras et la tête coupés, après lui avoir
pris environ 900 livres, seul produit de ses gages et de leur travail. Enfin elle fut obligée
de l'enterrer elle-même. Après quoi elle se couvrit des hardes qu'on avait laissées sur
sa mère, et parvint enfin à se rendre chez le citoyen Graffard des Herbiers, où elle fut
en sûreté, et a déclaré ne savoir signer. "

Nantes seul engloutit quarante mille victimes. Julien mandait à Robespierre qu'une foule
innombrable de soldats royaux avaient été fusillés à la porte de la ville, et que cette
masse de cadavres entassés, jointe aux exhalaisons de la Loire, toute souillée de sang,
avait corrompu l'air.

Un autre représentant écrivait : " Les délits ne sont pas bornés au pillage dans la
Vendée : le viol et la barbarie la plus outrée sont dans tous les coins ; on a vu des
militaires républicains violer des femmes rebelles sur des pierres amoncelées le long
des grandes routes, et les fusiller ou les poignarder en sortant de leurs bras ; on en a vu
d'autres porter des enfants au bout de la baïonnette ou de la pique qui avait percé du
même coup et la mère et l'enfant. "

Philippeaux (le conventionnel) attribue la disette qui affligeait la France en 1793 aux
horreurs gratuites dont la Vendée était le théâtre, à l'incendie des subsistances et des
chaumières, à la destruction des animaux et de toutes les ressources agricoles, dans un
pays qui fournissait quatre cents boeufs par semaine au chef-lieu de la république.

Les prisonniers que par hasard on ne massacrait pas sur le champ de bataille, les
vieillards, les femmes et les enfants étaient conduits en différents lieux, et principalement
à Nantes. Là on les égorgeait, on les guillotinait. M. de Castelbajac a rapporté, dans
un article sur la Convention, l'histoire déplorable de ces enfants vendéens des deux
sexes qui se réfugiaient entre les jambes des soldats chargés de les fusiller. Le
philosophe Carrier inventa principalement pour les Vendéens les mariages républicains
et le bateau à soupape. On sait que le comité de salut public avait fort encouragé le
patriote qui proposait la construction d'une guillotine à cinquante couteaux, pour faire
tomber à la fois cinquante têtes.

Le chirurgien Geainou écrit à Robespierre : " Il faut te dire que des soldats indisciplinés
(les ordres de tuer tout ce qui se présentait étaient légaux) se sont portés dans les
hôpitaux de Fougères, y ont égorgé les blessés des brigands dans leurs lits. Plusieurs
femmes des brigands y étaient malades. Ils... et les ont égorgées après. "

Six cents détenus furent enfermés à Doué, dans une prison qui ne recevait l'air que par
un soupirail ; les prisonniers y périssaient étouffés en poussant de sourds mugissements.
On n'enlevait ni les ordures des moribonds ni les cadavres des morts. Le règne de la
raison et de la fraternité renouvelait le supplice de Mézence dans les cachots de la
Vendée. Enfin la présence d'un soldat républicain finit par produire l'effet de la
présence d'une bête féroce : les chiens des paysans, instruits par leurs maîtres, se
taisaient quand ils voyaient un proscrit, et poussaient à l'approche d'un bleu d'affreux
hurlements.

Le massacre des enfants et surtout des femmes est un trait caractéristique de la
révolution. Vous ne trouverez rien de semblable dans les proscriptions de l'antiquité.
On n'a vu dans le monde entier qu'une révolution philosophique, et c'est la nôtre.
Comment se fait-il qu'elle ait été souillée par des crimes jusque alors inconnus à
l'espèce humaine ? Voilà des faits devant lesquels il est impossible de reculer.
Expliquez, commentez, déclamez, la chose reste. Nous le répétons : le meurtre général
des femmes, soit par des exécutions militaires, soit par des condamnations prétendues
juridiques, n'a d'exemples que dans ce siècle d'humanité et de lumières. Au reste,
quand on nie la religion, on rejette le principe de l'ordre moral de l'univers : alors il est
tout simple qu'on méconnaisse et qu'on outrage la nature.

Plus de six cent mille royalistes ont péri dans les guerres de la Vendée. Presque tous
les chefs trouvèrent la mort sur le champ de bataille ou dans les supplices. On évalue à
150 millions la perte causée par l'incendie des moissons, des bois, des grains, des
bestiaux. On porte à onze cent mille le nombre des boeufs brûlés ou égorgés. Cinq
cents lieues planimétriques furent ravagées et converties en désert.

Nous traversâmes la Vendée en 1803. Sa population n'était pas encore rétablie. Des
ossements blanchis par le temps et des ruines noircies par les flammes frappaient çà et
là les regards dans des champs abandonnés. Un demi-siècle d'une administration
paternelle ne ferait pas disparaître de ce sol les touchants et nobles témoins de sa
fidélité. La plupart des villes et des villages, Argenton, Bressuire, Châtillon, Chollet,
Montaigu, Tiffauges, etc., sont à peine rebâtis à moitié.

Ministres du roi légitime, qu'avez-vous fait pour ce pays ? Avez-vous pansé les plaies
du Vendéen ? avez-vous couvert sa nudité, relevé ses cabanes, soulagé son infortune ?
Quelle mesure avez-vous prise pour la restauration de cette province fidèle ? quelle
ordonnance est venue la consoler ? quelle loi reconnaissante a voué à l'admiration de la
postérité tant de nobles sacrifices ? Loin d'accueillir le Vendéen, ne l'auriez-vous pas
repoussé ? ne vous aurait-il pas paru suspect ? n'auriez-vous point cherché des
conspirations dans le sanctuaire de la fidélité ? n'auriez-vous point préféré aux habitants
du Marais et du Bocage les hommes qui les ont égorgés ou les hommes dont les
principes menacent de nous ramener les mêmes crimes et les mêmes malheurs ? Tel qui
porta le fer et la flamme dans le sein de la Vendée ne jouit-il pas d'une pension
considérable, tandis que tel Vendéen meurt de faim et de misère ? Ministres du roi
légitime, qu'avez-vous fait pour la Vendée ? Voyons vos actes. Si vous vous étiez
rendus coupables de la plus cruelle des ingratitudes envers un pays dont le dévouement
marquera dans les annales du monde, sachez que vous auriez porté un coup mortel à
cette monarchie que vous prétendez sauver.

Ce que les ministres du roi ont fait pour la Vendée.

Rome reconnaissait que sa puissance lui venait de sa piété envers les dieux. La liberté
romaine, ayant ainsi au fond de ses lois une force sacrée, ne fut point emportée
subitement de la terre ; elle lutta longtemps dans une cruelle agonie contre la servitude
des césars.

La France, encore plus sainte et plus antique que Rome, s'est pareillement défendue
dans la Vendée ; sa résistance offre encore un plus grand caractère.

Lorsque Pompée combattit à Pharsale, Brutus aux champs de Philippes, Caton à
Utique, une partie du gouvernement était avec ces puissants citoyens ; ils étaient
eux-mêmes les rois de Rome ; ils appartenaient à ce sénat qui partageait la
souveraineté avec le peuple : des provinces considérables de l'Europe, de l'Afrique et
de l'Asie reconnaissaient leur autorité.

Mais qu'était-ce que la Vendée ? Une petite contrée obscure, sans armes, sans
richesses. Quels furent ses premiers chefs ? Des hommes jusque alors ignorés,
quelques pauvres gentilshommes, un voiturier, un garde-chasse. Aucun pouvoir
politique légal n'ajoutait de poids aux efforts de ces défenseurs des anciennes
institutions. La Vendée n'avait jamais vu les rois pour lesquels elle versait son sang : l'un
était mort sur l'échafaud, l'autre dans les fers ; le troisième errait exilé sur la terre. Que
la Vendée dans cette position, abandonnée à ses seules ressources, ait été au moment
de triompher d'une république dont les armes menaçaient le monde, n'est-ce pas un
magnifique éloge de nos vieilles lois ? Quel principe de vie devait exister dans les
entrailles de ce gouvernement pour produire une résistance aussi prodigieuse ! Quand
nous verrons les politiques du jour souffrir pour leurs doctrines ce que les Vendéens
ont souffert pour leurs principes, alors nous dirons que ces doctrines sont fortes. Mais
si les partisans de ces doctrines ont été depuis trente ans du côté des oppresseurs, et
jamais parmi les opprimés ; si, au lieu d'élever contre la tyrannie une Vendée
républicaine, ils ont porté tour à tour le bonnet de Robespierre et la livrée de
Buonaparte, alors nous dirons que leurs doctrines sont faibles, qu'elles ne pourront
fonder que des sociétés périssables comme elles.

Le tableau des faits d'armes et celui des souffrances des Vendéens sont sous les yeux
des lecteurs : ils cherchent sans doute à présent le troisième tableau ; ils espèrent lire en
lettres d'or le catalogue des récompenses, après avoir lu en caractères de sang le
dénombrement des services : ils savent que la France n'a jamais oublié ce qu'on a fait
pour elle. Le trésor de nos chartes est rempli des grâces, des honneurs, des immunités
accordées aux villes et aux provinces qui se sont dévouées à la cause de nos rois. Par
une ordonnance du mois de septembre 1347, " le roi (Philippe de Valois) donne aux
habitants de Calais toutes les forfaitures, biens, meubles et héritages qui échoiront au
roi pour quelque cause que ce soit, comme aussi tous les offices, quels qu'ils soient,
vacants, dont il appartient au roi ou à ses enfants d'en pourvoir, pour la fidélité qu'ils
ont gardée au roi, et jusqu'à ce qu'ils soient tous et un chacun récompensés des pertes
qu'ils ont faites à la prise de leur ville. "

A-t-on donné aux Vendéens des meubles et des héritages ? Ont-ils reçu des offices,
quels qu'ils soient, vacants, pour la fidélité qu'ils ont gardée au roi, jusqu'à ce
qu'ils soient tous et un chacun récompensés ? Le Vendéen n'a point été dégrevé
d'impôts. Les ministres chassent les royalistes de toutes les places ; ils ne reconnaissent
que la nation nouvelle. Mais si la politique a ses lois nouvelles, la religion et la justice
ont leurs antiques droits ; et quand ceux-ci sont violés, tous les sophistes de la terre
n'empêcheraient pas une société de se dissoudre.

Le souverain d'une monarchie constitutionnelle ne se découvre pas dans tous les actes
du gouvernement : il sait, selon sa sagesse, quand il doit survenir ou quand il doit laisser
paraître ses ministres. Lorsqu'il s'est agi du sort de la Vendée, Louis XVIII a pensé
qu'il ne devait pas se retirer dans sa puissance : il a voulu montrer sa main au peuple
généreux qui s'était donné pour lui en spectacle aux hommes. Ce que le roi a fait pour
les royalistes de l'ouest est admirable : non content de prodiguer à ces victimes les
marques particulières de sa bienfaisance, il a exigé que ses ministres secondassent ses
vues paternelles, que des actes du gouvernement assurassent à des sujets dévoués des
secours mérités, une existence honorable : nous allons voir comment ses ordres ont été
exécutés.

En 1814, on fit un travail relatif aux veuves et aux blessés vendéens : dans ce travail on
oublia une partie des malheureux qui avaient des droits à la munificence royale. On
s'occupa encore moins de retirer quelques bons, de payer quelques dettes contractées
au nom du roi pour la subsistance des armées royales, après que les chefs et les
soldats eurent épuisé leurs dernières ressources. Les bons étaient à peu près
semblables à ceux que la Convention avait consenti à payer.

Buonaparte reparut. La Vendée, oubliée des ministres, n'hésita pas à prendre les
armes : l'honneur compte les périls, et non les récompenses.

Pendant les négociations qui eurent lieu à Paris avec les puissances alliées, on fit valoir
(on l'a déjà dit) l'existence des armées vendéennes et bretonnes comme contingent du
gouvernement royal. Il était juste alors de s'occuper de ces armées. Le roi le voulut : il
ordonna à son ministre de la guerre de lui présenter un plan ; il approuva, le 27 mars
1816, une proposition tendant à accorder aux officiers et soldats des paroisses une
gratification qui leur tiendrait lieu de solde pour 1815. Le 1er avril 1816, des comités
furent nommés dans chaque corps des armées royales de l'ouest, afin d'en dresser les
contrôles ; ces contrôles furent remis au ministère de la guerre, où ils sont restés
ensevelis.

Le travail incomplet sur les blessés et les veuves fait en 1814 n'a produit de résultat
qu'en 1816 : une ordonnance du 2 mars accorda des pensions à des officiers et soldats
blessés dans les guerres antérieures à 1815. Quelques officiers ont eu 80, 90, 150 et
jusqu'à 180 francs de pension ; les soldats ont eu 30, 40, 50, 80 et 90 francs. A la
même époque on donna à d'autres royalistes blessés moins grièvement une gratification
une fois payée. Ces gratifications ont été de 40, 50, 60, 80, 90 et 100 fr. Les veuves
des Vendéens morts au champ d'honneur ont obtenu, d'après une ordonnance du 10
novembre 1815, des pensions de 50, 40 et 30 fr., ce qui fait pour les veuves de la
troisième classe 2 fr. 50 c. par mois. Le comité qui avait été chargé de dresser le
contrôle du quatrième corps, lequel comité était composé d'un colonel, d'un conseiller
de préfecture et d'un commissaire des guerres, trouva en parcourant les communes une
si grande quantité de veuves et de blessés oubliés sur le travail de 1814, qu'il crut
devoir faire des propositions : il fournit une liste, courte, à la vérité, car on aurait été
épouvanté de trouver tant d'hommes fidèles. Voici cette liste :

Cinq cent soixante-sept blessés dans les guerres qui ont eu lieu depuis 1793 jusques et
y compris celle de 1815.

Soixante-douze veuves dans les guerres antérieures.

Seize veuves dans la guerre de 1815.

Six femmes grièvement blessées dans les anciennes guerres, et si pauvres qu'elles sont
à la charge de leurs paroisses.

Ce nouveau travail fut encore remis au ministère de la guerre, où l'on ne trouva pas le
temps de s'en occuper, et d'où on l'a retiré pour ne pas le perdre. Toutefois, quelques
blessés et les veuves des royalistes de 1815 ont obtenu de faibles secours, parce
qu'une ordonnance à laquelle on a bien voulu obtempérer assimilait heureusement les
veuves et les blessés vendéens de 1815 aux veuves et aux blessés de la ligne,
c'est-à-dire des troupes qui avaient combattu à Waterloo et dans l'ouest, contre MM.
de La Rochejaquelein, Sapinaud, Suzannet et Canuel.

Le roi, qui n'oublie aucun service et qui répare les injustices aussitôt qu'il les connaît,
voulut enfin que son ministère cessât de récompenser des sacrifices réels par des
récompenses dérisoires. Il ordonna, au mois de février 1817, la répartition de 250 000
francs de rente entre les officiers et soldats des armées de l'ouest. Il plut également à S.
M. d'ordonner que des épées, des sabres, des fusils d'honneur et des lettres de
remerciement fussent distribués en son nom ; récompenses dignes des Bretons et des
Vendéens.

La part de la Vendée sur les 250 000 fr. fut de 115 000 fr., donnés sans beaucoup de
discernement à quatre corps d'armée entre lesquels il ne pouvait exister d'autre
différence que celle du nombre d'hommes.

Le premier corps eut 50 000 fr.

Le deuxième 18 000

Le troisième 40 000

Le quatrième 7 000

Total 115 000

Cette répartition ainsi arrêtée, on nomma de nouveaux comités qui devaient se
transporter dans les chefs-lieux pour distribuer ou plutôt pour promettre à chaque
corps les épées, les sabres, les fusils, les lettres de remerciement, et pour assigner les
pensions que les 115 000 fr. devaient produire. Ces pensions étaient de 300, 200, 100
et 50 fr. par an. Les divers comités ayant terminé leur travail le portèrent aux bureaux
de la guerre ; voici ce qui en est résulté :

Les armes d'honneur ont été fabriquées, remises au ministère de la guerre, et
définitivement déposées à Vincennes. A-t-on craint d'augmenter les armes des
royalistes par quelques centaines d'épées, de sabres et de fusils de parade, ou plutôt
a-t-on voulu priver la Vendée d'une marque de la satisfaction du roi ? Il faut convenir
que la Vendée méritait bien une épée : il est triste pour la France que des étrangers se
soient chargés d'acquitter sa dette. Etait-ce le roi de Prusse qui au nom de l'armée
prussienne devait remettre une épée au jeune héritier de La Rochejaquelein ?

Les lettres de remerciement ont éprouvé le même sort que les armes d'honneur, elles
n'ont point été expédiées. Peut-être les ministres n'ont-ils su quel langage ils devaient
parler. Dans ce cas ils auraient pu prendre pour modèle la lettre que le roi écrivit jadis
à Charette ; ils y auraient appris ce qu'ils ignorent, la convenance et la dignité ; ils
auraient trouvé dans cette admirable lettre pureté de style, noblesse de sentiment,
élévation d'âme, enfin une sorte d'éloquence royale qui semble emprunter sa majesté
des adversités de Henri IV et de la grandeur de Louis XIV.

Quant aux pensions, M. le ministre de la guerre ne sachant sur quels fonds les imputer
porta la somme de 250 000 fr dans son budget de 1818, et elle lui fut allouée. Les
Vendéens avaient cru, et on leur avait annoncé, qu'ils auraient sur la somme votée des
pensions royales ; cependant on ne leur délivra ni lettres, ni brevets, et on leur fit
entendre, lors du premier payement, que ce payement était un secours, et non une
pension. Le ministre a reproduit la même somme de 250 000 fr. dans son budget de
1819, à titre de secours aux Vendéens.

Ainsi, les pensions, devenues des secours, pourront cesser d'être des secours aussitôt
qu'il plaira à un ministre de la guerre de ne plus insérer la somme dans son budget, ou
aux chambres de ne plus l'accorder.

Voilà comment les bontés du roi pour sa fidèle Vendée ont été sans cesse contrariées
par l'esprit ministériel. Après la seconde restauration, quelques chefs royalistes se
trouvant à Paris et voyant qu'on payait aux officiers de Waterloo l'indemnité d'entrée
en campagne leur traitement, pertes, etc., crurent les circonstances favorables pour
réclamer modestement l'égalité des droits. On refusa d'écouter leur demande, sous
prétexte qu'ils avaient fait la guerre sans mission. Ceux qui avaient reçu mission de
Buonaparte pour fermer au roi l'entrée de son royaume furent payés, et ceux qui se
battirent sans mission pour rouvrir à leur souverain légitime les portes de la France ne
reçurent pas même de remerciement.

Arrêtons-nous à quelques exemples. Nous avons souvent cité le nom de M. Dupérat,
de cet officier si brave et si loyal, qui fit aux envoyés de la Convention, lors de la
pacification de Charette, la belle réponse que nous avons rapportée. M. Dupérat vit
encore. Volontaire et aide de camp de M. de Lescure dès 1793, il fit les premières
guerres de la Vendée. Après la défaite des royalistes au Mans et leur déroute à
Savenay, il se jeta dans les bois, et travailla à l'organisation de l'armée bretonne.
Revenu dans la Vendée, il commanda en 1795 l'infanterie de Charette, se trouva à tous
les combats, et reçut plusieurs blessures. Charette ayant succombé, M. Dupérat fut
proscrit. Arrêté à Nantes en 1804, il fut d'abord mis au Temple, ensuite enfermé à
Vincennes, d'où il ne sortit que pour être envoyé, chargé de chaînes, au château de
Saumur. Il serait mort dans les fers si la restauration n'était venue délivrer la France.
Dix ans de guerre, autant de blessures, onze ans de cachot, la perte entière de sa
fortune ne lui avaient encore valu aucune récompense, lorsque le 20 mars arriva. Il
courut aux armes, et succéda au comte Auguste de La Rochejaquelein dans le
commandement du quatrième corps de l'armée royale.

La campagne de 1815 étant terminée, M. Dupérat fut appelé à jouir du traitement et
ensuite de la demi-solde de lieutenant général ; mais il plut à la commission de ne le
reconnaître que comme maréchal de camp. Depuis il a été privé de tout traitement et
rayé des contrôles des officiers généraux. Lorsqu'on a fait des réclamations, les
bureaux de la guerre ont répondu que le brevet du général Dupérat était honorifique.
M. Dupérat vit sans secours dans les bois où il combattit si longtemps pour la cause
royale, comme s'il était encore obligé de se cacher du Directoire ou de la Convention.

La noble veuve de Lescure, qui est aussi la veuve de La Rochejaquelein, cette veuve
de deux officiers généraux morts si glorieusement pour la défense du trône, n'a pas de
pension.

Et la soeur de Robespierre touchait en 1814, sous la première restauration, une
pension qu'elle touche peut-être encore : il y a des temps où les crimes d'un frère sont
plus profitables que les vertus d'un mari.

Mme de Beauregard, soeur de Henri et de Louis de La Rochejaquelein, veuve de M.
de Beauregard, officier supérieur tué auprès de Louis de La Rochejaquelein, dans la
Vendée, pendant les Cent Jours, a été gratifiée d'une pension de quatre cents francs.

Et Buonaparte avait offert à la veuve de M. de Bonchamp, le fameux général vendéen,
une pension de douze mille francs, et il avait donné une compagnie de cavalerie au
jeune Charette de La Colinière, neveu du général Charette.

Nous avons parlé plus haut de ces autres veuves vendéennes qui touchent cinquante
sous par mois. Dans les temps d'abondance, cela fait à peu près une demi-livre de
pain par jour, pour des femmes dont on a massacré les maris, égorgé les bestiaux,
brûlé les chaumières, et qui sont peut-être assez malheureuses aujourd'hui, dans leur
détresse, pour avoir dérobé quelques-uns de leurs enfants aux colonnes infernales.

Et ceux qui ont conduit ces colonnes, et ceux qui ont été dénoncés à la Convention
même pour leurs cruautés, jouissent de pensions considérables. Nous ne les
nommerons pas : on peut les chercher sur la liste des pensionnaires de l'Etat.

Et une foule de paysans bretons ou vendéens mutilés meurent de faim auprès des
hôpitaux militaires, qui ne leur sont pas même ouverts.

Et l'on a payé, placé, récompensé tous les hommes des Cent Jours ; et l'on a soldé
l'arriéré des fournitures des armées de Buonaparte, c'est-à-dire que le trésor royal a
payé jusqu'aux balles qui pouvaient frapper le coeur de Mgr le duc d'Angoulême.

Enfin, le bruit s'était répandu il y a quelques mois que les frais du procès et de
l'exécution de Georges Cadoudal n'avaient pas été entièrement acquittés ; et il
s'agissait, aux termes des lois, d'en demander le montant à la famille du condamné.

Il y a des régicides qui touchent 24 000 fr. de pension : serait-ce aussi pour faire payer
à la légitimité les frais du procès de Louis XVI ?

Tant de faits étranges s'expliquent pourtant : les ministres, ayant embrassé le système
des intérêts moraux révolutionnaires, ont dû sentir pour les habitants des provinces de
l'ouest une grande aversion.

La politique philosophique, le jeu de bascule, la nation nouvelle, le gouvernement de
fait, la supériorité de la trahison sur la loyauté, de l'intérêt sur le devoir, de prétendus
talents sur le mérite réel, toutes ces grandes choses sont en effet peu comprises par des
hommes qui s'en tiennent encore au vieux trône et à la vieille croix. De là il est advenu
que depuis la restauration le système ministériel, qui s'efforçait de ne rien voir dans les
affaires de Lyon et de Grenoble, a voulu trouver quelque chose dans les dispositions
de la Vendée. Puisque la Vendée était en conspiration permanente contre la révolution,
n'était-il pas évident qu'elle conspirait contre la légitimité ? Si les jacobins de Lyon
avaient réussi, ils n'auraient chassé que la famille royale ; mais si on laissait faire les
Vendéens, ils ôteraient des grands et petits ministères les hommes incapables et les
ennemis des Bourbons : il y a donc péril imminent.

Quoi ! la Vendée aura eu l'insolence de se battre trente ans pour le trône et l'autel, de
ne pas reconnaître les progrès de l'esprit humain, de ne pas admirer les échafauds et
les livres dressés et écrits par tant de grands hommes ! Vite, mettons en surveillance les
vertus vendéennes : quiconque aime le roi et croit en Dieu est traître aux lumières du
siècle.

On a donc cru devoir tenir les yeux ouverts sur la Vendée, placer un cordon de têtes
pensantes autour de ce pays, tout empesté de religion, de morale et de monarchie.
Jadis les médecins révolutionnaires y avaient allumé de grands feux pour en chasser la
contagion, et ils ne purent réussir. La Vendée, frustrée en partie des récompenses de la
munificence royale, a eu la douleur de voir qu'on soupçonnait sa loyauté. Des espions
ont parcouru ses campagnes ; on a cherché à l'aigrir, à la troubler : on semblait désirer
qu'elle devînt coupable, qu'elle fournît une conspiration pour justifier les calomnies,
pour servir de contrepoids à la conspiration de Lyon et de Grenoble. L'ingratitude
ministérielle a cru lasser la longanimité royaliste ; et pour attaquer l'honneur vendéen
dans la partie la plus sensible, on lui a demandé ses armes.

C'est surtout après l'ordonnance du 5 septembre, lorsque le ministère, se jetant dans le
parti de la révolution, suspendit les surveillances, rendit la liberté à des coupables pour
les envoyer voter aux collèges électoraux, fit voyager des commissaires, se permit
d'exclure ouvertement des royalistes, c'est, disons-nous, peu de temps après cette
époque, que l'on commença à demander les armes aux habitants des provinces de
l'ouest. Des lettres ministérielles du 10 décembre 1816 enjoignirent aux préfets de
suivre cette mesure ; l'injonction a été souvent renouvelée, et notamment au
commencement du mois de mai de cette année. Quelques-unes des autorités qui ont
requis la remise des armes vendéennes occupèrent des places pendant les Cent Jours :
c'était alors qu'elles auraient dû faire leur demande ; aujourd'hui il y a anachronisme.

M. le conseiller de préfecture Pastoureau, par délégation de M. le préfet des
Deux-Sèvres, absent, prit le 25 mai dernier l'arrêté qu'on va lire :

Département des Deux-Sèvres.

Actes de la préfecture.

Recherches des dépôts illicites d'armes et de munitions de guerre.

" Le préfet du département des Deux-Sèvres, officier de la Légion d'Honneur, informé
qu'il a été découvert dernièrement dans le département de la Vendée deux dépôts de
poudre, cartouches, boulets et autres munitions de guerre provenant du débarquement
fait en 1815, et présumant qu'il peut en exister de semblables dans le département des
Deux-Sèvres, sans que les dépositaires se croient pour ce fait passibles d'aucune peine
ou condamnation ;

" Voulant prévenir les dangers auxquels s'exposeraient ses administrés s'ils se
trouvaient détenteurs de pareils objets, et leur fournir les moyens d'y obvier, - " Arrête
:

" Art. Ier. Tout particulier détenteur ou dépositaire de munitions de guerre, armes de
calibre où d'artillerie, devra, dans la quinzaine de la publication du présent arrêté, en
faire la déclaration au maire de sa commune ; celui-ci, après en avoir constaté par
procès-verbal la nature, le poids, la quantité et la qualité, lui en remettra décharge, et
fera transporter le tout, sans aucun délai et avec les précautions convenables, au
chef-lieu de la sous-préfecture.

" Les frais de transport seront acquittés de suite et sur la présentation des pièces
régulières.

" Art II. A défaut de la déclaration prescrite par l'article ci-dessus, toute personne chez
qui se trouveraient déposées des munitions de guerre ou des armes de calibre et
d'artillerie sera traduite devant les tribunaux pour y être jugée et condamnée
conformément aux dispositions des lois et règlements dont les extraits sont relatés
ci-après.

" Le présent sera imprimé, publié et affiché dans toutes les communes du département.
"

A la suite de cet arrêté se trouvent des extraits de la loi du 13 fructidor an V et du
décret du 23 pluviôse an XIII ; le tout corroboré d'extraits d'ordonnances conformes à
ladite loi et audit décret. Ces actes rappellent les peines encourues par les délinquants
qui recéleraient poudres, armes de calibre, etc.

Mais quels sont les boulets, poudres, cartouches et autres munitions de guerre dont on
a fait dans la Vendée la grande découverte ? L'arrêté a pris soin de vous le dire : ce
sont les boulets, poudres et cartouches qui furent débarqués pour le service du roi
pendant les Cent Jours dans la Vendée. Ces munitions de guerre, dont l'entrée a coûté
la vie à La Rochejaquelein, Beauregard et Suzannet, rendent passibles de peines et de
condamnation les Vendéens qui en seraient dépositaires !

Et par quelles lois les Vendéens seront-ils frappés ? Par la loi du 13 fructidor an V et
par le décret du 23 pluviôse an XIII. Ainsi les autorités ministérielles de la légitimité
font exécuter contre les Vendéens les lois du Directoire et de l'empire.

Buonaparte avait aussi réclamé ces mêmes munitions de guerre ; mais il s'en rapporta à
la loyauté des signataires de l'acte de pacification pour les lui remettre. Il ne menaça
point les Vendéens du décret du 13 fructidor. Toutefois il traitait avec des ennemis, et
les poudres n'avaient point été fournies pour soutenir son autorité, mais pour la
combattre.

L'article 2 de l'arrêté de M. le conseiller de préfecture ordonne la déclaration et la
remise des armes de calibre ou d'artillerie. Nous ne savons pas si les Vendéens ont
conservé des armes de calibre ou d'artillerie : nous ne le croyons pas ; mais dans tous
les cas ce sont donc les fusils et les canons qu'ils ont enlevés au prix de leur sang qu'on
leur demande ? Mais quand on leur aura ravi ces glorieux trophées de la fidélité, on
n'aura désarmé ni les Bretons ni les Vendéens. Ne leur restera-t-il pas ces bâtons avec
lesquels ils ont pris ces canons qui vous inquiètent ? Voulez-vous aussi qu'on vous
apporte ces bâtons suspects ? Mais tous les bois n'ont pas été brûlés dans la Vendée,
et ces arsenaux ne fourniront-ils pas au paysan de nouvelles armes pour enlever les
canons aux ennemis du roi ? Vous n'avez pas voulu distribuer aux royalistes de l'ouest
les armes d'honneur que la magnanimité du roi leur destinait ; ne peuvent-ils du moins
garder celles qu'ils ont conquises pour le roi au champ d'honneur ?

Vous réclamez les fusils des Cathelineau, des Stofflet, des Bonchamp, des Lescure !
Que ne demandez-vous aussi l'épée des Charette et des La Rochejaquelein ? Ah ! la
main qui porta cette épée ne put être désarmée par 400 000 soldats ; elle ne s'ouvrit
pour céder le fer que lorsque la mort vint glacer le coeur qui guidait cette main fidèle !
On avait promis à cette épée la restauration de la monarchie ; on lui avait juré de livrer
à sa garde le jeune Louis XVII et son auguste soeur. Le traité fut conclu à la vue des
ruines de la Vendée, à la lueur des flammes qui dévoraient ce dernier asile de la
monarchie. Quand on vous aura remis les armes vendéennes, qu'en ferez-vous ? Elles
ne sont point à votre usage : ce sont les armes de vieux Francs, trop pesantes pour
votre bras.

Si les royalistes de l'ouest ont des armes, si on les leur demande de par le roi, ils les
abandonneront, puisqu'ils ne les ont prises que pour le roi. Mais est-on bien sûr qu'on
n'aura jamais besoin des Vendéens ? Le système ministériel n'a-t-il pas produit un
premier 20 mars, et ne peut-il pas en amener un second ? Qui nous défendra alors ?
Seront-ce les hommes qui nous ont déjà trahis ? Chose remarquable ! on veut
désarmer les paysans de la Bretagne et de la Vendée, et l'on a fait rendre les armes
qu'on avait prises aux paysans de l'Isère, dans un département qui s'était insurgé contre
le souverain légitime.

La faction qui pousse les ministres, et dont ils seront la victime, a ses raisons pour
presser le désarmement de la Vendée. A diverses époques on a tenté ce désarmement,
et l'on n'a jamais pu y réussir. Le nom du roi présente une chance : en employant cet
auguste nom, on peut espérer que les paysans royalistes s'empresseront d'apporter les
fusils qu'ils pourraient encore avoir. Mais dans ce pays il y a aussi des jacobins, et
ceux-là ont très certainement des armes, et ceux-là ne les rendront pas au nom du roi.
Alors, s'il arrivait jamais une catastrophe, non seulement la population royaliste de
l'ouest deviendrait inutile dans le premier moment à la cause de la légitimité, mais
encore elle serait livrée sans armes à la population révolutionnaire armée. Voilà
pourtant à quoi nous exposent ces mesures déplorables. La Vendée, que la
Convention laissa libre, qu'elle exempta de réquisitions et de conscriptions ; la Vendée,
à qui elle permit de garder ses armes, et même la cocarde blanche ; la Vendée, dont
elle paya les dettes, et dont elle promit de relever les chaumières ; les Vendéens, que
Buonaparte appelait un peuple de géants, et au milieu desquels il voulait bâtir une ville
de son nom ; les Vendéens, que l'usurpateur traitait avec estime ; les Vendéens, dont il
reconnaissait la loyauté dont il plaçait les enfants et pensionnait les veuves : cette
Vendée, ces Vendéens n'ont donc pu mériter par trente années de loyauté, de combats
et de sacrifices, la bienveillance des ministres du roi !

Que si la loi des élections, en amenant une chambre démocratique, produisait, par une
conséquence naturelle, des ministres semblables à cette chambre ; que si ces ministres,
ennemis de toute monarchie, et surtout de toute monarchie légitime, conspiraient contre
le gouvernement établi, que pourraient-ils faire de mieux que de persécuter la Vendée
? Ils obtiendraient par cette persécution des résultats importants : ils feraient accuser le
gouvernement monarchique d'ingratitude, d'absurdité et de folie ; ils le rendraient
méprisable aux yeux de tous, odieux à son propre parti ; et quand la catastrophe
arriverait, ils auraient ou désarmé les seuls hommes qui pourraient s'opposer à cette
catastrophe, ou refroidi dans le coeur de ces hommes le sentiment de la fidélité. En
administration, l'incapacité orgueilleuse et passionnée produit les mêmes effets que la
trahison.

Heureusement il n'est donné à personne de détruire la haute vertu vendéenne : elle a
résisté au fer et au feu de l'effroyable Convention, et ce ne sont pas de tristes agents
ministériels, d'obscurs traîtres des Cent Jours, des espions, des commissaires de
police, qui achèveront de démolir des débris impérissables : les petits serpents qui se
cachent à Rome dans les fondements du Colisée peuvent-ils ébranler ces grandes
ruines ?

Quiconque a quelque goût de la vertu aime à s'entretenir des hommes qui sont devenus
illustres par de saintes adversités et des devoirs accomplis. Leur mémoire, bénie de
race en race, fait le contrepoids de l'abominable renommée d'une autre espèce
d'hommes, lesquels vont aux âges futurs tout chargés de prospérités maudites et de
crimes si énormes que ces crimes en prennent un faux air de gloire. Nous devions à la
patrie et à l'honneur de venger la Vendée des outrages ministériels, de parler des
Vendéens avec le respect et l'admiration qu'ils inspirent. Les noms immortels des
Charette, des Cathelineau, des La Rochejaquelein, des Bonchamp, des Stofflet, des
Lescure, des d'Elbée, des Suzannet et de tant d'autres n'avaient pas besoin de nos
éloges ; mais du moins nous les aurons marqués dans cet écrit, comme le sculpteur
inconnu qui grava les noms des compagnons de Léonidas sur la colonne funèbre aux
Thermopyles.
 
 

Note 1

XGNOF. Ipparcikoz. (N.d.A.)
 
 

Note 2

Lettre de MONSIEUR (depuis Louis XVIII) à MM. les officiers, sous-officiers,
grenadiers et soldats du régiment irlandais de Berwick.

A Schoenbornslutst, le 28 juillet 1791.

J'ai reçu, messieurs, avec une vraie sensibilité la lettre que vous m'avez écrite. Je ferai
parvenir au roi (Louis XVI) le plus tôt que je pourrai l'expression de vos sentiments
pour lui. Je vous réponds d'avance qu'elle adoucira ses peines et qu'il recevra avec
plaisir de vous les mêmes marques de fidélité que Jacques II reçut, il y a cent ans, de
vos aïeux. Cette double époque doit former à jamais la devise du régiment de Berwick
: on la verra désormais sur vos drapeaux [Voulant consacrer à jamais l'époque de 1691, où le régiment de
Berwick sorti d'Irlande pour servir le roi Jacques II, et l'époque de 1791, où le même régiment quitta la France pour servir
l'infortuné Louis XVI, MONSIEUR ordonna que ses drapeaux porteraient cette légende :

1691. Semper et ubique fidelis. 1791.

Toujours et partout fidèle. (N.d.A.)], et tout ce qu'il y aura de sujets fidèles au roi y lira son devoir
et y reconnaîtra le modèle qu'il doit imiter. Quant à moi, messieurs, soyez bien
persuadés que l'action que vous venez de faire restera toujours gravée dans mon âme,
et que je m'estimerai heureux toutes les fois que je pourrai vous donner des preuves de
ce qu'elle m'inspire pour vous.

LOUIS-STANISLAS-XAVIER.

(N.d.A.)
 
 

Note 3

Fragments des Mémoires de la maison de Condé.

La gelée, qui avait raffermi les chemins, permit aux républicains de faire avancer leur
grosse artillerie. Après s'en être servis pour battre les retranchements de ce village,
centre de la position du prince, comme ils l'avaient déjà fait la veille, ils s'avancent avec
rapidité. Les légions de Mirabeau et de Hohenlohe défendent leur position avec la plus
grande valeur ; mais l'acharnement des républicains semble s'accroître avec leur
nombre : ils pénètrent dans le village avec des cris affreux.

Ce premier succès pouvait devenir décisif : un coup d'oeil du prince l'en avait averti, et
déjà sa résolution est prise. C'était la seule qui convint au fils du grand Condé. Il saute
en bas de son cheval, et, tirant l'épée, il se place à la tête de ses deux bataillons
gentilshommes : " Messieurs, s'écrie-t-il, vous êtes tous des Bayards, il faut reprendre
ce village. "

On ne lui répond que par les cris : A la baïonnette ! et l'on se précipite à travers le feu
le plus terrible d'artillerie et de mousqueterie. Les haies vives, les maisons, les rues, tout
est emporté en dix minutes ; des cris de vive le roi poussés à l'extrémité du village,
annoncent de loin à la réserve que les républicains en sont chassés.

Pendant ce temps, le fils et le petit-fils se montraient dignes d'un tel père [C'est au récit de cette
journée que Dellille s'écria dans sa langue :

Angoulême, Berry, soutiennent leur grand nom

Qu'on ne me vante plus ce triple Géryon,

Dont trois âmes mouvaient la masse épouvantable.

J'aime à voir, surpassant les récits de la fable

Un même esprit mouvoir trois héros à la fois.

Condé, Bourbon, Enghien, se font d'autres Rocroys

Et, prodigues d'un sang chéri de la victoire,

Trois générations vont ensemble à la gloire. (N.d.A.)].

A la tête de la seconde et de la troisième division de la cavalerie noble, le duc de
Bourbon s'élance sur la cavalerie républicaine et la chasse devant lui. Un ravin profond
se présente : emporté par son ardeur, le prince le franchit avec une poignée de
gentilshommes. Les républicains se hâtent de profiter de leur avantage, et se flattent de
les accabler : la mêlée est sanglante, le prince est grièvement blessé. Mais le reste des
escadrons survient : les cavaliers républicains fuient, et laissent deux pièces d'artillerie
légère au pouvoir de leurs vainqueurs.

Sur un autre point, le duc d'Enghien conduisait au combat les chevaliers de la
couronne. Presque seul, il court enlever une pièce de canon ; ses habits sont criblés de
balles et de coups de baïonnette ; il est entouré, il se défend en héros jusqu'à ce que
l'on vienne le dégager : il ramène la pièce.

Le résultat de cette brillante, mais sanglante journée, ne fut que la gloire d'avoir
conservé une mauvaise position, que quelques jours plus tard il fallut abandonner.

Le maréchal de Wurmser et plusieurs généraux autrichiens, malgré la froideur qui
régnait entre eux et l'armée royale, vinrent le soir même féliciter le prince de Condé et
ses compagnons d'armes. " Eh bien, monsieur le maréchal, lui dit le prince, comment
trouvez-vous ma petite infanterie ? - Monseigneur, elle grandit au feu, " répondit le
maréchal. Les Autrichiens furent peu étonnés d'apprendre que des chevaliers français
s'étaient battus avec un courage héroïque ; mais ils ne purent refuser des larmes
d'admiration à des traits comme celui-ci :

Un soldat de la légion de Mirabeau, blessé, jetait les hauts cris à côté d'un chevalier de
Saint-Louis qui avait une jambe emportée [C'était M. de Barras, officier de marine, frère du directeur.
(N.d.A.)] : " Songez, mon ami, lui dit cet intrépide officier, que votre Dieu est mort sur la
croix, et votre roi sur l'échafaud ! nous devons nous trouver heureux de mourir pour
leur cause. "

Trois jours après, les républicains attaquèrent de nouveau Berstheim, et de nouveau ils
furent repoussés avec une perte considérable. Désespérant de forcer le corps de
Condé dans cette position, ils essayèrent de se faire jour sur un point de la ligne
autrichienne, et furent plus heureux. Le comte de Wurmser fit entrer son armée dans
les redoutes qu'il avait élevées en avant d'Haguenau, depuis le Rhin jusqu'aux
montagnes.

MONSIEUR (depuis Louis XVIII), qui était alors à Turin, n'eut pas plus tôt appris la
nouvelle de ce combat, qu'il écrivit au prince de Condé :

A Turin, ce 28 décembre 1793.

Ce n'est qu'en arrivant ici, mon cher cousin, que j'ai reçu avec quelque certitude la
nouvelle de la glorieuse affaire du 2 de ce mois dont un bruit vague m'avait entretenu
sur mon chemin. Il me serait difficile de vous exprimer la joie qu'elle m'a causée. Ce
n'est pas assurément que je doutasse de ce que peut la valeur de la noblesse française ;
mais il était temps que les rebelles sussent ce qu'elle peut toute seule, et l'affaire même
de Berstheim ne le leur avait appris qu'imparfaitement. Cette joie serait cruellement
empoisonnée s'il me restait la moindre inquiétude sur la blessure de votre fils ; mais,
tranquille à cet égard, je vous félicite, et de cette blessure même et de la conduite que
son fils et lui ont tenue. Jouissez, mon cher cousin, de cette belle journée, comme bon
Français, comme général, comme vaillant chevalier, et comme père. Pour moi,
indépendamment de ma tendre amitié pour vous, et du bien de l'Etat, je dois vous
avouer que mon amour-propre jouit de voir trois héros de mon sang, où jusqu'à
présent je n'étais sûr d'en trouver qu'un. Mais mon sentiment pour vous ne doit pas me
faire oublier cette brave noblesse qui s'est si fort distinguée sous vos ordres : parlez-lui
bien du double sentiment que je ressens de sa conduite, et comme gentilhomme
français et comme régent du royaume. Adieu, mon cher cousin :

vous connaissez bien toute mon amitié pour vous.

Signé LOUIS-STANISLAS-XAVIER.

Lettre de MONSIEUR (régent du royaume) au duc de Bourbon.

Turin, le 28 décembre 1793.

Je reçois en arrivant ici, mon cher cousin, la nouvelle certaine de la gloire que vous
venez d'acquérir et de la blessure que vous avez reçue. Cette dernière aurait
empoisonné toute la joie de la première si je n'avais su en même temps qu'elle n'est pas
dangereuse. Je vous avoue que je vous l'envie : cependant je vous aime trop
sincèrement pour ne pas vous en féliciter de tout mon coeur, en souhaitant cependant
que pareille chose ne vous arrive plus. Ce n'est ni comme parent, ni comme ami que je
vous parle ainsi, c'est comme régent du royaume ; c'est parce que je sais mieux que
personne la perte que l'Etat ferait en vous perdant.

Adieu, mon cher cousin. Puissiez-vous être bientôt guéri et voler à de nouvelles
victoires ! Vous connaissez mon amitié pour vous.

LOUIS-STANISLAS-XAVIER.

Lettre de MONSIEUR (régent du royaume) à Mgr le duc d'Enghien.

A Turin, ce 28 décembre 1793.

J'ai appris, mon cher cousin, avec un plaisir que mon amour pour mon sang et l'amitié
que vous me connaissez pour vous vous expliqueront facilement, la gloire que vous
avez acquise à la journée du 2 de ce mois. Vous êtes à l'âge et vous portez le nom du
vainqueur de Rocroy ; son sang coule dans vos veines ; vous venez de retracer sa
valeur ; vous avez devant les yeux l'exemple d'un père et d'un grand-père au-dessus de
tous les éloges : que de motifs d'espérer que vous serez un jour la gloire et l'appui de
l'Etat ! Vous pouvez croire, vous aimant comme je le fais, que je jouis bien sincèrement
de ces heureux présages. Adieu, mon cher cousin. Soyez bien persuadé de toute mon
amitié pour vous.

Signé LOUIS-STANISLAS-XAVIER.

(N.d.A.)
 
 

Note 4

Lettre de MONSIEUR, comte d'Artois, à Mgr le prince de Condé.

Edimbourg, 29 novembre 1795.

Vous avez bien justement apprécié, mon cher cousin, tous les sentiments que j'ai
éprouvés en lisant votre lettre du 3 novembre et les pièces qui y sont jointes, puisque
vous êtes content de mon fils [Mgr le duc de Berry. (N.d.A.)] : je jouis de sa conduite. Je partage
au fond de l'âme la gloire et l'honneur dont vos compagnons de fidélité se sont couverts
; mais les nouvelles publiques n'ayant pas été aussi discrètes que vous, sur un objet
dont vous ne parlez point, permettez-moi de vous dire que comme parent, comme ami,
et comme dévoué à la cause que nous défendons, je trouve une jouissance aussi douce
que solide à entendre juger votre conduite comme elle mérite de l'être et à vous voir
augmenter tous les jours une considération si flatteuse pour ceux qui vous aiment, si
honorable pour ceux qui vous sont liés par le sang, et si importante pour les intérêts de
notre roi. Ceci n'est point un compliment, c'est l'expression simple de mon coeur et de
ma raison.

Je joins ici ma lettre, que je vous prie de remettre de ma part au duc d'Enghien. Je ne
lui parle que de mon amitié ; mais c'est le roi, c'est la France entière que je félicite de
ce qu'il est et de ce qu'il sera un jour, en suivant la glorieuse route que vous lui avez
tracée.

Vous sentirez mieux qu'un autre, mon cher cousin, que celui qui remplit son devoir
trouve dans sa propre conduite une compensation aux sacrifices les plus pénibles. Mais
je dois vous avouer que depuis le mois de juin j'éprouve un supplice difficile à exprimer
de ma douloureuse inaction, et d'être privé de partager les dangers, les fatigues et la
gloire de vos intrépides compagnons d'armes. Soyez du moins mon interprète auprès
d'eux ; parlez-leur de mes regrets, de mes sentiments, de mon admiration pour leur
constance autant que pour leur valeur, et ajoutez-leur qu'uniquement occupé de nos
intérêts communs, j'espère que le ciel finira par protéger mes efforts et par rendre
heureux les fidèles Français qui ont toujours suivi le chemin de l'honneur.

Je n'avais pas attendu votre lettre pour solliciter auprès du gouvernement britannique
les moyens qui nous sont nécessaires pour profiter utilement du succès des Autrichiens
et de ceux de notre armée. La négociation entamée à Paris ne facilitait pas mes
démarches : cependant le départ de M. de Précy vous aura prouvé qu'elle n'avait pas
été totalement infructueuse. Je viens de les renouveler encore avec plus de vivacité que
jamais : j'espère que les ministres seront frappés de la nécessité de vous procurer des
secours extraordinaires ; et je me flatte que vous en recevrez de suffisants, si vos tristes
pressentiments ne viennent pas à se réaliser. Je n'entrerai pas dans plus de détails sur la
situation des choses et des esprits ; mais je compte envoyer le mois prochain un
courrier au roi, et je le prierai de vous communiquer des détails intéressants et
peut-être favorables.

Avant de terminer cette lettre, il faut que je vous parle d'un objet qui tient à mon coeur
: il paraît que mon fils s'est conduit en joli garçon, et qu'il a du goût pour les coups de
fusil. C'est toujours bon en soi-même, mais cela ne suffit pas ; dans sa position, il faut
qu'il se mette promptement en état de bien servir son roi ; et c'est à vous que je
m'adresse avec confiance, mon cher cousin, pour que vous employiez toute votre
autorité de général, et toute celle que mon amitié a remise entre vos mains, à exiger
qu'il occupe tout son hiver à travailler bien sérieusement au métier de la guerre, à se
rendre digne de commencer l'année prochaine à conduire des troupes. Je ne vous
indiquerai aucuns moyens à cet égard ; personne ne saura mieux que vous exciter son
émulation et lui inspirer le désir de l'instruction ; mais vous jugerez facilement combien
je serai sensible à cette nouvelle preuve de votre amitié.

Adieu, mon cher cousin : je ne veux rien changer au rendez-vous que je vous ai donné
; c'est vers ce but que tendent tous mes efforts. Je vous renouvelle, du fond du coeur,
l'assurance de l'amitié bien tendre et bien constante qui m'attache à vous pour la vie.

Signé CHARLES-PHILIPPE.

P. S. Je dois vous dire que vous trouverez mon fils tout prévenu sur ce que je vous
demande pour lui.

(N.d.A.)
 
 

Note 5

Lettre du roi Louis XVIII à Mgr le prince de Condé.

Mon cousin, je suis touché, comme je dois l'être, des sentiments que vous m'exprimez
au sujet de la perte irréparable que je viens de faire en la personne du roi, mon
seigneur et neveu. Si quelque chose peut adoucir ma juste douleur, c'est de la voir
partagée par ceux qui me sont chers à tant de titres. La France perd un roi dont les
heureuses qualités, que j'avais vues se développer dès sa plus tendre enfance,
annonçaient qu'il serait le digne successeur du meilleur des rois : il ne me reste plus qu'à
implorer le secours de la divine Providence pour qu'elle me rende digne de
dédommager mes sujets d'un si grand malheur. Leur amour est le premier objet de mes
désirs, et j'espère qu'un jour viendra où après avoir, comme Henri IV, reconquis mon
royaume je pourrai, comme Louis XII, mériter le titre de père de mon peuple. Dites
aux braves gentilshommes et aux fidèles troupes dont je vous ai confié le
commandement que l'attachement qu'ils m'expriment par votre organe est déjà pour
moi l'aurore de ce beau jour, et que je compte principalement sur vous et sur eux pour
achever de le faire éclore. Je vous renouvelle avec plaisir l'assurance de tous les
sentiments avec lesquels je suis, mon cousin,

Votre très affectionné cousin,

LOUIS.

(N.d.A.)
 
 

Note 6

A l'armée.

A Riegel, le 18 avril 1796.

Des circonstances impérieuses nous retenaient depuis trop longtemps éloigné de vous,
lorsqu'une insulte aussi imprévue que favorable à nos voeux ne nous a plus laissé d'asile
; mais on ne peut nous ravir celui de l'honneur.

Le sénat de Venise nous a fait signifier de sortir, dans le plus court délai, des Etats de
sa république. A cette démarche, non moins offensante pour l'honneur du nom français
que pour notre personne même, nous avons répondu :

" Je partirai, mais j'exige deux conditions : la première, qu'on me présente le livre d'or
où ma famille est inscrite, afin que j'en raye le nom de ma main, la seconde, qu'on me
rende l'armure dont l'amitié de mon aïeul Henri IV a fait présent à la république [Cette
réponse fut faite au marquis Carlotti, chargé par le sénat de Venise de porter au roi l'ordre de quitter les Etats de la république. Le
podestat Pringli ayant protesté, Sa Majesté répliqua le lendemain dans les termes suivants :

" J'ai répondu hier à ce que vous m'avez déclaré au nom de votre gouvernement ; vous m'apportez aujourd'hui une protestation au
nom du podestat ; je ne la reçois pas : je ne recevrai pas davantage celle du sénat. J'ai dit que je partirais ; je partirai en effet dès
que j'aurai reçu le passeport que j'ai envoyé chercher à Venise, mais je persiste dans ma réponse : je me la devais, et je n'oublie
pas que je suis le roi de France. " (N.d.A.)]. "

Nous venons nous rallier au drapeau blanc, près du héros qui vous commande et que
nous chérissons tous. Nous nous livrons avec confiance à l'espoir que notre arrivée
sera pour vous un nouveau titre aux généreux secours que vous avez déjà reçus de
Leurs Majestés impériale et britannique.

Notre présence contribuera sans doute, autant que votre valeur, à hâter la fin des
malheurs de la France, en montrant à nos sujets égarés, encore armés contre nous, la
différence de leur sort sous les tyrans qui les oppriment, avec celui dont jouissent des
enfants qui entourent un bon père.

LOUIS.

(N.d.A.)
 
 

Note 7

Lettre de Mgr le duc d'Angoulême à Mgr le prince de Condé.

Blankembourg, 27 avril 1791.

Monsieur mon cousin, j'attendais depuis longtemps avec une bien vive impatience le
moment où il me serait permis de venir me réunir à mon frère sous vos ordres. Cet
heureux moment est donc enfin arrivé ; nous ne perdons pas un instant pour nous
rendre auprès de vous. J'espère que vous voudrez bien m'accorder vos bontés et votre
amitié. Je vous les demande avec confiance, et je ne négligerai rien pour m'en rendre
digne. J'envie à mon frère le bonheur qu'il a eu d'être à l'armée depuis trois ans,
pendant que j'étais dans une inactivité cruelle. Les circonstances qui en ont ainsi
ordonné me peinaient vivement.

Agréez l'hommage du zèle d'un volontaire, et l'assurance de la haute considération, de
l'entière confiance et de tous les sentiments avec lesquels je serai pour la vie,

Monsieur mon cousin,

Votre très affectionné cousin

LOUIS-ANTOINE.

Lettre de Mgr le duc de Berry à Mgr le prince de Condé.

Blankembourg, 27 avril 1797.

Enfin, monsieur, mon frère est arrivé hier. Vous jugerez facilement la joie que j'ai
éprouvée en le revoyant. Ma joie est d'autant plus vive que notre retour à l'armée sera
très prompt : nous ne devons rester que cinq ou six jours ici, et nous ne perdrons pas
de temps en chemin pour revenir. Je fais bien des voeux pour qu'on ne tire pas de
coups de fusil pendant mon absence, mais que cette campagne, qu'on peut bien
regarder, je crois, comme la dernière, soit active. Je le désire vivement pour mon
instruction et pour mon frère ; car je suis bien persuadé qu'il faut que les Bourbons se
montrent, et beaucoup, et que hors de France ils doivent commencer par gagner
l'estime des Français avec leur amour. Nous avons appris que les républicains avaient
passé le Rhin à Neuwied, et qu'après avoir repoussé les Autrichiens, ils étaient déjà
aux portes de Francfort, lorsqu'un courrier arriva, apportant la nouvelle d'un armistice
conclu entre les armées autrichiennes et françaises sur toute la ligne. Un courrier allant
de Vienne à Londres, ayant passé ce matin ici, a dit que l'empereur allait se mettre en
personne à la tête de l'armée d'Italie et que l'archiduc Charles allait reprendre le
commandement de celle du Rhin. Dieu veuille nous rendre notre aimable chef et nous
mettre encore à portée de combattre sous ses ordres !

Veuillez recevoir, monsieur, l'hommage du vif empressement que j'ai de me retrouver
sous vos ordres, et du sincère et respectueux attachement que je vous ai voué pour la
vie.

CHARLES-FERDINAND.

(N.d.A.)
 
 

Note 8

Lettre du roi à Mgr le prince de Condé.

A Mittau, ce 10 juin 1799.

Enfin, mon cher cousin, un de mes voeux les plus ardents est accompli ; mes enfants
sont unis. Je retrouve dans ma nièce, avec un attendrissement plus facile à sentir qu'à
exprimer, les traits réunis des infortunés auteurs de ses jours. Cette ressemblance, si
douce et si déchirante à la fois, me la rend plus chère, et doit redoubler l'intérêt qu'elle
mérite si bien par elle-même d'inspirer à tout bon Français. Le mariage a été célébré ce
matin : je m'empresse de vous l'apprendre, bien sûr que vous partagerez ma joie.

Annoncez cette heureuse nouvelle à l'armée : elle ne peut que paraître d'un bon augure
à vos braves compagnons, au moment où ils vont rentrer sur vos traces dans une
carrière qu'ils ont si glorieusement parcourue, et ils béniront avec moi le souverain
magnanime auquel nous devons ce double bienfait. Ajoutez-leur de ma part que j'ai
commencé à retrouver le bonheur, mais qu'il ne sera complet pour moi que le jour où
je pourrai me retrouver parmi eux au poste où l'honneur m'appelle.

Adieu, mon cher cousin : vous connaissez toute mon amitié pour vous.

LOUIS.

(N.d.A.)
 
 

Note 9

" En quel lieu du monde nos tempêtes n'ont-elles point jeté les enfants de saint Louis ?
quel désert ne les a point vus pleurant leur terre natale ? Telles sont les destinées
humaines : un Français gémit aujourd'hui sur la perte de son pays, aux mêmes bords
dont les souvenirs inspirèrent autrefois le plus beau des cantiques sur l'amour de la
patrie :

Super flumina Babylonia !

" Hélas ! ces fils d'Aaron qui suspendirent leur cinnor aux saules de Babylone ne
rentrèrent pas tous dans la cité de David ; ces filles de Judée qui s'écriaient sur les
bords de l'Euphrate :

O rives du Jourdain ! ô champs aimés des cieux !

Sacré mont, fertiles vallées,

Du doux pays de nos aïeux

Serons-nous toujours exilées ?

ces compagnes d'Esther ne revirent pas toutes Emmaüs et Bethel. Plusieurs laissèrent
leurs dépouilles aux champs de la captivité ; et c'est ainsi que nous rencontrâmes loin
de la France le tombeau de deux nouvelles Israélites :

Lyrnessi domus alta, solo Laurente sepulchrum !

Il nous était réservé de retrouver au fond de la mer Adriatique le tombeau de deux
filles de rois [Mesdames Victoire et Adélaïde de France, tantes de Louis XVI. (N.d.A.)] dont nous avions
entendu prononcer l'oraison funèbre dans un grenier à Londres. Ah ! du moins la
tombe qui renferme ces nobles dames aura vu une fois interrompre son silence ; le bruit
des pas d'un Français aura fait tressaillir deux Françaises dans leur cercueil. Les
respects d'un pauvre gentilhomme à Versailles n'eussent été rien pour des princesses ;
la prière d'un chrétien en terre étrangère aura peut-être été agréable à des saintes. "
(Voy. les Mélanges littéraires.) - (N.d.A.)
 
 

Note 10

Lettre de Mgr le duc de Berry à Mgr le prince de Condé.

Rome, ce 30 juin 1800.

La nouvelle de l'armistice m'a arrêté ici. N'ayant rien à faire à Palerme jusqu'au retour
de la reine, j'ai obtenu du roi la permission d'aller faire la campagne avec M. le prince
de Condé. Cela aurait été un grand bonheur pour moi de le voir ; je lui aurais demandé
la permission de la faire comme volontaire, avec mon frère. Je me faisais un bien grand
plaisir de penser au moment où je pourrais me retrouver avec mes braves compagnons
d'armes, auxquels je suis si attaché. Une nouvelle qui m'avait paru très naturelle, car on
disait que M. le duc d'Enghien avait fait des prodiges de valeur avec son régiment à
Verderic, m'avait fait hâter encore plus mon départ de Naples ; et je ne faisais que de
changer de chevaux ici lorsque j'ai appris cet armistice, produit des succès incroyables
de Buonaparte. Nous attendons pour voir ce que cela deviendra.

Je prie M. le prince de Condé d'être persuadé du vif regret que j'ai de n'avoir pas pu le
rejoindre et lui prouver le sincère et tendre attachement que ses bontés ont gravé dans
mon coeur.

CHARLES-FERDINAND.

Lettre de Mgr le duc de Berry à M. Acton, ministre de S. M. le roi des
Deux-Siciles.

Je vous écris, monsieur, avec la franchise d'un Bourbon qui parle au ministre d'un roi
Bourbon, d'un roi qui n'a cessé de montrer un attachement généreux à la partie de sa
famille si cruellement traitée par la fortune.

J'ai appris avec une vive douleur que le roi avait désapprouvé la démarche que j'avais
faite de quitter Rome pour aller joindre l'armée de Condé. La noblesse fidèle avec
laquelle j'ai fait huit campagnes n'avait jamais vu tirer un coup de fusil sans que je fusse
à sa tête. Au moment où mon frère venait de la joindre, il me mandait : " Nous
attaquons le 15 septembre. " Si j'avais attendu les ordres du roi, je perdais le temps : je
suis donc parti sur-le-champ ; je suis arrivé le 15, et le 16 nous étions au bivouac,
devant attaquer le lendemain. Je n'aurais jamais quitté l'armée napolitaine si elle avait
été devant l'ennemi ; mais tout paraissait indiquer de ce côté la plus grande tranquillité.
D'ailleurs, volontaire avec M. de Nazelli, ou sous M. de Damas, que j'ai vu si
longtemps colonel de l'armée de Condé, ce n'était pas une position bien agréable pour
moi, et je ne pouvais y être d'aucune utilité au service du roi. Depuis que la paix a été
faite, je vous ai écrit trois fois sans recevoir jamais de réponse de vous. Cette
incertitude-là est cruelle : pourquoi ne pas me dire franchement les volontés du roi à
mon égard ? j'aurais été aussi heureux qu'il est possible lorsqu'on n'est pas dans son
pays d'être uni à la famille de Naples, et de tout devoir à des parents aussi bons ; mais
les circonstances empêchent-elles cette union ? Ma présence serait-elle incommode ?
Le traitement qu'on a bien voulu m'accorder est-il une gêne dans un moment où les
finances du roi sont si cruellement obérées ? Je mets le tout à ses pieds avec la même
reconnaissance ; je vous supplie seulement de vouloir bien faire continuer de payer les
5 000 ducats que le roi a eu l'extrême bonté d'accorder aux officiers de ma maison.
Ces gentilshommes, invariables dans leur devoir et dans leurs principes, ne fléchiront
jamais la tête sous le joug d'un usurpateur, et tous ont abandonné leur fortune pour me
suivre. Je ne réclame donc rien pour moi que le passé. Je n'ai eu jusque ici d'autres
ressources que la générosité du roi ; mais vous savez sûrement les retards que j'ai
éprouvés. Cela me met dans le plus grand embarras. N'ayant rien à moi, je regarderais
comme une infamie de faire une dette.

Je suis bien sûr que vous sentirez les raisons de mon empressement à connaître mon
sort quand vous saurez que dans un mois je n'aurai en vendant mes équipages que de
quoi rejoindre mon père.

CHARLES-FERDINAND.

(N.d.A.)
 
 

Note 11

Entrevue de Louis XVIII avec M. Meyer.

M. Meyer, président de la régence de Varsovie, fut introduit auprès du roi le 26 février
1803, en qualité d'envoyé du cabinet de Berlin. Il était chargé d'annoncer à Sa Majesté
que Buonaparte était disposé à lui assurer des indemnités en Italie si elle voulait
renoncer, ainsi que les membres de sa famille, au trône de France. Sa Majesté
répondit sur-le-champ :

" Je ne confonds pas M. Buonaparte avec ceux qui l'ont précédé : j'estime sa valeur,
ses talents militaires ; je lui sais gré de plusieurs actes d'administration, car le bien que
l'on fera à mon peuple me sera toujours cher. Mais il se trompe s'il croit m'engager à
transiger sur mes droits : loin de là, il les établirait lui-même, s'ils pouvaient être litigieux,
par la démarche qu'il fait en ce moment.

" J'ignore quels sont les desseins de Dieu sur ma race et sur moi ; mais je connais les
obligations qu'il m'a imposées par le rang où il lui a plu de me faire naître. Chrétien, je
remplirai ces obligations jusqu'à mon dernier soupir ; fils de saint Louis, je saurai, à son
exemple, me respecter jusque dans les fers ; successeur de François Ier, je veux du
moins pouvoir dire comme lui : Nous avons tout perdu, fors l'honneur. "

- " L'influence de Buonaparte s'étend sur toute l'Europe. N'est-il pas à craindre, dit M.
Meyer, qu'il ne force les souverains dont Votre Majesté reçoit des subsides à les lui
retirer ? "

- " Je ne crains pas la pauvreté, répliqua le roi ; s'il le fallait, je mangerais du pain noir
avec ma famille et mes fidèles serviteurs ; mais ne vous y trompez pas, je n'en serai
jamais réduit là ; j'ai une autre ressource dont je ne crois pas devoir user tant que j'ai
des amis puissants : c'est de faire connaître mon état en France et de tendre la main
non au gouvernement usurpateur, cela jamais ! mais à mes fidèles sujets ; et
croyez-moi, je serais bientôt plus riche que je ne suis. "

L'envoyé persista, et fit pressentir au roi que Buonaparte pourrait contraindre la plupart
des puissances européennes à lui refuser un asile.

" Je plaindrai le souverain, ajouta Sa Majesté, qui se croira forcé de prendre un parti
de ce genre, et je m'en irai. "

On connaît l'adhésion des princes à la réponse de Louis XVIII. Ce monarque reçut
quelques jours après du prince de Condé la lettre suivante :

Lettre de Mgr le prince de Condé au roi.

Wansted, le 22 avril 1803.

SIRE,

Après avoir rempli, avec les autres princes de votre maison qui se trouvent en
Angleterre, le devoir que nous imposait l'incroyable circonstance dont Votre Majesté a
bien voulu nous faire part, qu'il me soit permis de lui offrir l'hommage particulier de
mon admiration pour les superbes réponses qu'elle a faites à la proposition dont elle a
daigné nous instruire. Faits pour marcher en toute occasion à la suite de Votre
Majesté, c'est avec autant d'enthousiasme que de reconnaissance que nous avons suivi
le glorieux exemple et les ordres paternels que Votre Majesté nous donnait dans ces
temps malheureux dont Votre Majesté se trouve (passagèrement, je ne cesse de
l'espérer) la première victime. C'est une grande consolation pour ceux qui ont l'honneur
de lui appartenir par les liens du sang de n'avoir qu'à suivre les traces d'un roi qui sait si
dignement repousser l'injure et répondre avec autant de raison, de noblesse et
d'éloquence, à une pareille proposition. Puissent les Français apercevoir enfin tout le
bonheur dont ils se priveraient s'ils ne remettaient pas sur son trône un roi si digne de
les gouverner et dont toutes les paroles et les actions commandent également le respect
et l'amour !

Mon attachement particulier à la personne de Votre Majesté redoublerait s'il était
possible après ce qu'elle vient de faire ; mais il y a longtemps que ce sentiment est aussi
fortement gravé dans mon coeur que ma vénération pour les vertus de Votre Majesté
et mon profond respect pour elle.

LOUIS-JOSEPH DE BOURBON.

Réponse du roi.

A Varsovie, le 23 mai 1803.

J'ai reçu, mon cher cousin, à fort peu de distance l'une de l'autre, vos deux lettres des 9
février et 22 avril. Vous ne pouvez douter du plaisir que m'ont fait les sentiments et les
raisonnements de la première ; mais, vu sa date, je me borne à vous en accuser la
réception, et je passe bien vite à la seconde. Votre commune adhésion à ma réponse
m'a exalté, m'a rendu fier d'être votre aîné. J'ai reçu avec transport le serment qui la
termine si noblement ; mais je vous avoue ma faiblesse : mon amour-propre a peut-être
encore plus joui de votre lettre particulière. L'approbation d'un parent justement chéri,
d'un guerrier blanchi sous les lauriers, d'un connaisseur si délicat en matière d'honneur,
est la récompense la plus flatteuse pour celui qui n'a au fond d'autre mérite que d'avoir
fait son devoir.

J'ai reçu en même temps la réponse de votre petit-fils : elle est beaucoup plus ancienne
; mais, comme de raison, il a cru devoir, pour me la faire passer, préférer la sûreté à la
promptitude. Comme il est possible que par le même motif il ne vous en ait pas donné
connaissance, j'en joins ici copie, bien sûr qu'elle vous fera plaisir et qu'ainsi que moi
vous y reconnaîtrez le sang des Bourbons.

Adieu, mon cher cousin ; vous connaissez toute mon amitié pour vous.

LOUIS.

(N.d.A.)
 
 

Note 12

Lettre de Mgr le prince de Condé à S. A. R. MONSIEUR, comte d'Artois.

Londres, le 24 janvier 1805.

Le chevalier de Roll vous rend compte, ainsi que moi, monsieur, de ce qui s'est passé
hier. Un homme arrivé la veille, à ce qu'il m'a dit, à pied, de Paris à Calais, homme d'un
ton fort simple et fort doux, malgré les propositions qu'il venait faire, ayant appris que
vous n'étiez pas ici, est venu me trouver sur les onze heures du matin ; il m'a proposé
tout uniment de nous défaire de l'usurpateur par le moyen le plus court. Je ne lui ai pas
donné le temps de m'achever les détails de son projet, et j'ai repoussé cette
proposition avec horreur, en l'assurant que si vous étiez ici vous feriez de même ; que
nous serions toujours les ennemis de celui qui s'est arrogé la puissance et le trône de
notre roi, tant qu'il ne le lui rendrait pas ; que nous avions combattu cet usurpateur à
force ouverte, que nous le combattrions encore si l'occasion s'en présentait ; mais que
jamais nous n'employerions de pareils moyens, qui ne pouvaient convenir qu'à des
jacobins ; et que si, par hasard, ces derniers se portaient à ce crime, certainement nous
n'en serions jamais complices. Pour mieux convaincre cet homme que vous pensiez
comme moi, j'ai envoyé chercher l'évêque d'Arras ; mais il était sorti. Alors j'ai fait
venir le baron de Roll, à qui j'ai d'abord exposé le sujet de la mission. Ensuite j'ai fait
entrer l'homme, je lui ai dit que le baron avait toute votre confiance, qu'il connaissait
comme moi la grandeur de votre âme, et que j'étais bien aise de répéter devant un
témoin aussi sûr tout ce que je venais de lui dire ; ce que j'ai fait. Le baron a parlé
comme moi. Après cela, j'ai dit à l'homme qui était venu qu'il n'y avait que l'excès de
son zèle qui eût pu le porter à venir nous faire une telle proposition ; mais que ce qu'il
avait de mieux à faire était de repartir tout de suite, attendu que s'il était arrêté je ne le
réclamerais pas, et que je ne le pourrais qu'en disant ce qu'il est venu faire. J'espère,
monsieur, que vous approuverez ma conduite, et que vous ne doutez pas du tendre et
respectueux attachement dont mon coeur est pénétré pour vous.

LOUIS-JOSEPH DE BOURBON.

(N.d.A.)
 
 

Note 13

Extrait du Journal inédit du comte de Hautefort (1801).

Le comte de Caraman résidait à Pétersbourg en qualité d'ambassadeur de Louis
XVIII. Tout à coup il reçut l'ordre de partir de cette capitale dans les vingt-quatre
heures ; il arriva le 19 janvier à Mittau, où sa présence inopinée et ce qu'il raconta de
son expulsion soudaine répandirent l'alarme dans la colonie française. Ces craintes
furent bientôt justifiées. Le 21 janvier, époque fatale, le général Fersen, qui avait
toujours montré beaucoup d'égards pour le roi, monta au château ; il était chargé de
signifier à Sa Majesté qu'elle devait quitter Mittau dans les vingt-quatre heures.
MADAME n'était pas comprise dans cet ordre ; mais elle annonça sur-le-champ
qu'elle ne se séparerait jamais de son oncle. M. Driesen, gouverneur de Mittau, avait
reçu par le même courrier l'ordre de délivrer des passeports nécessaires pour le départ
du roi, mais pour douze personnes seulement. Sans la circonstance du 21 janvier, jour
que MADAME consacrait ordinairement à la retraite et à la prière, le roi aurait désiré
partir le jour même ; il remit au lendemain. On peut penser quelle était la désolation de
sa suite. Pour lui, toujours calme, il s'occupait à fortifier le courage de ceux qui
l'environnaient. Il était surtout touché du sort de ses gardes du corps, que sa situation
ne lui permettait plus de conserver auprès de lui. Paul Ier leur avait fait jusque alors un
traitement. Qu'allaient-ils devenir dans ce revers ? Le roi voulut du moins consoler ces
braves et fidèles serviteurs par un témoignage d'estime. Il leur adressa en partant, le 22
janvier, la lettre suivante, écrite de sa main : " Une des peines les plus sensibles que
j'éprouve au moment de mon départ est de me séparer de mes chers et respectables
gardes du corps. Je n'ai pas besoin de leur recommander de me conserver une fidélité
gravée dans leurs coeurs, et si bien prouvée par toute leur conduite. Mais que la juste
douleur dont nous sommes pénétré ne leur fasse jamais oublier ce qu'ils doivent au
monarque qui me donna asile, qui forma l'union de mes enfants, et dont les bienfaits
assurent encore mon existence et celle de mes fidèles serviteurs. Mittau, le 22 janvier
1801. Signé LOUIS. " A cette lettre, où l'on retrouve cette grâce, cette mesure et
cette sensibilité qui règnent dans tous les écrits partis de la même main, le comte
d'Avaray joignit une autre lettre, ainsi conçue : " Quand le roi exprime lui-même ses
sentiments à ses fidèles gardes du corps, je dois me ranger parmi eux pour jouir en
commun des bontés de notre maître. Je n'ai donc qu'un but en ce moment, celui de
témoigner à tous ces messieurs le désir de vivre dans leur souvenir, et de leur
renouveler l'expression des sentiments dont mon dévouement au roi et à MADAME
sera le garant. "

Le roi se mit en route le 22 janvier, à trois heures et demie après midi. Son départ offrit
un spectacle touchant. Ses gardes du corps, réunis à une foule d'habitants de Mittau,
semblaient se disputer à qui lui témoignerait plus d'intérêt et d'attachement. Les uns et
les autres paraissaient avoir un égal regret de son départ. On eût dit que c'était un père
qu'on arrachait à ses enfants : la vue de cette séparation douloureuse était le plus bel
éloge de la conduite du roi et la meilleure preuve des sentiments qu'il avait su inspirer.
La suite du roi se composait de six voitures et deux chariots. Sa Majesté était dans la
berline de MADAME, avec cette princesse, le comte d'Avaray et Mme la duchesse
de Surent. La reine était alors aux eaux de Pyrmont, et Mgr le duc d'Angoulême était à
l'armée. Dans les voitures qui suivaient étaient l'abbé Edgeworth, le duc de Fleury,
l'abbé Fleuriel, MM. Hardouineau, Hue et Péronnet, avec les gens de service ; en tout
vingt-six personnes. Deux autres voitures ne partirent que le lendemain, elles étaient
occupées par l'abbé Marie, Mlle de Choisy, aujourd'hui Mme la vicomtesse d'Agoult,
MM. de Lukerque, Le Faivre et Colon.

On avait promis au roi cent mille roubles, montant de six mois du traitement que lui
faisait l'empereur ; il ne les reçut point, et on obtint avec peine d'un banquier de Riga
trois mille six cent quatre ducats en avance sur cette somme. Le froid était rigoureux, et
aucune précaution n'avait été prise sur une route où il n'y a point de ressources. A la
première couchée, un gentilhomme courlandais, M. de Zozff, ne voulut pas laisser
descendre le roi à l'auberge, et le reçut dans son château. Cet accueil fait d'autant plus
d'honneur à ce gentilhomme, qu'il pouvait craindre que sa démarche ne déplut à la
cour. A la seconde journée on coucha dans un cabaret. Il y avait au moins
quatre-vingts paysans rassemblés dans une grande pièce, qui faisait à peu près toute la
maison. Cette société, le bruit, l'odeur de l'eau-de-vie et du tabac, firent de cette nuit
un supplice. MADAME coucha dans une espèce de fournil mal clos, où l'inquiétude
l'empêcha de reposer. Quand on lui parla de sa situation : " Je ne suis point à plaindre,
disait l'excellente princesse, je ne souffre que des malheureux que je vois autour de
moi. "

Tout ce voyage fut très pénible dans une telle saison et dans un tel climat. Le froid, le
vent, la neige, étaient d'autant plus difficiles à supporter, que la suite du roi n'avait pas
de vêtements préparés pour une telle circonstance. Les gens qui étaient sur les sièges
des voitures souffrirent surtout infiniment ; et cependant aucun ne le fit paraître, de
crainte d'augmenter les chagrins des maîtres les plus sensibles et déjà si fort affectés.
Tous ceux qui entouraient le roi étaient soutenus et consolés par sa force d'âme. " Je
suis bien loin de désirer qu'on me plaigne, " écrivait au moment même de cette fuite, et
au milieu de tant de souffrances et d'inquiétudes, le loyal et brave officier qui nous a
donné ces détails ; " ma position est si digne d'envie, que je ne puis même la concevoir
; c'est un rêve. Mon âme est brisée de tous les sentiments qu'elle éprouve. Je vois
souffrir les êtres les plus parfaits, et dont le monde n'est pas digne ; mais je vois de
près leurs vertus, j'admire leur noble constance, je jouis d'être continuellement auprès
d'eux. Supérieurs aux coups de l'adversité, leur courage semble s'accroître à raison de
leur infortune. " Tels étaient les sentiments qu'au comble du malheur inspiraient le roi et
MADAME. Le troisième jour il fallut faire une lieue à pied, par le froid le plus âpre et
un vent qui coupait le visage ; on se frayait un chemin dans la neige, qui avait dix
pouces de hauteur. MADAME prit le bras de l'abbé Edgeworth, et Mme de Sérent
celui de M. Hardouineau. Cette dame très délicate souffrait beaucoup, quoique le roi
lui eût donné sa pelisse : dans cet état, ni le roi ni MADAME ne perdirent rien de leur
sérénité. La journée finit par un gîte encore plus mauvais que celui de la veille. Le local
en était fort étroit. Le roi partagea sa chambre, comme il l'avait toujours fait jusque là,
avec l'abbé Edgeworth et le comte d'Avaray, et MADAME reçut dans la sienne Mme
de Sérent et deux femmes de chambre. Le quatrième jour le roi éprouva un moment de
consolation dans l'excellente réception que lui fit à déjeuner le baron de Sass, qui ne se
démentit point pendant tout le temps que les Français passèrent en Courlande, et qui
leur rendit constamment, ainsi qu'au roi, tous les services de l'hôte le plus aimable et du
gentilhomme le plus loyal. Il avait chez lui un émigré français, à l'imitation de beaucoup
de ses compatriotes, qui s'étaient empressés d'accueillir quelques-uns de ces
honorables réfugiés.

On approchait de la frontière, et on n'était pas sans quelque inquiétude. Tout se passa
tranquillement. La garde russe prit même les armes et rendit les honneurs au roi. Le 26
janvier Sa Majesté coucha à Nimmersatt, premier poste prussien, où elle fut très mal.
C'est là qu'elle quitta ses ordres et qu'elle dit aux personnes de sa suite de quitter aussi
leurs décorations. Elle prit l'incognito sous le nom de comte de Lille, et MADAME
sous celui de marquise de La Meilleraye. Le 27, le roi arriva à Memel : il y fut bien
reçu, quoiqu'il n'y eût encore aucun ordre de la cour. On offrit même de faire rendre
les honneurs au roi ; le duc de Fleury les refusa. M. de Thumen, commandant militaire,
montra le désir de faire quelque chose d'agréable au roi, et M. Loreck, consul de
Danemark, justifia par ses soins la réputation que déjà lui avaient acquise ses bons
procédés envers les émigrés. Aux lettres qui furent écrites à la cour de Prusse par le roi
ou par son ministre MADAME en joignit une pour la reine, femme de
Frédéric-Guillaume. Cette lettre respirait toute la sensibilité et la grandeur d'âme de la
princesse. Elle y disait, en parlant de son oncle : " Il est plus d'une voix qui du haut du
ciel me crie qu'il est tout pour moi, qu'il me tient lieu de tout ce que j'ai perdu, que je ne
dois jamais l'abandonner. Aussi, j'y serai fidèle, et la mort seule m'en séparera. " La
cour de Prusse consentit à recevoir Sa Majesté, et la ville de Varsovie fut désignée
pour sa résidence.

Le roi s'était proposé de partir le 9 février, quand cinq gardes du corps arrivèrent de
Mittau, le 8 au soir. On leur avait assigné l'ordre de partir dans les quarante-huit
heures. On peut se figurer l'effet que produisit sur eux cette nouvelle. Mal fournis
d'argent et d'habits, un voyage aussi précipité, dans une saison rigoureuse, les exposait
à périr de besoin et de froid. Le roi suspendit son départ pour attendre ces fidèles
serviteurs, les voir, les consoler, et tâcher de leur procurer des secours. Il manda les
cinq gardes du corps déjà arrivés, et leur parlant avec l'intérêt le plus tendre : "
J'éprouve, messieurs, leur dit-il, une grande consolation à vous voir ; mais elle est
mêlée d'une douleur bien amère. La Providence m'éprouve depuis bien longtemps et
de bien des manières, et celle-ci n'est pas une des moins cruelles (ici le roi ne put
retenir ses larmes, les premières que je lui ai vu verser, dit l'auteur de ce récit) ;
j'espère qu'elle viendra à mon secours. Si le courage m'abandonnait, le vôtre,
messieurs, le soutiendrait. Vous me voyez (montrant le côté gauche de sa poitrine
dépouillé de décorations), je ne peux même porter un ordre. Je n'ai plus que des
conseils à vous donner. Le meilleur est de filer sur Koenigsberg pour ne point
s'encombrer ici, y porter ombrage, et pour parer à tous les inconvénients qui en
pourraient résulter. Je viens de prendre les mesures pour vous faire arriver à
Hambourg, où chacun pourra prendre plus aisément un parti ultérieur. " Les cinq
vieillards ne purent entendre sans attendrissement ces paroles de bonté. Ils répondirent
à beaucoup de questions que le roi leur fit sur eux et sur leurs camarades, et se
retirèrent pénétrés de reconnaissance. Les jours suivants, les autres gardes du corps
furent présentés au roi à mesure qu'ils arrivaient. Le prince leur parla successivement à
tous avec la même bonté, et s'informa de leurs besoins. Un d'eux, M. de Montlezun, ne
pouvait retenir ses larmes. " Mon ami, lui dit le roi en lui prenant la main, quand on a le
coeur pur, c'est au dernier terme de l'adversité qu'un Français doit redoubler de
courage. " Puis adressant la parole aux autres : Messieurs, si mon courage
m'abandonnait, ce serait chez vous que j'irais en reprendre et me retremper. " Ces
généreux Français méritaient en effet ces éloges d'un si bon juge, et ces sentiments du
meilleur des maîtres. Tous se trouvaient heureux de partager son sort, et auraient été en
quelque sorte humiliés d'être à l'abri du coup qui le frappait. Ce revers n'a pu abattre
leur constance. Les Courlandais, de leur côté, leur ont témoigné le plus vif intérêt.
Gentilshommes et bourgeois, tous leur ont fait les offres les plus affectueuses, et c'est
un devoir pour un Français de publier tout ce que la fidélité malheureuse dut dans cette
circonstance à la générosité d'un peuple loyal et sensible.

Le roi ne borna point à des paroles sa sollicitude pour ses gardes du corps. Il donna
pour eux une somme considérable eu égard à sa situation. La marquise de La
Meilleraye (MADAME) remit aussi au vicomte d'Agoult cent ducats, qui devaient être
partagés entre les gardes du corps qui en avaient le plus de besoin : elle voulait surtout
ne pas être nommée ; mais comment se méprendre sur la source d'un tel bienfait ? Le
vicomte d'Agoult partit de Koenigsberg, chargé de fréter un bâtiment et de présider à
l'embarquement de ses malheureux compatriotes. Les finances du roi s'épuisant par la
dépense exorbitante de chaque jour, MADAME offrit à Sa Majesté la vente de ses
diamants, offre qui fut acceptée à regret ; mais les circonstances ne permettaient guère
au roi de refuser. La princesse autorisa, par un acte exprès, Mme la duchesse de
Sérent à faire le marché, pour servir, était-il dit dans l'acte, dans notre commune
détresse, à mon oncle, à ses fidèles serviteurs et à moi-même. Les diamants furent
déposés chez le consul de Danemark, qui fit avancer deux mille ducats sur le prix de la
vente.

Le 23 février, toute la colonie de Mittau étant défilée, le roi partit de Memel pour
Koenigsberg, où il arriva, sans s'arrêter, le 24. Il n'y passa que peu de jours, et se
remit en route le 27 pour Varsovie. Dans ce trajet, le 2 mars, la voiture du roi versa
dans un fossé en voulant éviter la voiture d'une dame polonaise qui se croisait sur la
route. La commotion fut très forte ; une glace fut brisée, et MADAME jetée sur l'autre
côté de la voiture. Cependant personne ne fut blessé. Le roi n'eut d'autre ressource
que de rester sur le grand chemin à attendre les voitures qui suivaient. Il fut pendant
deux heures debout sur un morceau de glace pour éviter d'avoir les pieds dans l'eau ! !
! La dame polonaise, désolée d'être la cause, quoique innocente, de cet accident,
voulut revenir coucher à Pultusk, dont on n'était éloigné que d'une lieue, et fit monter
dans sa voiture Mme la marquise de La Meilleraye et Mme de Sérent. Elle ne se
doutait point encore qui étaient ces voyageurs, et l'on peut juger de sa surprise quand,
arrivée a Pultusk, elle apprit que c'était au roi de France et à sa nièce que sa rencontre
avait été si fâcheuse. Le roi fut enfin atteint par la chaise de poste où était le duc de
Fleury avec l'abbé Edgeworth. Elle n'avait que deux places ; Sa Majesté y monta avec
son aumônier. Le comte de Fleury et le comte d'Avaray montèrent sur le siège. Le roi
coucha à Pultusk, et y passa la journée du lendemain. Il se mit en route le 4, avec
MADAME.

Le 6 mars, le roi passa la Vistule, quoique couverte de glaçons, et arriva heureusement
à Varsovie. Le général Keller, gouverneur de la ville, attendait Sa Majesté dans la
maison Vassiliowitch, faubourg de Cracovie, que l'abbé André de La Marre lui avait
louée. Les personnes de la suite du roi le rejoignirent successivement ; et le 25 mars
Mgr le duc d'Angoulême arriva de l'armée avec le comte Etienne de Damas. Peu de
jours après, on apprit la mort de Paul Ier, arrivée dans la nuit du 23 au 24 mars 1801.
Il n'avait pas survécu longtemps à ses procédés rigoureux envers un prince en qui ces
mêmes procédés, comme on l'a vu par la lettre citée plus haut, n'avaient point effacé le
souvenir d'anciens services. Le nouvel empereur de Russie s'empressa d'ailleurs de
réparer les derniers torts de Paul à l'égard du roi. Il augmenta le traitement annuel
promis à ce prince, et dans la suite il rappela Louis XVIII dans ses Etats, et le reçut
dans ce même château de Mittau qui lui avait déjà servi d'asile. (N.d.A.)
 

[Fin de l'extrait des "Mémoires d'Outre-Tombe" de Chateaubriand]
 
 
 

 

Retour à Charles, Pair de France                                Retour au début de cette page
Sommaire